Un Oeil bleu pâle

Louis BAYARD

Cherche-Midi, 2007
522 pages, 22,00 euros



Sur les rives de l'Hudson, l'ancien inspecteur de la police new-yorkaise Gus Landor s'est installé depuis son départ à la retraite. Seul depuis la mort de sa femme et le départ de sa fille Mathilde, il se morfond tranquillement entre son vieux cheval et une vache solitaire qui vient de temps en temps lui faire la conversation. Seule Patsy, la pulpeuse serveuse du pub le Benny's red house sait lui redonner le goût de la vie de temps à autres, au gré de ses eggnoggs et de ses visites nocturnes. Mais cette quiétude morose est un jour chamboulée par une requête de l'état-major de l'académie militaire voisine de West-Point. Un jeune aspirant officier est retrouvé pendu et son cadavre est sauvagement mutilé. L'expérience de l'inspecteur est sollicitée en toute discrétion par le dirigeant de l'établissement. Dès lors qu'il accepte, Landor va être secondé dans sa tâche par un élève de première année, Edgar Allan Poe. Jeune prodige auto-proclamé de la poésie moderne, il vient au devant du vieil inspecteur atrabilaire poussé par une muse délétère qui pourrait être sa mère défunte, que Landor a autrefois rencontré ( !) et qui lui laisse des indices sous forme de poèmes crépusculaires et métaphoriques. Une relation profonde et intime se noue entre ces deux solitaires blessés par la vie, et bientôt les morts et les indices étranges s'accumulent pendant qu'ils poursuivent leur enquête dans ce milieu très fermé d'apprentissage de l'élite militaire nord-américaine. Mais pourquoi toute cette sauvagerie ? Et quel rôle assument dans cette comédie macabre Artemus, condisciple de Poe et brillant fils du docteur Marquis, médecin du fort, et sa soeur, la belle Léa, qui subjugue le jeune poète ?

Voici le premier roman publié en France par le journaliste new-yorkais Louis Bayard. Roman policier historique à l'atmosphère glauque et romantique noirâtre que n'aurait pas reniée le grand Charles Baudelaire lui-même, le récit fait la part belle aux voix des deux enquêteurs, par l'intermédiaire de lettres que Poe adresse à son mentor en guise de compte-rendu sur ses investigations personnelles parmi les autres cadets. Au fil des pages les caractères des protagonistes s'affinent et on sort du semblant de stéréotypage qu'on aurait cru deviner au départ. Personne n'est tout blanc ou tout noir (tiens ! un peu comme dans la vraie vie) et le dénouement de l'histoire est des plus surprenants et inattendus. On s'immerge dans cet hiver glacial des highlands nord-américains avec la volupté induite par la déliquescence des âmes dépouillées de leurs artifices par la rigueur des grands froids et des tourments insondables du péché impardonnable. L'intrigue est tortueuse et nous égare dans maint sombre cul de sac, l'atmosphère est admirable de densité, le style est impeccable, en hommage aux maîtres du genre. On se croirait revenu sur la lande fantastique où sévit autrefois le chien des Baskerville. Une très grande première oeuvre, un vrai coup de coeur.

Marion Godefroid-Richert

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