Le tueur se meurt

James SALLIS

Rivages, 2015
Traduit de l'Anglais (Etats-Unis) par Christophe Mercier et Jeanne Guyon



Chrétien arrive au soir de sa vie dans un sale état. Terrassé par un cancer, comme son père. Pour lui qui a survécu à l 'enfer du Vietnam et à plusieurs décennies de contrats en tant qu'assassin, devoir tirer sa révérence à cause de quelques cellules emballées signe une déchéance autant morale que physique. Ne lui reste qu'une fierté professionnelle toute relative. Las ! Son probable dernier engagement échoue de manière étrange autant que piètre : quelqu'un a tenté d'éliminer sa victime et a raté son coup. Dès lors, Chrétien tente de pister le responsable de cet échec. Il ne peut se résoudre à partir en laissant derrière lui un engagement aussi mal tenu ?

James Sallis signe avec ce roman un one-shot dans la droite lignée de sa précédente bibliographie. Pour lui qui est également un amateur d' intrigues poisseuses autour d'ermites perdus dans le fin fond des brousses nord-américaines (sa série autour de l'ex-flic Turner entre autres, chroniquée sur le site), faire errer ses personnages principaux dans une jungle urbaine voire suburbaine est un exercice voisin et récurrent (il est également l'auteur de Drive et Driven, deux polars autour d'un conducteur sans nom pilote de casse, également chroniqués). Ici plusieurs solitudes se croisent : le tueur à gages, qui a depuis longtemps abdiqué tout droit au bonheur ; le flic dont la femme s'éloigne pour agoniser à l'hôpital dans un service de soins palliatifs ; et enfin l'enfant abandonné par ses parents qui survit en se cachant des adultes qui l'entourent, auxquels il ne peut faire confiance. Tout le sel du récit réside, comme d'habitude avec James Sallis, dans une atmosphère soignée et d'une remarquable tension mélancolique. Une petite coloration fantastique est donnée par les communications oniriques entre le tueur et l'enfant, et les communications désincarnées et elliptiques entre le tueur et le flic. L'auteur sait comme personne élaborer un contexte psychologique fouillé autour de ses créatures, pour mieux l'éluder ensuite, le laisser en filigrane pour permettre à l'intrigue de se dérouler sans s'alourdir. Ici les ressorts dramatiques ne prétendent pas à l'originalité. Tout le livre ne sert en fait qu'à faire se rencontrer ou se côtoyer des esseulés désenchantés, chers au coeur de l'auteur qui en fait la chair de ses écritures. Pour traduire en images ce qu'on ressent à la lecture, il y a une comparaison qui vient à l'esprit, le film de Michael Mann, Collatéral. On retrouve la même impression d'errance organisée, de voyage intérieur au rythme de la route américaine, large et déserte, semblant sans fin. Bien sûr on pense aussi à l'adaptation que Nicolas Winding Refn a faite de son roman Drive, avec les mêmes quartiers déshumanisés, la même indifférence envers les marginaux et la faune urbaine. En bref, si vous aimez la "nostalgie" sur fond de jazz/bourbon, ce roman est fait pour vous.

Marion Godefroid-Richert


Un tueur qui s'appelle Chrétien, c'est assez original. Pourtant, l'appellation n'est pas liée à une mystique quelconque mais bien plus à un moment précis durant lequel le tueur est resté un moment immobile, la tête basse. Dommage que son premier meurtre soit celui d'un adolescent de douze ans. Voilà maintenant qu'en fin de sa vie, au terme de son dernier contrat, Chrétien voit sa victime atteinte par un autre... Qui ?

Autant le dire, je ne suis pas arrivé à rentrer dans l'écriture de James Sallis. C'est original, c'est sûr. La description de Chrétien est minutieuse, attendrie mais perd un peu le lecteur dans ses méandres. Une volonté de recréer une atmosphère mais difficile de se retrouver entre le rêve et la réalité. Si bien qu'au bout de 120 pages, James Sallis m'avait perdu...

