Les chiens enterrés ne mordent pas

Gunnar STAALESEN

Gaia, 2009
362 pages. 18 euros



Pour cette huitième enquête de Varg Veum le privé, un grand gloubi-boulga se touille sous nos yeux : un joueur compulsif qui règle sa dette en retard, un spécialiste de recouvrement de fonds qui passe par la fenêtre de sa chambre située au dix-huitième étage de l'hôtel, le fantôme d'une ancienne conquête, une photo compromettante pour du beau linge d'Oslo et d'ailleurs, et plus encore. Tout ce monde meurt ou bien disparaît, est mort et puis ré-apparaît, va mourir ou bien peut-être être sauvé par le sort facétieux  ou même par Varg lui-même. Sur toute son enquête plane le danger de la ville et de l'Histoire officieuse  de la Norvège et de la Suède voisine, et s'esquisse dans l'ombre une explication de la tragédie qui a bouleversé cette société secrète et mystérieuse d'européens du nord, l'assassinat d'Olof Palme (alors premier ministre) en 1986 à Stockholm.
Pour qui a eu la chance de tenir entre ses mains l'incroyable saga de Bergen en six volumes écrite par Gunnar Staalesen, point n'est besoin de présenter son enquêteur fétiche, Varg Veum. Comme d'habitude chez les polardeux du grand froid, le héros est un homme d'âge mûr avec un passé de flic, des défauts et des qualités, pugnace, entêté, fouille-m..., généreux et sensible sous une croûte d'endurci chronique. Cette enquête qui peut sembler confuse pendant la première partie du récit est en fait une plongée en apnée dans des sociétés que nous connaissons bien mal, nous autres européens du sud. Il apparaît par exemple au fil du récit une interpénétration des histoires de la Suède et de la Norvège qui ne sont pas évidentes pour les néophytes (de mon espèce en tout cas) et une sorte de subordination des deux sociétés l'une envers l'autre dont il n'existe pas forcément d'autre exemple ailleurs en Europe. L'intrigue a ceci d'original que rien au départ ne permet d'en deviner la chute (une qualité !) et que les multiples rebondissements n'épargnent ni les bons ni les méchants. Une expérience intéressante que la lecture de cet ouvrage.

Marion Godefroid-Richert


  

Le roman de Bergen : 1900 — L'Aube (Tomes 1 et 2)

