Les ombres mortes

Christian ROUX

Rivages, 2005
coll. Rivages/Noir, 7,50 euros



Comment reconstruire votre existence après un accident de voiture qui vous coûte presque la vie, en vous privant de toute votre mémoire antérieure ? Votre nom, oublié, vos amis, vos amours, oubliés... D'autant plus que personne ne venant vous réclamer, vous pouvez authentiquement vous demander si vous manquez à quelqu'un. Le seul souvenir qui vous rattache à votre passé est puissamment symbolique : un oeil au bout de son nerf optique, arraché, qui roule sur le bitume et disparaît dans le caniveau. Souvenir véritable ? Fantasme produit la culpabilité, réduisant l'oeil de Caïn à un destin plus tolérable ? Mais qu'est-ce qu'il a bien pu faire, ce jeune homme de vingt-quatre ans qu'on récupère dans sa voiture avec un traumatisme crânien et des faux papiers ? Dix ans d'errances, deux nouveaux amis , les pizzas immangeables du coin de la rue et le travail de nuit vont ajouter quelques pansements sur cette âme qui saigne toujours un peu. Las ! Le destin cruel frappe et c'est le tout jeune amour de notre inconnu qui est descendu en plein vol. Le temps est venu pour lui de plonger au plus profond de lui-même, la réponse au pourquoi pourrait bien se trouver dans ce passé qui se dérobe...
Il est bien ce roman : ni trop lent, ni trop rapide. On a le temps de se pencher sur son héros et de le trouver intéressant avant qu'il ne lui arrive des choses désagréables. Et le policier est bien aussi : pas de triomphalisme, pas de machisme, de perfectionnisme, il sait faire un café délicieux, aussi noir que son âme, ses intentions et ses aspirations. Et le noeud du problème, cet oeil qui tourne et tourne dans les mémoires des protagonistes, bleu et séparé de son propriétaire est psychanalysable à souhait. Le récit baigne du même coup dans une espèce de nostalgie un peu collante , un peu glauque qui fait très roman noir des années trente. Mais pas de détective privé en imperméable ici. Juste une parabole astucieuse de l'auteur autour de la chèvre de monsieur Seguin. Il a d'ailleurs deux chèvres et jette la blanche au loup tandis qu'il cadenasse la noire de si belle façon qu'elle étouffe... Enfin, pour vous mettre en appétit de lecture pour ce roman, nous dirons " très bonne interprétation personnelle d'une cuisine traditionnelle ". Bonne dégustation !

Marion Godefroid-Richert

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