Un manque d'action peut être, ou encore de fil conducteur, mais probablement dû à moi. D'autres lecteurs y trouveront sûrement leur plaisir.

Marc Suquet


  

Driven

James SALLIS

Rivages, 2013
Traduit de l'Anglais (Etats-Unis) par Hubert Tézenas



Suite des pérégrinations du chauffeur de Drive, précédemment écrit (et tourné par Nicolas Winding Refn avec Ryan Gosling dans le rôle principal). On le retrouve quelques années plus tard, fondu dans la masse mouvante de la faune de Phoenix en Arizona. Un jour, lui et sa fiancée sont rattrapés par deux professionnels en pleine rue et en plein jour : Elsa est tuée sur le coup. Commence une errance active, fuite en avant pour éviter la mort, retrouver la route, rouler au rythme d'un moteur surpuissant sur le macadam brûlé des autoroutes du Sud-Ouest américain.

Petite suite en accords mineurs pour loup solitaire méca-nimal. Pour qui connaît l'auteur, son style inimitable, la musique de ses mots qui n'appartient qu'à lui, un petit bijou supplémentaire à accrocher à son palmarès. Comme nous l'aimons beaucoup à MGRB, vous trouverez en parcourant le site nombre de ses ouvrages chroniqués. Petit effet plaisant d'une adaptation cinématographique très réussie pour le roman qui précède cet ouvrage : la musique a changé. On n'entend plus le bluegrass du fin fond des bayous ou les longues envolées lyriques du bop en arrière-plan sonore, mais l'électro suave indé qui a fait les beaux jours de la bande-son du film. Pour ce qui est du reste : une intrigue un peu absconse, dont les différentes digressions font le charme mais pourront rebuter les esprits cartésiens épris de chronologie carrée. On a le fin mot de l'histoire à la fin de l'histoire, justement. Mais ce n'est pas ce qui fait l'intérêt de ce court roman. Il faut accepter de se laisser immerger dans l'ombre complice de la maraude dans la banlieue des mégalopoles d'outre-Atlantique, les motels cafardeux et les diners ouverts 24h/24. Du noir comme on les aime, limpide et opaque alternativement, un chant d'amour à la farouche solitude des héros qu'affectionne James Sallis. Un bijou, je vous dis.

Marion Godefroid-Richert


  

Cripple Creek

James SALLIS

Gallimard, 2007
coll. Série Noire
205 pages. 17 euros



Doc Oldham : "Qu'est ce qui t'arrives encore Turner? C'était un endroit paisible tu sais ?et puis tu es arrivé?" (page 34)

" Cripple Creek " constitue le 2ème volet des aventures de Turner, le nouveau héros récurrent de James Sallis (cf : Bois mort).
Ancien policier à Memphis, dans le Tennessee, ancien taulard devenu psychothérapeute à sa sortie de prison, Tuner est finalement venu chercher le calme et la solitude dans une cabane, près d'un bled perdu, Oxford, non loin de Memphis. Il est devenu un peu malgré lui, l'adjoint du shérif et vit une belle histoire d'amour avec Val, conseillère légale pour les casernes militaires. Bref il semble avoir enfin exorcisé les fantômes de son passé.
Un soir, Don Lee, le shérif d'Oxford arrête un chauffard éméché. Dans le coffre de la voiture un sac de sport qui renferme 200,000 dollars et des poussières....Le délinquant, un dénommé Judd Kurtz, sera rapidement et violemment " extrait " de sa cellule par deux malfrats qui blessent grièvement le shérif ainsi que June sa secrétaire.
Judd Kurtz n'est autre que le neveux d'un des caïds de Memphis. Turner décide alors de partir enquêter à Memphis où il n'était pas retourné depuis près de deux ans...
Les fantômes de son passé ne vont pas manquer de resurgir...