Gunnar STAALESEN

Gaia, 2007
365 pages (T. 1), 270 pages (T. 2), 21,00 euros par volume



" Les livres ne changent pas le monde, mais peuvent être des éléments d'une réflexion collective " (Gunnar Staalesen)
Le consul Carl August Frimann est assassiné durant la nuit du 31 décembre 1899. " Choquant ! ". C'est le sentiment du commissaire de la police de Bergen qui ajoute : " Quand un homme ayant le statut du consul Frimann est assassiné pour ainsi dire en pleine rue, je m'inquiète sérieusement sur le siècle dans lequel nous entrons "...
Il fait pression sur les deux inspecteurs chargés de l'enquête pour que cette affaire trouve son dénouement dans les plus brefs délais. Quelque temps après, un suspect — " un suspect commode " — met fin à ses jours. Son suicide dramatique est considéré comme un aveu sans réserves, " et tout le monde, depuis le directeur de la police jusqu'au plus simple agent, semble satisfait de ce dénouement aussi rapide que sensationnel "... Les deux seules personnes à ne pas être tout à fait convaincues sont les deux inspecteurs chargés de l'enquête et présents sur les lieux au moment du suicide...
Oh Gunnar ! C'est quoi ça ? Qu'est-ce que tu nous fais ? Ca commence comme un polar, ça a le goût d'un polar mais ce n'est pas un polar ! L'enquête policière n'est qu'un prétexte, " le fil rouge " (Merci de me l'avoir soufflé, Jean !) d'une vaste fresque sur Bergen... D'accord Gunnar, Bergen est ta ville natale, celle où tu vis, " une ville magnifique... " " la ville que je connais le mieux ", dis-tu. Cette trilogie 1900 (qui sera publiée en 6 tomes en France) est en fait un roman historique sur le XXe siècle. Un roman HIS-TO-RI-QUE ! Pas un roman PO-LI-CIER !
En fait, tu nous as concocté la saga des Rougon-Macquart, façon norvégienne, façon Zolalesen ! Tu joues les Sergio Leone (Leonelesen ?) Après " Il était une fois l'Amérique ", voici " Il était une fois Bergen... ". Une épopée... Chantier de la Bergensbane, rupture de l'union avec la Suède, construction du nouveau théâtre, première Guerre mondiale, grand incendie de janvier 1916, conflits sociaux de 1926, lutte entre bolcheviks et nationalistes libéraux, krach boursier de 1929, montée du fascisme en Europe...
Et que dire des nombreux protagonistes de cette saga ? Les bourgeois, les notables, les commerçants, les policiers, les artistes, les domestiques, les paysans venus travailler à la ville... Des portraits étonnants, des destinées peu banales... J'en conviens. Oui mais j'étais si attaché à Varg Veum, ton héros récurrent...
Encore que... Encore que... Je me suis laissé dire qu'il était fort possible que Varg Veum apparaisse à la fin de la saga et qu'il... Mais chut ! Je suis bien trop bavard. Il est temps de conclure. Tu as sans doute compris que je ne t'en voulais pas pour ta " grande saga urbaine : un siècle d'histoire d'un souffle épique hors du commun... ". Au contraire ! Bien au contraire ! Passionnant ! Absolument passionnant ! Du très, très grand Staalesen !
" Le roman de Bergen est un chef d'oe'oeuvre du genre, où l'on vibre au gré des événements, où l'on vit dans la peau des personnages, où l'on évolue avec eux à mesure que les années passent... " (dixit l'éditeur)
Ce n'est pas Jean — grand fan de Varg Veum, lui aussi, qui dira le contraire !... Nous attendons les quatre tomes suivants.

Roque Le Gall


La nuit, tous les loups sont gris

Gunnar STAALESEN

Gaia, 2005
coll. Polar, 2005, 18,00 euros



1983, dans un port norvégien. Varg Veum, détective privé qui se remet mal de sa rupture avec sa femme passe une bonne partie de son temps libre dans les bars. C'est là qu'il fait la connaissance de Hjalmar Nymark, un ancien policier à la retraite qui reste hanté par une enquête à laquelle il a participé en 1953.
A l'époque, l'explosion d'une fabrique de peinture provoque un incendie qui fait 15 morts. Mais l'enquête conclut à un accident et le remboursement de l'assurance permet au directeur de l'usine de devenir armateur et d'être à ce jour l'un des hommes les plus riches de Norvège. Parmi les morts se trouve Karlsen, responsable de la sécurité qui, selon sa veuve, avait signalé quelques jours auparavant une odeur de gaz suspecte au directeur de l'usine. Mais celui-ci n'en avait tenu aucun compte. Chose étrange, l'autopsie de Karlsen ne révèle aucune trace de fumée dans ses poumons. Par ailleurs, l'usine compte au nombre de ses employés un certain Harald Ullven, collaborateur notoire des nazis durant la seconde guerre mondiale. Surnommé " Mort aux rats ", il est soupçonné d'avoir non seulement dénoncé mais assassiné plusieurs des patriotes norvégiens dont les décès semblaient accidentels neuf fois sur dix. L'une des particularités d'Ullven est qu'il boite.
En 1971, on retrouve le cadavre défiguré d'un boiteux, identifié par sa compagne comme étant celui de l'ancien collabo. Officiellement, l'affaire est donc close, mais le vieux policier Nuymark reste convaincu que " Mort aux rats " est toujours en vie. Depuis sa retraite, il a repris l'enquête et a accumulé tout un dossier sur cette affaire.
Peu de temps après s'être confié à Veum, il est renversé par une voiture qui prend la fuite. a son retour de l'hôpital, on le retrouve mort dans sa chambre et le fameux dossier a disparu. De plus, son aide-soignante révèle avoir aperçu un homme qui boitait sortant de l'immeuble de Nymark juste avant son arrivée. Mais si la police conclut à une mort naturelle, Veum, lui, s'entête et décide de reprendre l'enquête de son ancien ami.
Ses recherches vont l'amener à côtoyer les notables mais surtout les paumés et les laissés-pour-compte de la société, pour lesquels il éprouve une tendresse particulière.

