In a blue hour

Joe G. PINELLI, Marc VILLARD

Nocturne, 2006
coll. Bande Originale. BD Music / Jazz/Blues-Blues. 32 p. + 2 CD audio. 21,00 euros



Quelque part en Iowa, un homme prénommé Donny enterre les cadavres de ses deux jeunes enfants, Nancy et Jeremy, brûlés vifs dans l'incendie de forêt qui a ravagé leur ferme. Sa femme, Loretta, persuadée que Donny aurait sa peau puisqu'elle s'est montrée incapable de protéger leur progéniture, n'a pas attendu qu'il revienne et s'est enfuie pour Madison, dans l'état du Wisconsin. Plus rien ni personne ne le retenant plus dans le secteur, le coeur en berne, Donny rassemble le peu qui lui reste et décide lui aussi de quitter le lieu du drame. Le train l'emmène jusqu'à Newton, un patelin où personne ne lui demandera des nouvelles de ses gosses. Comme il ne roule pas sur l'or, mais qu'il est bon grimpeur, qu'il sait tendre des câbles et réparer des clôtures, Donny déniche un boulot qui l'envoie en l'air, sur des pylônes, à dix mètres du plancher des vaches. Il fait maintenant équipe avec Bruce Davidson, ex-coiffeur à Sacramento, et Sonny, un gamin de dix-huit ans à qui il faut apprendre le boulot. Quand enfin arrivent les premiers congés, c'est à Chicago, dans les boîtes et les studios où il chante du jazz que Donny tente d'oublier les corps calcinés de ses mômes et la disparition de Loretta...

En moins de quatre ans, animée par la passion de la découverte, le souci de la qualité et le goût pour les belles aventures musicales, Nocturne, une des plus jeunes maisons de disques indépendantes françaises, a su réunir des artistes et des éditeurs de France et du monde entier dans les nombreuses spécialités que déclinent ses directions artistiques : reggae, blues, musique du monde, hip hop, électro, soul, funk, rock et aussi classique et jazz...
Cette maison d'édition innove en cela qu'elle propose des collections originales de bandes dessinées sur des thématiques musicales associant images et enregistrements soigneusement choisis. " In a blue hour " ne déroge en rien à la règle. Bien au contraire ! Il s'agit d'un album illustré de trente-deux pages avec, gravée sur deux CD audio, sa bande originale d'accompagnement composée d'oe'oeuvres célèbres, instrumentales ou chantées, d'illustres musiciens de jazz et de blues. Plus de deux heures de musique, quelques titres de jazz et une grande majorité de blues, morceaux tous créés entre 1929 et 1955 : c'est bien sûr la bande son de la BD, mais de façon plus large, ces deux CD peuvent constituer une excellente introduction à l'univers du blues traditionnel. On y trouve des standards (" Cry me a river ", " See see rider "...) dans leur version originale ou de très bonnes reprises, des succès oubliés tel le " Why don't you do right " par Lil Green (1941), quelques titres plus confidentiels comme la superbe complainte à voix nue : " Another man done gone ", plus connue interprétée par Johnny Cash, interprétée ici par sa créatrice, Vera Ward Hall, de façon totalement épurée. Bref, une compilation magnifique et on ne peut plus cohérente, concoctée par des esthètes, des passionnés !
Côté album, l'histoire conjointement imaginée par Marc Villard, maître incontesté de la nouvelle noire française, et l'illustrateur belge Joe G. Pinelli, une histoire qui plus est impeccablement narrée par Marc Villard soi-même se savoure telle une pure merveille du genre, implacable, noir de chez noir. Pas un mot de trop, simple et sans esbroufe, tout en nuance, en épure, en suggestion, en tension et en émotion contenues, en concision, efficacement équilibrée entre ce qui est clairement énoncé et tous ces non-dits qui offrent au lecteur, s'il le désire bien entendu, l'opportunité de laisser oeoeuvrer son imagination de telle sorte que, sur les mots de Marc Villard et les images expressionnistes de Joe G. Pinelli, vienne tout naturellement, pour les prolonger, se greffer son propre cinéma. L'histoire de Donny s'inspire sans doute de la vie chaotique et déglinguée qu'ont vécue bon nombre d'artistes, musiciens ou interprètes de blues et de jazz. Elle évoque, dans une atmosphère lourde et poisseuse, la dérive dépressive, lente et inéluctable descente aux enfers, d'un homme douloureusement marqué par les soubresauts d'une vie plutôt sordide et qui ne trouve réconfort que dans la musique. Frappé par le malheur, il mène solitaire, toute la semaine durant, une vie dangereuse et rude, tout là-haut au sommet des pylônes dont il lui faut réparer les câbles, avale des kilomètres d'asphalte, toujours en quête d'une paix salvatrice. S'il lui arrive de confier sa douleur à une femme blonde croisée par hasard sur la route et dont l'enfant périt dans l'incendie de forêt que Donny et Bruce Davidson aident de leur mieux à combattre, c'est bien parce qu'ayant vécu un drame similaire au sien, elle ne peut que le comprendre. Sinon, alors qu'il cherche une raison de vivre, il n'y a guère que quand il chante du jazz ou du blues, que Donny trouve un peu d'apaisement. Parce que la vie n'est pas tendre et qu'elle n'en finit pas de lui jouer des sales tours, qu'il ne parvient pas à s'extirper de la mouise !... On est dans l'immédiat ici, dans le moment présent, ce qui s'est passé avant ou se déroulera ensuite est de peu d'importance, de même qu'entrer davantage dans la psychologie et l'intimité des personnages qui donnent vie à l'histoire semble accessoire. Tout est dans l'ambiance, dans l'émotion ressentie ! Ce que restitue du reste admirablement le graphisme de Joe G. Pinelli : trait puissant, vigoureux, brut de décoffrage, cadrages subtils, serrés, clairs obscurs, couleurs sombres travaillées aux pastels gras, pâteux, dont les dominantes oscillent entre le vert et le bleu.

Un album illustré accompagné d'une bande son originale, il fallait tout simplement en avoir l'idée ! C'est dorénavant chose faite pour le plus grand plaisir du public, fin amateur ou non de ces courants musicaux. Et force est tout simplement de confirmer que ce petit bijou peut tout autant figurer en bonne place sur les rayonnages de bibliothèque de tout bédéphile et sur le présentoir de la discothèque d'un amateur de bonne musique ! Un très bel ensemble donc, à découvrir toute affaire cessante. Bravo, on en redemande !

Arlette Julien


Une magnifique journée

Joe G. PINELLI

Requins marteaux, 2005
20,00 euros



C'est un volume très original : ce n'est pas une BD, ce sont des dessins accompagnés d'un récit. Le style expressionniste, la vigueur du trait et la palette des couleurs construisent un univers sombre, inquiétant d'où les êtres humains se sont quasiment absentés ou alors rendus indiscernables. C'est l'histoire d'un musicien austro-hongrois qui échappe aux camps où disparaît toute sa famille. Son exil américain et la passion de sa mission à accomplir le sauve du néant programmé par l'Histoire " avec une grande hache ", comme disait Perec). C'est très vite lu et en même temps très mystérieux, par les ellipses, les non-dits, les imprécisions permises par la narration à la première personne. On reste un peu sur sa faim : qui ? comment ? quand ? pourquoi ? Ces questions restent sans réponse.

Valérie Rodier-Bellec

partager sur facebook :