Que dire qui n'a encore été dit sur James Sallis? Le grand James Sallis!
Comme dans son précédent roman il fait alterner, avec habileté, le récit de l'enquête menée par Turner et celui de sa vie, de son passé. Comme d'habitude, l'intrigue prend son temps, musarde...une anecdote par ci, l'évocation d'un personnage secondaire par là mais chaque détail a son importance et nous permet de découvrir, petit à petit, le douloureux passé de Turner.
L'écrivain éclectique, humaniste, se révèle une fois de plus " le maître incontesté de l'ellipse et du flash-back ".
Roman dense, à la construction impeccable. Personnages attachants et tellement vrais, tellement humains!
Quant à l'écriture...Prose minimaliste, soit! Mais style original, flamboyant, majestueux...
Un maître du genre qui a été comparé à Poe, Dotoïevski, Greene, Le Carré.
" Ed Mc Bain, Donald Westlake et Laurence Block ne sont pas loin... " (magazine littéraire).
" Cripple Creek " est un très grand roman noir et bien plus qu'un roman noir...un vrai bonheur! Un très grand moment de lecture!

Roque Le Gall


Neuvième roman traduit, deuxième mettant en scène les pérégrinations du dénommé Turner, ex-flic, ex-psychologue, ex-taulard, ex-mari, ex-conscrit pendant la guerre du Vietnam, l'homme qui se définit avant et après toute chose comme relégué aux confins de la vie sociale, à la périphérie de l'humanité. Il a fini par atterrir (s'enterrer) dans une province perdue du Sud profond et y assume le rôle de shérif adjoint qui tient un peu de tout ce qu'il a pu faire dans sa vie jusque là.
Un soir il arrête un chauffard saoul et agressif doté d'une bouteille de bourbon et d'un sac rempli de 200 000 dollars. Il s'avère rapidement que l'homme en question est un homme de main d'un caïd de Memphis. Sa libération sauvage par deux autres indélicats va se solder par des blessures graves pour deux amis de Turner, et une suite de représailles de part et d'autre plus que sanglantes.
Voilà un résumé qui dévoile à grands traits l'intrigue sans rien révéler de ce qui fait tout l'intérêt de l'écriture de ce géant du polar noir qu'est James Sallis. La péripétie de départ n 'est qu'un prétexte à édifier un tableau précis de cette Amérique délaissée qu'on ne voit quasiment jamais dans les reportages et les films qui nous viennent d'outre-Atlantique (à part ceux d'après le passage de l'ouragan Katrina à la Nouvelle-Orléans, sans commentaire ). James Sallis fait partie de ces auteurs dont la musique des mots est bercée par celle qui résonne le long des pages, folk, banjo, bluegrass. Le récit porte le lecteur le long des bayous, dans les chemins creux qui vous amènent au détour d'un sentier à rencontrer le campement d' hurluberlus débraillés qui se sont rassemblés une fois de plus pour échapper à une société consumériste destructrice de l'individualité. L'originalité de celle-ci est d'être portée par un leader spirituel non-gourou, qui cultive de cette manière particulière le souvenir d'une grand-mère chérie disparue, rescapée d'un camp de concentration allemand. Et puis en continuant la route aux côtés de Turner on découvre avec lui qu'il a une fille-flic qui a grandi sans lui dans les faits mais pas complètement en esprit. La vie des personnages de JS est réduite à l'essentiel. Après les coups du sort dont leur auteur les accable, on les retrouve toujours dans une période de dépouillement spirituel qui ressemble au décapage d'un meuble qui aurait bien -trop- vécu. Les marques sont autant de cicatrices sur lesquelles s'édifient les plus belles philosophies, celles qui restent quand tout les a abandonnés. Page 148, une perle qui illustre tout l'art de la futilité indispensable du fin connaisseur de l'âme humaine qu'est cet auteur : Turner raconte l'histoire d'un de ses co-détenus qui plante trois pépins d'une pomme que sa fille lui apportée et ce qu'il en advient. L'anecdote dit tout : l'espoir qui brûle et le désespoir qui ronge, la folie qui guette la bête en cage, la noirceur et les petites touches de lumière qui font notre rédemption possible. Et un peu plus loin dans le récit, un échange entre l'ex-flic et le leader communautaire d'où ce dégage cette grande vérité sociale actuelle : " Les criminels malins sont tous des PDG ". Si ça ne vous décide pas à vous jeter sur l'ouvrage. ..