Un polar à la lecture agréable, avec un héros attachant, qui aborde le délicat sujet de la collaboration et épingle au passage quelques travers de la société norvégienne actuelle.

Marie-Louise Autret


" Homo homini lupus " (Plaute)
Bergen, Norvège, 1981.
Alors que le détective privé Varg Veum traverse une passe difficile, une de plus (sa dernière petite amie l'a quitté ; faute de clientèle, il effectue quelques petits travaux pour une compagnie d'assurances, histoire de se maintenir la tête hors de l'eau...), il se met à fréquenter régulièrement le même café...
Un jour de la fin avril, Veum entame la conversation avec un client régulier, un certain Hjalmar Nymark, policier à la retraite depuis dix ans. Les deux hommes sympathisent et il leur arrive souvent par la suite de dîner ou de boire une bière ensemble. Au fil des rencontres, Veum et son nouvel ami passent en revue " tous les sujets que peuvent aborder deux hommes que trente années séparent "... Un jour, l'ex-policier lui parle d'une vieille affaire, une affaire compliquée qui l'a particulièrement marqué, une affaire non résolue.
" C'est seulement une histoire que je te raconte, Veum... une petite histoire pour s'endormir " (p. 36).
Même si l'affaire a été classée depuis belle lurette, Nymark a continué l'enquête par ses propres moyens. Il reste persuadé en effet que la police n'est jamais allée au fond des choses...
Un incendie à l'usine de peinture Påfugl Maling A/S, au printemps 1953, a causé la mort d'une quinzaine d'hommes et le dirigeant s'est fait rembourser une jolie somme par la compagnie d'assurances... Un dénommé Harald Ullven, employé comme garçon de courses chez Påfugl, avait réchappé au sinistre. Or, Nymark suspecte Ullven d'être le tristement célèbre " Mort aux rats ", un collabo jamais identifié, responsable de la mort de plusieurs dizaines de résistants pendant la seconde guerre mondiale...
Veum écoute son ami d'une oreille distraite. Mais quand le policier retraité se fait renverser par une voiture volée qui prend la fuite et qu'il décède " mystérieusement " le jour de sa sortie de l'hôpital, il décide de reprendre l'enquête par fidélité à son vieil ami. Les " accidents " vont alors se succéder à un rythme effréné...
Etait-ce bien raisonnable, en effet, de déterrer des cadavres vieux de 28 ans ? Si ce n'est plus vieux encore !... Il aurait mieux valu pour Veum de ne pas réveiller les loups qui dormaient !...

