Millenium People

J.G. BALLARD

Denoël, 2005



La révolte gronde à ce qu'il est convenu d'appeler la "Marina de Chelsea". Trop de parcmètres, trop de règlements, le ras-le-bol est général face à un avenir vide de sens, chacun suivant son destin tout tracé, comme conditionné à vivre en bon citoyen, sans faire de vagues. Quand une bombe explose à Heathrow et coûte la vie à son ex-femme, David Markham décide de s'intéresser aux différentes mouvances révolutionnaires des classes moyennes, persuadé qu'elles sont à l'origine de cet attentat apparemment insensé. Tout d'abord très détaché des revendications des habitants de la Marina de Chelsea, Markham finira par adopter leur cause, ce qui le mènera très loin...

Cette idée de révolution des classes moyennes laisse perplexe. Apparemment absurde, voire ridicule, ce combat commence par amuser. Ainsi, on sourit à voir quelques illuminés s'employer à libérer les animaux d'une exposition féline, et on s'amuse à suivre l'échec relatif de l'investissement des locaux de la BBC parce que ces révolutionnaires en pardessus et foulards de soie, bien qu'arrivés à l'heure, ont eu du mal à garer leurs 4x4... Pourtant, au fil des pages, le doute s'insinue. Jusqu'à quel point Ballard croit-il à ce qu'il écrit ? Dans quelle mesure pourrait-il avoir raison ? En montrant le plaisir qu'ont ses personnages à apprendre à traverser en dehors des clous, l'auteur instille un certain malaise qui donne à réfléchir, même s'il va parfois très loin. Comment ne pas voir autre chose qu'une provocation gratuite (justement), quand il écrit que "l'attaque contre le World Trade Center en 2001 a été une courageuse tentative de libérer l'Amérique du XXe siècle. Les morts ont été tragiques, mais sinon c'était un acte dénué de sens. Et c'en était exactement le sens. [...]" (p. 175) ? Peut-être est-là la marque d'un grand romancier, de savoir oser formuler l'impensable pour mieux bousculer les consciences...

Mikael Cabon


Londres... dans un futur proche, très proche même. Le psychologue David Markham, membre de l'Institut Adler (spécialisé dans les relations industrielles et la psychologie du travail) décide d'infiltrer une association subversive qui regroupe les habitants d'un quartier élégant de Londres, la Marina de Chelsea, au sud de King's Road. Les résidents de ce quartier chic, salariés prospères (cadres moyens, journalistes, profs de fac, architectes...) qui ont tout investi dans la Marina, se retrouvent pris au piège, "tous enfoncés jusqu'au cou dans d'énormes emprunts". Bien résolus à préserver leurs totems tribaux, ces révolutionnaires aimables et sur-éduqués, ces esclaves sous contrat, ces cadres instruits qui forment la structure et l'axe même de la société, semblent plus que décidés à défier les institutions de Sa Très Gracieuse Majesté et à mener à bien "la rébellion du nouveau prolétariat"... Manifestations diverses, incendies de voitures et de vidéoclubs, attaques contre des agences de voyages, des McDonald's, siège de la maison de la BBC, attentats meurtriers à la Tate Modern et à la Cinémathèque nationale... autant de "mauvais exemples" qui risquent de se reproduire dans le reste du pays. Shocking !
La mission que s'est imposé David Markham est aussi quelque part une quête personnelle : son ex-femme, Laura, vient de périr dans un attentat à la bombe à l'aéroport d'Heathrow. "Remarié et très heureux", David Markham a cependant besoin de découvrir qui a posé la bombe... C'est pour lui une sorte de devoir, de responsabilité morale, comme si une partie de lui avait été là, au Terminal 2 où a explosé la bombe... Les meneurs de la révolution de la Marina de Chelsea connaissent peut-être la réponse. Il se pourrait même qu'ils soient les auteurs de l'attentat...
David Markham, le psychologue infiltré, le bourgeois "vieux jeu et conventionnel", "trop poli, trop docile, trop bien élevé" va alors se trouver confronté à la violence, une violence qui le fascine et qui va parfois le dépasser...

Rejoice ! Rejoice ! Ballard is back !... La parution d'un ouvrage du "Sage de Shepperton" constitue toujours un événement considérable. Pilier de la science-fiction moderne1 avec Brian Aldiss, John Brunner, Michael Moorcock et quelques autres, James G. Ballard, est aujourd'hui considéré comme l'un des plus grands romanciers britanniques contemporains. Ecrivain atypique et styliste accompli, Ballard est devenu un auteur culte après l'adaptation de Crash au cinéma par David Cronenberg. (Il est à noter que L'Empire du Soleil, roman autobiographique, a également été porté à l'écran par Steven Spielberg.) Si Millenium People, "roman ouvertement post 11 septembre", n'a pas fait l'unanimité auprès de la critique, il faut tout de même reconnaître que les détracteurs sont peu nombreux.

A partir d'un postulat ("Et si la classe moyenne, pilier de la société, se révoltait contre son propre mode de vie ? ! ? !"), Ballard a bâti une intrigue "qui manque de rigueur". Cette intrigue, moins "dérangeante", moins "originale", moins "expérimentale" que celles de Crash et de La foire aux atrocités, a de plus pour narrateur David Markham, anti-héros peu charismatique qui, d'observateur, va petit à petit devenir acteur hésitant et dépassé par les événements...

Quid en ce qui concerne les laudateurs ? Les plus nombreux et de très loin !...

"Magistral et prophétique, plein de folie, de noirceur et d'humour..." (Olivier Le Naire, L'Express)

"Roman à la fois dérangeant et énigmatique"... "... un virtuose de l'humour noir et de l'ironie..." (Le Magazine Littéraire, mars 2005)

Ce futur proche, si peu différent de notre présent, est l'occasion pour Ballard d'exploiter la thématique de la violence, de stigmatiser les dysfonctionnements de notre société en pleine perte de sens, notre société d'abondance vouée au spectacle et à la consommation ("... ce vomi régurgité qu'on appelle société de consommation", p. 14), notre société fascinée par l'argent et le pouvoir, notre société qui est devenue "un immense parc à thème, où tout est transformé en spectacle" (p. 82).
Le constat est terrible. Abrutissement des masses, grande pauvreté intellectuelle, nous n'avons pas évolué. XXe siècle pas mort !
Millenium People est "une nouvelle autopsie à chaud du cadavre en devenir de notre société, un roman féroce et perturbant, une dystopie provocatrice et non pas "une fiction spéculative"2.
Que dire de plus à propos de l'un des écrivains les plus novateurs de notre époque si, par hasard, vous aviez encore quelques réticences à entamer la lecture de Millenium People ? Deux citations devraient finalement vous convaincre de vous plonger dans Ballard :

"Ballard, ce Graham greene du XXIe siècle" - Jean-Luc Fromental

"Les autres copient, lui, il crée" - Brian Aldiss

1 - "Je suis fier d'être un écrivain de science-fiction parce que je pense que la science-fiction est la littérature authentique du XXe siècle." in La science-fiction, aux frontières de l'homme, par Stéphane Manfrédo.
2 - "Ecrivez-vous de la fiction spéculative ? - Non, soyons simples et directs : j'écris de la fiction réaliste, mais d'un type extrême. Je suis comme un homme qui vous attendrait sur le bord de la route en brandissant un panneau sur lequel il a écrit : "Ralentissez, danger droit devant." Voilà ce que je fais : je ne prophétise pas, j'avertis..." (Entretien de François Busnel, "J.G. Ballard. Profession : visionnaire", Lire, février 2005, p. 104)

Roque Le Gall

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