Marion Godefroid-Richert


  

Drive

James SALLIS

Rivages, 2006
coll. Rivages noir, 6,95 euros



James Sallis est connu en France depuis quelques années, au travers de la traduction de 5 romans mettant en scène Lew Griffin, le privé noir de la Nouvelle-Orléans (collection noire des éditions Gallimard). Avec Drive, Sallis change totalement de style et nous brosse le portrait d'un homme atypique. Le chauffeur. C'est ainsi que Sallis nomme le protagoniste de son roman. Le lecteur ne connaîtra pas sa véritable identité. Le chauffeur maîtrise totalement toutes les facettes de la conduite automobile. Il met ses compétences au service de l'industrie cinématographique et participe, en tant que cascadeur, à la réalisation de scènes de poursuite automobile dans diverses productions Hollywoodiennes.
C'est un boulot parfaitement dans ses cordes, mais qui lui laisse du temps libre. Ce temps libre, il l'emploie à une activité beaucoup moins honnête, mais plus lucrative. Il est chauffeur pour des braquages. Il ne s'implique jamais dans l'action, patiente au volant d'un véhicule volé pendant que ses comparses opèrent. Son travail : sécuriser la fuite, semer éventuellement la police et encaisser sa part. C'est un professionnel froid et rigoureux. Il ne fréquente les truands que pour le travail. Le reste ne l'intéresse pas, et c'est pour cela qu'il est apprécié dans le milieu. Un jour, un hold-up se déroule mal. Le sang coule, ses complices sont tués. Il devient un homme traqué. Par les forces de l'ordre ? Non. Par les commanditaires du braquage. Notre homme va chercher à comprendre, remonter la piste jusqu'à ceux qui l'ont trahi et se venger.
Les principaux ingrédients de l'intrigue sont basiques, maintes fois usités dans l'univers du roman noir : un casse qui foire, une trahison, une vengeance. Ce qui fait toute la différence, c'est le talent de James Sallis. Un talent qui lui permet de dresser par petites touches le portrait précis et dynamique de son protagoniste. Sallis manie avec maîtrise la technique des flash back. Il alterne brillamment l'action présente et les retours sur l'itinéraire de vie du chauffeur. Progressivement, de son enfance jusqu'à ses premiers braquages, en passant par son apprentissage du métier de cascadeur, Sallis fait vivre devant nos yeux un homme à part. Le chauffeur ne s'attache à personne, n'éprouve aucune compassion ni empathie pour autrui, et semble dépouillé de toute affectivité. Cet homme est un psychotique et nous découvrons pourquoi il est devenu un marginal dangereux et efficace, résolu d'aller jusqu'au bout de sa vengeance, sans se soucier du prix à payer.
L'anonymat volontaire que confère Sallis à son personnage renforce la distanciation qui s'opère entre le monde sensible et le chauffeur. Il y a de l'étranger de Camus dans cet homme mais nous pensons également à Parker, l'un des personnages fétiches d'un autre grand écrivain de romans noirs, D. Westlake (auquel Sallis rend hommage en préambule de son livre).
Le style est acéré. 166 pages de muscle sans un gramme de graisse. Des phrases courtes qui portent loin et font mouche, tant pour décrire une scène, que pour fouiller la psychologie des personnages. Le déroulement rapide de l'intrigue vous tient en haleine et vous impose une lecture en continu de la première à la dernière ligne.
A consommer sans modération.

Thierry Penobert


"... Sacré pays, avait dit Nino. Mouais, sacré pays. Tout est possible, absolument tout... Même si, avait ajouté Nino - ils étaient alors en Arizona -, on a l'impression que Dieu s'est accroupi ici pour péter un coup et qu'il a craqué une allumette juste après "... (p. 140)

Un bonheur n'arrivant jamais seul, pour notre 29e " soirée chroniques "* ce n'est pas un, mais deux Sallis que nous avions à chroniquer... Le plus difficile : ne pas se répéter car Drive, bien que différent de Bois mort, est également un très grand Sallis.

