Les Derniers jours de Gerardo Varcel, PDG à Guatemala-City

Olivier NORDON

Maxima, 2003
12,20 euros



L'inspecteur Rodolfo Lambour de la police de Guatemala City, chargé de l'enquête sur l'assassinat de Gerardo Varcel, va enfin pouvoir mettre en pratique les enseignements qui lui ont été dispensés lors d'un récent séminaire de formation à la psychologie des assassins. Il y a appris que seules les frustrations profondes peuvent déchaîner les interdits. Donc, le coupable a fatalement été frustré par Gerardo Varcel, le tout puissant directeur de la FNT, Fabrique Nationale de Textes, l'entreprise la plus prestigieuse du pays. Donc d'entre Roberto Mendia, Augusto Durán, Juan Gallardo, Teresa Bellville, Maria-Luisa Jonson et Gullé le Malien, l'un est l'assassin. Forcément. Roberto Mendia parce qu'il a été viré, "par erreur", de la FNT... Augusto Durán, le directeur adjoint de la FNT, qui hait viscéralement Gerardo Varcel car ce dernier lui a volé la place de PDG qu'il estimait mériter... Juan Gallardo parce que Gerardo Varcel lui a fait rater un rendez-vous capital avec une femme qu'il comptait bien séduire... Teresa Bellville, vieille secrétaire aigrie et dépassée par l'informatique, parce qu'on ne la sollicitait jamais pour intervenir dans les réunions de cadres... Maria-Luisa Jonson, assistante de rédaction du grand journal El Diaro Latino - et piètre photographe - parce qu'elle a réalisé la dernière interview de Gerardo Varcel qui l'a vite séduite et encore plus vite abandonnée... Enfin, Gullé le Malien qui a découvert le corps. Gullé qui est devenu homme de ménage à la FNT parce qu'il a perdu son passeport et ne peut plus retrouver son pays ni ses éléphants... L'inspecteur Lambour sait que l'assassin est quelqu'un de la FNT. L'intuition de flic ! Il est très fort Lambour ! Mais n'a-t-il pas négligé certains autres membres de la FNT qui auraient eux aussi bien des motifs de frustration ?...

"Qu'on ne cherche pas dans ce livre cette exactitude géographique qui n'est jamais qu'un leurre : le Guatemala, par exemple, n'existe pas. Je le sais, j'y ai vécu". Georges Arnaud ("le salaire de la peur"). "Les derniers jours de Gerardo Varcel" est un polar "classique" qui a pour cadre presque exclusif une grande entreprise. Rien de plus normal : "La collection "Business Thriller" de Maxima - Laurent Mesnil Editeur propose - en effet - des romans à suspense ayant pour cadre le monde professionnel..." [Mauvais Genres - Rade de Brest / fascicule n°6 mai-juin 2003] Une intrigue "sans surprises apparentes" : un PDG est assassiné et son assassin est probablement l'une des quelques personnes qu'il a rencontrées dans la semaine qui a précédé sa mort... Unité de temps, unité de lieu, unité d'action, serait-on tenté d'écrire ! Du "classique", on vous dit ! En fait, "Les derniers jours de Gerardo Varcel" n'est peut-être pas un roman si "classique". Tout d'abord, l'intrigue se déroule dans une grande entreprise de... Guatemala City... et pas n'importe laquelle ! Il s'agit de la FNT, la Fabrique Nationale de Textes qui vit des larges subsides de l'Etat et qui a pour mission de rédiger, collecter, codifier, référencer, archiver tous les textes plus ou moins officiels du pays : les lois, les décrets... mais aussi les horaires des cars et les horaires du train (il y en a un seul !). Sa devise : un Pays, un Peuple, un Texte ! (sic) Guatemala City dont la préoccupation essentielle des habitants semble l'écoute de la "Chronique criminelle du Palais", émission diffusée en direct chaque matin sur Radio Zócalo. Le célèbre speaker Gabriel Chavez, une véritable institution, surnommé Monsieur UMPJ (Monsieur Un-Meurtre-Par-Jour), y fait le récit "absolument authentique" d'un simple fait divers criminel, de préférence copieusement rehaussé d'hémoglobine... et totalement "bidouillé" par ses soins... Une habile construction gigogne et rythmée par les chroniques de Gabriel Chavez qui reviennent comme un leitmotiv donne une originalité supplémentaire à ce roman - trop ! - court et nerveux et met en valeur les divers personnages. Et quels personnages ! L'auteur brosse une galerie de portraits subtils et souvent inattendus. Il brosse le tableau saisissant, drôle et féroce d'un certain monde en état de décomposition avancée. Une belle écriture, un ton à la fois léger et grave, caustique et humoristique, un grand sens du dialogue... Il a décidément beaucoup de talent et de verve cet Olivier Nordon ! Mais au fait qui est donc Olivier Nordon qui vient d'écrire là, avec brio, son premier roman ?

Un puzzle habile, court mais dense, "exotique" et dépaysant, délirant, décapant, désopilant, surprenant, distrayant, loufoque, baroque, cocasse, fantasque, succulent. Un petit bijou de fantaisie sur fond de gravité, à l'humour ravageur et grinçant, débridé, intelligent. Une chronique à la fois réaliste et allégorique, finement menée, sur l'Amérique Centrale. Une oeoeuvre curieuse, courtelinesque, kafkaïenne et ubuesque... Olivier Nordon, écrivain de l'absurde, nous arrive avec un premier roman plus que prometteur ! Une vraie découverte ! Le gros coup de coeoeur de la rédaction, à savourer toutes affaires cessantes !

MGRB

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