Cahin Chaos

Colin THIBERT

Gallimard, 2005
Coll. Série Noire. 9,00 euros



Ce roman de Colin Thibert est un peu comme un gostitch, un ragoût qui varie selon les régions et les saisons. Vous prenez 2 personnes, Petar employé dans une coopérative agricole et sa soeoeur Llona, vous les placez dans un pays imaginaire, la Vladystrie (un pays voisin de la Syldavie, où Hergé situe le sceptre d'Ottokar), qui est comme une cocotte. Vous rajoutez une débâcle économique et idéologique, des musulmans, des monarchistes, des loyalistes, des catholiques, des communistes, etc., etc., et vous laissez mijoter. Vous obtenez une très belle guerre civile, variante de l'ex-Yougoslavie. Après quelques pages de cuisson, Petar est recherché par le tribunal pénal international pour crime contre l'humanité à la fin de la guerre et se réfugie chez sa soeoeur Llona, en France, où elle est femme de ménage chez un couple de bourgeois, les Versoix.
Cahin Chaos n'est pas le meilleur livre de Thibert. Il a dû le sortir d'un fond de tiroir. Ceci dit, on passe quand même un bon moment.

Olivier Gouello


Colin Thibert est suisse et pourtant il est drôle, un peu comme la vache mauve Milka. Il m'avait déjà fait rire avec Barnum TV, critique en règle du milieu de la TV avec un léger arrière-goût de déjà-lu.
Ici il nous embarque d'emblée dans une improbable Vladystrie qui rappelle quand même sérieusement la terrifiante guerre entre Serbes et Croates de sinistre mémoire. Il en exploite tous les codes : les noms des personnages, de Dracul à Vélimir en passant par Petar, produisent un indéniable effet de réel qui confine parfois à la caricature. Mais au début on se perd un peu, vous savez comme dans les romans russes où chaque personnage est désigné successivement par un de ses trois noms différents et dont on se dit quand on a fini son livre qu'on aurait mieux ou plus vite compris l'histoire si l'auteur nous avait fait comprendre d'emblée que Lioubine était une femme et non un homme. Face à l'accumulation d'images de violence et de cruauté, on se demande vraiment au bout de deux chapitres où Thibert nous emmène. Puis chapitre 3, changement de programme : nous voilà propulsés à 3 522 km de là, chez les Versoix, petit couple antipathique à souhait, prétentieux, nouveaux riches, m'as-tu-vu, opportunistes et toute la panoplie des gens à qui on souhaiterait bien du malheur. On se demande bien quel rapport peut exister entre Ilona et Petar d'une part et Isabelle et Jean-Philippe d'autre part. mais on devine déjà que ces quatre-là se rencontreront d'une manière ou d'une autre. le récit se poursuit selon la technique éprouvée des récits parallèles : un chapitre pour les Versoix et un chapitre pour les Vladystriens, technique qui fonctionne à merveille en termes de machine à lire car à peine a-t-on quitté un personnage que l'on se demande ce qui est arrivé entre-temps aux autres. Je ne vous dirai pas la fin, plutôt jubilatoire et en même temps attendue de ce roman qui cède parfois à la facilité en formulant une critique assez évidente des moeurs et vices de cadres friqués et incultes. En tout cas Thibert produit des images et des sensations intéressantes. On voit bien le sale gamin des Versoix et on respire la crasse de Petar : les personnages, aussi caricaturaux soient-ils ont donc tout de même acquis un peu de l'épaisseur du réel.