Drive, c'est l'histoire d'un homme que tout le monde appelle Le Chauffeur. " Il conduit le jour en tant que cascadeur pour le cinéma, et la nuit pour les truands ". Il va participer à un hold-up sanglant, un hold-up qui tourne mal. (" Il faut toujours qu'un hold-up foire pour qu'il se passe quelque chose ! ...)

" Trahison et compagnie ! ... "

Dès lors, Le Chauffeur n'aura de cesse que de se venger...

Drive, dédié à Ed McBain, Richard Stark et Lawrence Block (trois maîtres) est un roman court, sec, nerveux qui se veut un hommage au roman noir, aux hardboiled et autres pulps d'un âge d'or révolu. Avec sa construction habile, rapide, qui donne quelque peu le tournis, ses flash-backs, ses dialogues percutants, Drive fait penser à un (bon) scénario de film noir. Un film tel que Asphalt Jungle, par exemple... Le roman dont le succès colossal surprend, paraît-il, son auteur devrait faire prochainement l'objet d'un film. Personnages attachants, humour, poésie, violence, il y a tout cela dans Drive, exercice de style éblouissant. Pari réussi pour James Sallis qui confirme, une fois de plus, avec cette perle noire, son immense talent.

Du très grand art ou comme disent les Américains : " a tour de force ! "

* 29 " soirées chroniques ". En comptant un minimum de 20 livres chroniqués par soirée (on est souvent plus près de 25, parfois davantage...), nous avons chroniqué au moins 580 ouvrages ! Pas si mal, non ?

Roque Le Gall


  

Bois mort

James SALLIS

Gallimard, 2006
coll. Série noire, 280 pages, 17,50 euros



" La vie, a dit quelqu'un, c'est ce qui vous arrive pendant que vous attendez que d'autres choses arrivent, qui, elles, n'arrivent jamais ". (p. 17)

Turner, la soixantaine, vient de s'installer dans une petite ville au fin fond du Tennessee. En fait de ville, il s'agit plutôt d'une modeste bourgade de 1 275 âmes (Cela ne vous rappelle-t-il rien ? Mais si, bien sûr !). Un endroit parfait pour qui voudrait enterrer son passé et éviter les contacts humains, d'autant plus que la cabane de Turner se trouve à l'écart de ladite bourgade. Après son retour du Viet-Nam, Turner a d'abord été flic à Memphis avant d'être incarcéré pendant onze années interminables. Il a ensuite passé " quelques années de plus comme citoyen honorable et productif " avant de prendre sa retraite dans ce coin perdu qu'il semble toutefois apprécier : " Par ici, les gens ne bougent pas vite. Ils grandissent en apprenant à respecter les maisons d'autrui, leurs terres et leur vie privée, à ne pas franchir les lignes, dont certaines sont invisibles. Et à respecter l'histoire du coin. Ils se glissent, comme ils disent, se faufilent au coeur des choses. Peut-être la raison pour laquelle j'avais choisi de m'installer par ici... " (p. 12) C'est alors que Turner voit arriver la jeep du shérif. Ce dernier en descend, une bouteille de Wild Turkey à la main...

Le shérif : Tu laisses toujours tout derrière toi, tu abandonnes, tu passes à autre chose ?
Turner : Je ne suis pas sûr d'avoir eu le choix.


Après " la tragédie " qu'a représenté pour les fans de James Sallis la fin du cycle Lew Griffin (Bluebottle, etc.), c'est donc un nouveau cycle que nous propose l'auteur, avec le personnage de Turner, ex-flic, ex-taulard, ex-thérapeute. Ce nouveau protagoniste solitaire, au passé douloureux, s'annonce déjà " comme le petit frère blanc de Griffin ". Personnage complexe lui aussi, il est en quête de rachat et de rédemption. Venu se réfugier, voire se cacher, dans un trou perdu " entre Memphis et nulle part " (" Tout ce que je voulais c'est qu'on me laisse tranquille, et j'avais pris toutes les mesures en ce sens. ", p. 26), il va bientôt prendre conscience qu'il est difficile d'échapper à la noirceur du monde mais aussi que certains êtres peuvent faire preuve d'une bonté insoupçonnée. D'ailleurs n'est-il pas en conflit davantage avec lui-même qu'avec le monde extérieur ? Le roman est bâti sur deux plans simultanés : l'auteur fait alterner le déroulement de l'enquête policière et le récit de la vie passée de Turner... Et comme toujours ce grand raconteur d'histoires, ce grand styliste fait mouche. Ce n'est pas sans raison que James Sallis est unanimement considéré comme un des plus grands auteurs du roman noir américain... Bois mort est un des plus beaux romans de ce génial touche à tout ! Absolument superbe.

