Deux mains d'or

Grzegorz ROSINSKI, Yves SENTE

Dargaud, 2004
Premier tome de la série : "La vengeance du comte Skarbek", prévue en deux volets. 12,60 euros



Au milieu du XIXe siècle, un comte débarqué quelques semaines plus tôt à Saint-Malo en compagnie d'une servante noire intrigue le tout Paris mondain. En à peine quelques jours, il a conquis le banquier Ferrat, grand amateur d'art, réputé inaccessible, qui accepte cependant de le guider à travers les innombrables expositions de peinture que l'on propose dans la métropole. Très rapidement, le comte Mieszko Skarbek manifeste un vif intérêt pour les oeuvres peintes de Louis Paulus, notamment pour les nus représentant une jeune beauté à la chevelure flamboyante, le modèle préféré de Paulus, son inspiratrice. Lorsqu'il apprend que, depuis la mystérieuse disparition de l'artiste, cette jeune femme prénommée Magdalène mène une triste existence dans les bars de Montmartre, le comte, plus empressé que jamais, envoie sa servante la chercher. A la demande du comte, Magdalène accepte d'avoir les yeux bandés tandis qu'elle pose nue pour lui. Lorsqu'elle ôte le bandeau pour découvrir la toile que lui présente Skarbek, la surprise est de taille et elle ne peut en croire ses yeux. Ce portrait, cette patte, ce style si caractéristique, tout lui rappelle Louis Paulus, le peintre dont elle fut le modèle et qui l'a passionnément aimée dix ans auparavant. Le comte lui fait alors une surprenante révélation...

L'intrigue imaginée par Yves Sente rappelle "Le Comte de Monte Cristo", le célèbre roman d'aventure d'Alexandre Dumas. Puisqu'elle raconte le retour d'exil d'un homme vilement spolié et bien décidé à assouvir sa vengeance, mais l'histoire, parfaitement maîtrisée de bout en bout, s'impose de manière originale et ne souffre pas du parallèle. L'auteur développe un vrai suspense et ménage de nombreux rebondissements qui maintiennent toujours le lecteur en haleine. On pénètre progressivement dans la machination dont Paulus et Magdalène furent les victimes et, alors que l'on pourrait croire l'affaire entendue, de larges zones d'ombre subsistent que l'on a grand hâte de voir éclaircies : les circonstances exactes de la fuite de Paulus, la surprenante perspicacité d'un homme borgne assistant au procès... De plus, le rebondissement final nous fait réclamer la suite au plus vite !

Et cela d'autant plus que le traitement graphique laisse le lecteur pantelant. Cette magnifique bande dessinée sur le thème de l'art donne en effet l'occasion à Rosinski de donner la pleine mesure de son talent. Il nous offre là une formidable peinture, riche et somptueuse, particulièrement soignée, réussie et on ne peut plus réaliste de la société parisienne et européenne du XIXe siècle. Certaines vignettes - voir notamment p. 27 -, ne serait-ce qu'en raison de leur composition, sont de véritables tableaux. Après la lecture de l'album vient irrépressible l'envie de le rouvrir à nouveau, rien que pour le plaisir des yeux, de le feuilleter encore et encore, de s'attarder sur chacun des détails que recèlent certaines cases. Certains portraits frisent la caricature à la Daumier, notamment lors des séances au tribunal et les sombres ruelles de Paris (voir p. 40) valent bien celles tout aussi sombres et inquiétantes de Whitechapel. Un vrai régal pour les yeux !

De la très belle ouvrage, bravo ! Et vivement la suite...

MGRB

partager sur facebook :