Gunnar Staalesen, le privé venu du froid.
Comment ? Il y aurait encore des " Mauvaisgenreux " qui ne connaîtraient pas le privé norvégien Varg Veum ! ? ! ? Est-ce vraiment possible ? Nous vous en avions pourtant parlé - en bien ! (cf fascicule n° 2, juin/juillet/août 2002, p. 25, Pour le meilleur et pour le pire ; fascicule n° 4, décembre 2002/janvier 2003, p. 27, La Belle dormit cent ans)
Petite séance de rattrapage pour les cancres du fond de la classe, ceux qui négligent leurs leçons !
Varg Veum : personnage récurrent et VRAIMENT évolutif !
Son nom signifiait littéralement " le loup dans le sanctuaire " en ancien norrois et désignait le proscrit dans les textes de loi, le fauteur de trouble, le hors-la-loi. Détective privé à Bergen, ville côtière, la quatrième de Norvège en importance après Oslo, Stavanger et Trondheim. 39 ans (en 1981). 1,79 mètre. Plutôt maigre et " pas très beau "... Parents décédés. Divorcé après cinq ans de mariage. Son ex-épouse, Beate, a la garde de leur fils Thomas, 10 ans. Remariée à un professeur agrégé. Thomas rend visite à son père un week-end sur deux. Veum dit de lui-même qu'il est un " détective... sans épouse, sans fils, sans bons amis, sans partenaire fixe... " (Pour le meilleur et pour le pire, p. 13). A travaillé cinq ans à la Protection de l'Enfance qui a estimé qu'il n'était pas assez mûr pour ce métier et l'a mis à la porte... Il faut dire que Veum " s'était appuyé trop lourdement sur un dealer ". (Le loup dans la bergerie, p. 12). Tout ce qu'il possède : " un téléphone somnolent et une Morris Mini grise qu'il n'a pas les moyens de remplacer "... A un penchant pour l'alcool, l'aquavit plus particulièrement (" le sang des solitaires ", " le réconfort des loups fatigués ") mais les longs footings qu'il effectue contribuent à créer " une sorte d'équilibre "... A couru son premier marathon en 3 h 50 mn 10 s, ce qui n'est en somme pas si mal... pour un homme de 39 ans au régime chaotique... A constamment des problèmes d'argent et les factures impayées ne cessent de s'accumuler sur son bureau. Clientèle rare et " souvent peu fortunée "... Veum refuse cependant de s'occuper des affaires de divorce et de maris trompés. C'est contraire à ses principes. Peu apprécié de la police locale, surtout de l'inspecteur Muus qui le traite de " ramasseur de linge sale " et d' " animal nuisible "... A des goûts musicaux simples : les Beatles, le jazz des premières heures, Brel et Schubert. " Chasse toujours en solitaire "...
L'auteur : Gunnar Staalesen, " le père de Varg Veum ", dramaturge et romancier, " a toujours affirmé se contenter de transposer, dans le cadre norvégien de sa ville de Bergen, l'univers du hard boiled américain en remplaçant toutefois le whisky par l'aquavit " (Le Monde, 12 décembre 2003).
La nuit, tous les loups sont gris constitue le 5e épisode des aventures de Varg Veum, " le Marlowe norvégien ", traduit en français, après Le loup dans la bergerie, Pour le meilleur et pour le pire, La Belle dormit cent ans et La femme dans le frigo. Il est tout aussi attachant que les quatre premiers. L'auteur y fait toujours montre d'autant de compassion envers les victimes, les faibles et les exclus du soi-disant (sic) Etat-providence de son pays. Il poursuit son observation attentive de la société norvégienne. Chez Staalesen, " le contexte historique (dans ce roman, "certains aspects troubles du passé de la Norvège au lendemain de la seconde guerre mondiale") ou l'arrière-fond socio-culturel ne sont jamais anecdotiques, sans pour autant venir occulter l'intrigue. " La ville de Bergen, par exemple, est un personnage à part entière, et que dire de la pluie, cette pluie froide qui ne cesse de tomber sur la côte ouest du pays ? Staalesen nous fait plonger dans une Norvège méconnue dont il ne cesse d'explorer les plaies et les vices. Son anti-héros solitaire, désabusé mais sentimental, lucide, compréhensif, terriblement humain, quelque peu " étranger " dans son propre pays, est " plein de désillusions sur la vie, mais il sait en rire et nous fait rire avec son sens de la formule " (Page des libraires).
Varg Veum est de la trempe des John Rebus et Kurt Wallander. Une référence ! Gunnar Staalesen, " un Chandler norvégien " à lire absolument !

Roque Le Gall

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