Roque Le Gall


Le flic Turner est en villégiature sur le bord d'un lac au fin fond du Tennessee pour panser ses blessures. Sa vie d'ex-inspecteur de police, sa vie d'ex-taulard, sa vie d'ex-civil même nécessitent un quasi-ermitage pour être tenues à distance. Mais mauvais karma ou hasard farceur, ce trou provincial se retrouve orné d'un cadavre inconnu et le shérif du coin vient demander de l'aide. Comment refuser ? Outre la mise en scène macabre et violente de la mort du vagabond que personne ne réclame, Turner est piégé par la profonde humanité de Lonnie Bates et de son adjoint. Les échos de son ancienne collaboration avec Randy, son co-équipier quand il était inspecteur à Memphis, entrent intimement en résonance avec l'enquête tortueuse à souhait qui mènera au coupable. Turner cheminera alors avec un cadavre de plus accroché à ses basques...

Combien de fois devra-t-on le répéter ? Roque a raison. Roque a toujours raison même ! On ne peut que s'attacher à ce personnage profondément meurtri qui sait faire parler le silence du tréfonds de la nuit peuplée des chants de grenouilles et des sifflements des bêtes nocturnes, des stridulations des chauve-souris en chasse. Qui sait également laisser s'exprimer les gens simples qu'il côtoie sur leurs sentiments enfouis ou au contraire affleurant leur âme. Entrer chez J. Sallis, ce n'est pas rechercher le sensationnel. Amateurs de monstruosités à la Seven ou à la Cornwell, passez votre chemin ! Vous ne trouverez ici que la musique des âmes solitaires d'avoir porté trop de fardeaux trop lourds, trop longtemps. On entend le blues dans la musique des mots de JS comme on entend le jazz dans ceux de Ake Edwardson son cousin lointain suédois. Ils envoûtent pareillement, leur prose enveloppe le lecteur d'une vieille couverture adorée, usée jusqu'à la corde de connaissance des âmes humaines et de leurs défaillances. On est conquis d'entrée de jeu... James Sallis, chantre des douleurs de l'Amérique dont on ne parle jamais.

Marion Godefroid-Richert


Bluebottle

James SALLIS

Gallimard, 2005
La noire, 18,90 euros



La Nouvelle-Orléans (" une ville où les crimes sont aussi nombreux que les cafards "..., James Sallis, Le Faucheux), début des années 70. La Nouvelle-Orléans, ses cafés créoles, son marché français, son Vieux Carré... Une belle ville où il fait bon vivre, somme toute... sauf parfois pour les Noirs ! Il ne faut tout de même pas exagérer ! Lorsqu'il se réveille du coma sur un lit d'hôpital, Lew Griffin souffre beaucoup. Il est de plus frappé de cécité temporaire et il a perdu la mémoire... Peu à peu, les souvenirs vont resurgir par bribes, certains déformés, la plupart en grande partie intacts...

Tout a commencé le jour où il avait rendez-vous avec un certain Eddie Bone, un magouilleur en cheville avec la mafia locale. Dans un bar du centre-ville, Lew a fait la connaissance d'une femme mûre, Dana Esmay, qui se prétendait journaliste... A leur sortie du bar, des coups de feu ont éclaté. Lew a été grièvement blessé. La femme s'est enfuie...

