Yapou, bétail humain (Volume 1)

Shozo NUMA

Désordres, 2005
446 pages, 24 euros



Clara et Rinichiro, jeunes fiancés, filent le parfait amour lorsque leur idylle est bouleversée par l'arrivée d'un vaisseau spatio-temporel. Suite à un malheureux concours de circonstances, les deux amants sont contraints de quitter leur époque pour rejoindre l'Empire d'EHS, des milliers d'années dans le futur. Or, la civilisation qu'ils vont découvrir est des plus étranges. Il s'agit en effet d'une société matriarcale basée sur le sado-masochisme et l'humiliation des castes inférieures, à commencer par les Yapous, descendants des habitants de l'archipel du Japon. Considérés comme non humains, les Yapous n'existent que pour servir les Dieux (les Blancs, descendants des peuples d'Occident). Réduits à l'état d'animaux de compagnie pour les plus chanceux ou de meubles, voire de toilettes vivantes pour les plus infortunés, les Yapous subissent tous d'atroces mutilations et humiliations diverses, pour le seul agrément de leurs maîtres. Or, si Clara a la peau blanche, ce qui lui fait accéder aux privilèges de l'aristocratie, Rinichiro, lui, est tout ce qu'il y a de plus japonais...

Véritable phénomène d'édition au Japon, ce roman publié à l'origine en 1956 est fortement emprunt de l'humiliation de la défaite de l'Empire du soleil levant au sortir de la seconde guerre mondiale. Dans ce livre qui décrit un véritable monde de cauchemar, Shozo Numa a imaginé un système tellement implacable envers les plus basses castes de la société que nul espoir ne peut être entrevu. Disséquant par le menu tous les sévices, tortures et humiliations infligés aux Yapous, Shozo Numa nous livre ce faisant un véritable manuel du parfait masochiste. Car si l'on peut voir dans ce roman une certaine réflexion politique et idéologique, c'est avant tout de perversion dont il est question ici. Et le lecteur a intérêt à avoir le coeoeur — et l'estomac — bien accroché avant d'entreprendre la lecture de ce récit. La description de l'alimentation des différentes couches de la société d'EHS, essentiellement basée sur l'utilisation des Yapous comme toilettes vivantes, offre au lecteur abasourdi de longues pages de coprophagie face auxquelles même un Denis Cooper passerait pour un petit joueur. Véritable catalogue Manufrance de perversions et fétichismes divers et variés, Yapou, bétail humain décrit tour à tour tous les usages des différentes sortes de Yapous, des plus humiliants (tabourets, repose-pieds, montures, accessoires sexuels...) aux plus invraisemblables (pygmées-salière, cure-dents, cure-nez ou cure-oreilles...), avec force détails techniques qui donnent une parfaite cohérence à l'ensemble. Tout d'abord fascinant par son étrangeté, cet étalage de situations toutes plus malsaines les unes que les autres finit rapidement par donner la nausée au lecteur. Celui-ci cherchera à se rassurer en s'imaginant que ce roman a pour but de dénoncer l'impérialisme occidental, l'esclavagisme et le racisme en général. Las, il n'en est rien : de l'aveu de Shozo Numa lui-même (cf. l'intéressante postface à ce premier volume), Yapou, bétail humain se veut l'illustration de ses fantasmes et représente à ce titre une véritable utopie, et non la dystopie que l'on pourrait y voir au premier abord.
Une curiosité à parcourir pour mourir un peu moins bête, mais dont seul un public averti pourra vraiment apprécier toute la saveur (si j'ose écrire)...

Mikael Cabon

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