Valérie Rodier-Bellec


Barnum TV

Colin THIBERT

Gallimard, 2004
Coll. Série Noire. 7 euros



Pascal Crepoil, scénariste pour la télévision à la recherche d'un employeur, veut croire en sa bonne fortune lorsque Isabelle Kain, un des poids lourds de l'audiovisuel, l'appelle et lui confie la rédaction d'un scénario de série télévisée dont le thème serait l'histoire d'une jeune femme battante qui triomphe de l'adversité. Un thème peu précis et peu motivant, pas de quoi obtenir un grand prix littéraire, mais Pascal n'en a cure ! Il voit là l'occasion d'accéder au monde si réservé de Télémax, la chaîne qui caracole en tête de l'audimat, devant Premium TV et CTVF, ses principales concurrentes. Six mois plus tard, le projet n'est guère avancé : Pascal planche toujours sur le même sujet dont les paramètres varient au gré de l'humeur des conseillers de programmes. Leur perpétuelle insatisfaction engendre chez lui une tension nerveuse peu propice à la création littéraire. Sylvie, sa compagne, qui doit accoucher prochainement de leur petite Zelda, tempère l'instabilité du futur père par le calme olympien dont elle fait oeuvre. A l'inverse, Jérôme Thibaut de Grangeneuve, directeur des programmes de Télémax, entre dans une zone de basse pression. La contrariété qui le taraude depuis l'arrivée de Matthieu Plessier au poste de conseiller spécial auprès du président de la chaîne, s'amplifie à la lecture des mauvais résultats en termes d'audience. Facteur aggravant : 65 % des ménages ont préféré la série américaine de Premium TV à la série phare de Télémax : "Nathalie Dauvernier commissaire courage", un très mauvais score sur leur public de prédilection ! Jérôme sent la contrariété se muer en inquiétude puis en angoisse lorsque l'heure des explications dans le bureau du Président Herpin approche. Côté coeur, son mariage avec Diane bat de l'aile ; il se désintéresse de leur fille Laurianne confiée aux bons soins d'une jeune fille au pair danoise qui affiche un style de vie trop libre à son goût. Il s'évade alors le temps d'une fugitive pensée pour Kim, la belle eurasienne rencontrée lors d'une projection et qui ne semble pas insensible à ses avances. Après deux rendez-vous, la belle ne lui a rien concédé. Jérôme entend bien concrétiser ses espoirs lors de la prochaine rencontre. Pour l'heure, il doit trouver une solution à la dégringolade de l'audimat, mais avant de mobiliser son énergie pour LA réunion, il décide de décharger sa hargne sur ses collaboratrices. Voilà qui devrait le calmer !.. Le jour même, à la maternité, Pascal assiste à la naissance de Zelda. Impressionné, nerveux et un peu dépressif, il trouve refuge dans un café d'où il ressort quelques heures plus tard en titubant. Son téléphone le rappelle à la réalité. C'est Isabelle Kain, de fort méchante humeur, qui lui signifie son congé sans ménagement aucun...

C'est court, percutant, cynique et drôle à la fois. La description d'un milieu professionnel implacable - celui de l'audiovisuel, de la télévision que l'auteur connaît visiblement comme sa poche - est particulièrement réussie. On ne pourra d'ailleurs pas taxer l'auteur de sexisme : les hommes et les femmes sont à égalité dans l'imbécillité et la bassesse. Deux femmes cependant trouvent grâce à ses yeux : Diane et Sylvie, les compagnes de Jérôme et de Pascal, tirent leur épingle du jeu de massacre, n'y participant qu'indirectement, laissant aux autres le soin de monter sur la scène de Barnum TV, grosse farce tragi-comique. On ne pourra pas d'avantage l'accuser de noircir le tableau ni de jeter l'opprobre sur une profession ou un domaine d'activité en particulier. Le jeu des pouvoirs que Colin Thibert met en scène peut être retranscrit à l'identique dans d'autres lieux soumis aux mêmes contraintes de résultats : cascade des responsabilités jusqu'au bout de la chaîne où l'on doit trouver le "maillon faible" à sacrifier. A grands traits d'humour grinçant, l'auteur nous peint une galerie de portraits réalistes et de situations dramatiques, évitant par son style tout en légèreté de tomber dans un misérabilisme noir. Certains passages relèvent de la pure comédie, les situations se prêtant parfaitement à une mise en scène cocasse et très visuelle (la boîte de gâteaux gardant la trace d'un élégant postérieur ou bien encore l'arrivée en BMW 750iA de Jérôme de Grangeneuve, cadre supérieur en quête d'un tueur dans un camp de Manouches). L'auteur pense-t-il à une adaptation télévisuelle de son roman ?.. Quoi qu'il en soit, l'observation poussée des comportements de ses contemporains permet à Colin Thibert de dérider notre quotidien en nous moquant des malheurs des autres. Jérôme, cadre dynamique, prétentieux, carriériste, qui croyait pouvoir un bon moment encore se reposer sur sa situation de directeur des programmes, est déstabilisé par l'arrivée d'un concurrent dangereux, Matthieu Plessier, dont il se protège en récitant des mantras du type "Plessier sent des pieds, Plessier me fait chier !". Puis l'irruption dans sa vie terne de la belle Kim qui réveille sa libido endormie depuis belle lurette lui redonne une totale confiance en lui, au point de le transformer en prédateur. A l'inverse, Pascal, le jeune scénariste, n'accepte pas les règles du jeu de ce monde professionnel sans pitié et tente d'imposer sa sensibilité de créateur. Sa résistance par l'écriture transforme sa verve créatrice en un délire obsessionnel menaçant de le déséquilibrer.

Pas de message explicite dans ce tableau de notre société moderne de pouvoir, mais un réel plaisir de lecture. Malgré les grincements de la plume sur le papier, on sourit, on rit même ! La description par Pascal de la naissance de sa fille donne le ton : "un homoncule violacé, plissé, couvert d'une graisse jaunâtre comme les terrines artisanales"...

MGRB

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