" Un jour après, c'est Eddie Bone en personne qu'on a trouvé refroidi... "

L'instinct du privé va alors prendre le dessus et Lew n'a qu'une hâte, sortir de l'hôpital et mener sa propre enquête. Pas évident pour un homme qui a l'impression que sa vie " s'écrit en alphabet morse ", conséquence de ses graves blessures...

Qui était visé ? Lui ou la mystérieuse Dana Esmay ? Qui a tiré et pourquoi ? Qu'est devenue Dana Esmay ? l'assassinat d'Eddie Bone est-il lié à la fusillade à la sortie du bar ? Pourquoi Joe Montagna, l'homme de main de Jimmie Marconi, le parrain de la mafia locale, ne cesse-t-il " de poser des questions sur Dana Esmay et sur Lew " ? Pourquoi Marconi veut-il " mettre la main " sur Dana Esmay, coûte que coûte ?

Etrange affaire et enquête périlleuse (" T'as vraiment le chic pour te foutre dans le pétrin, Griffin !, lui dit Jimmie Marconi ") pour Lew qui " va devoir se colleter une fois de plus avec la part la plus sombre de l'homme... "

" James Sallis est en train de constituer une des oeuvres les plus impressionnantes qui soit dans le champ des histoires de détectives privés " (Lawrence Block, cité en 4e de couverture de Le Frelon noir de James Sallis)

Est-ce possible ? Est-ce vraiment possible ? Il paraît qu'il y aurait encore des " Mauvaisgenreux " qui ignorent encore qui est James Sallis !... Cet Américain, passionné de SF (il est l'auteur de deux anthologies sur le sujet), grand amateur de jazz et de blues, est à la fois critique, poète, traducteur, essayiste, romancier, nouvelliste, biographe (il a consacré une remarquable biographie intimiste au grand Chester Himes). Ce n'est que relativement récemment, en 1992 en fait, qu'il s'est mis au roman noir : The Long-Legged Fly, en français Le Faucheux (Gallimard, La Noire, 1998, très bonne traduction de J. Guyon et P. Raynal). Ce premier roman noir, à sketches, racontait " en 4 actes et sur une période de 26 ans le long cheminement d'un privé noir de la Nouvelle-Orléans, Lew Griffin, qui devient l'écrivain de sa propre vie ". Lew Griffin allait être le personnage récurrent, atypique, sur lequel James Sallis a bâti une saga, s'étendant sur plusieurs années. Cinq autres romans allaient suivre. Dès le premier roman, le ton était donné. La critique était unanime : " la qualité d'écriture est au rendez-vous et c'est ce qu'on appelle un grand moment de lecture... "

Les débuts dans le noir n'avaient cependant pas été si faciles pour James Sallis : " J'ai terminé Le Faucheux et j'ai commencé à le proposer ici et là. Il n'intéressait personne. Les éditeurs de polars le trouvaient trop littéraire et les éditeurs d'oeuvres classiques n'aimaient pas son aspect polar... " (L'Ours polar n° 16, p. 29 - Interview de James Sallis par C. Dupuis, traduction de Laura et Luc Baranger... On ne dira jamais assez de bien de L'Ours polar !...)

La critique allait être encore plus dithyrambique pour les romans suivants, mettant en scène le privé noir alcoolique, pur et dur, le détective intellectuel, pétri de culture européenne... et d'humanité ! Elle n'hésitait pas à le considérer comme " l'une des voix majeures de la littérature américaine... "

Bluebottle constitue l'avant dernier volume de la série des Lew Griffin. Ce n'est sans doute pas le plus abouti mais l'ensemble demeure somptueux.

Si vous appréciez les romans denses et bien construits - ou " savamment déconstruits " -, si vous êtes sensible à une écriture raffinée, si Chandler, Hammet, Himes ne vous laissent pas indifférent, si vous aimez le blues... vous serez conquis par James Sallis, le grand James Sallis, tout comme l'a été Harlan Ellisson : " Dire de James Sallis qu'il est dans le même registre que Poe ou Dostoïevski n'est pas exagéré de ma part ! "...

Roque Le Gall

partager sur facebook :