Lavinia

Ursula LE GUIN

L'Atalante, 2011
312 pages. 18 euros



Quel est donc chez ces malheureux ce goût sinistre de la lumière ?

Eneide - VI-721

Attention, il s'agit ici de Littérature (remarquez la majuscule). Ursula Le Guin nous offre un magnifique roman, réécrivant et complétant le poème inachevé du Poète. Pour ce faire, elle donne voix à Lavinia, fille du roi Latinus dont le destin est à peine évoqué dans l'Eneide. Et ce cri d'Enée aux enfers que j'ai mis en exergue pourrait résumer la vision de Lavinia : fille de roi dans un pays en paix, sa vie et celle de son peuple sont bouleversées par l'arrivée des troyens. La guerre est rendue inévitable par la personnalité des chefs de la région qui ne voient en Laviana qu'un trophée à conquérir et dans les combats que l'occasion d'obtenir la gloire.

Lavinia n'est pas une princesse de conte de fées. C'est une jeune femme au fait de ses devoirs et obligations et avant le débarquement des troyens, elle a déjà été confrontée aux difficultés : ses frères sont morts en bas âge et sa mère a sombré dans la folie, folie qui attisera les braises du conflit et lui vaudra l'inimitié d'une partie des femmes de son peuple. C'est aussi une femme religieuse, responsable des pénates de sa maisonnée et à l'écoute des oracles. Elle rencontrera le Poète en songe sur un des sites sacrés où sa famille vient depuis des générations consulter les dieux et celui-ci lui révèlera une partie de sa destinée, celle liée à Enée.

Dans sa postface, l'auteur explique que la quasi disparition de l'enseignement du latin est en train de nous priver de ce chef d'oeuvre de Virgile et que ce livre est destiné à proroger son souvenir, c'est une réussite ! Ursula Le guin complète l'Eneide avec maestria, y apportant sa sensibilité humaniste et transformant cette épopée tragique en un superbe roman.

Benoit Furet


Après la SF (Ekumen) et la fantasy (Terremer), la poésie. Ursula Le guin se lance dans le "mythes et légendes" en s'attaquant à l'Enéide l'oeuvre de Virgile pour la terminer une bonne fois pour toutes, ce qui est un poil culotté vous en conviendrez !

L'Enéide c'est donc la geste d'Enée dont je vous résume vite fait le début façon l'Enéide pour les nuls, pour tous ceux qui n'ont pas lu Virgile, tas de béotiens ! D'ailleurs moi non plus mais je sais très bien de quoi ça parle, j'ai vu Le choc des titans quand même ! comment ça c'est nul Le choc des titans ! comment ça y'a pas Enée dans Le choc des titans !

Enée est un prince troyen, qui sentant le vent tourner se trisse vite fait avec son fils Arcanius et quelques fidèles, laissant derrière lui sa femme Creusa, plutôt que de se faire défoncer par les grecs ! Il ne reverra Creusa qu'aux enfers (à force de creuser...), vous avouerez que question bravoure il y aurait beaucoup à redire !

A sa décharge il faut bien dire que les troyens en ont bavé, vous vous rappelez Troie, la belle Hélène, le cheval , Hector, Achille et tout le tintouin, d'aucuns ont dit que les grecs avaient saisi un prétexte futile pour dégommer les troyens dont ils enviaient la prospèrité, on se disait aussi : tout ce raffut pour une recette de sorbet poire !

Et voilà Enée voguant vers de nombreuses péripéties, il se pose en afrique un temps et se met à la colle avec Didon, splendide reine qui lui offre son royaume et son amour, elle est belle et riche, douce avec le petit Ascanius, mais Enée la quitte car il veut être roi d'Italie comme Berlusconi ! La malheureuse Didon se suicide donc (d'où l'expression restée fameuse : qu'ess tu fais doudou didon !).

C'est à ce moment précis qu'Ursula Le Guin reprend le chantier en adoptant le point de vue de Lavinia, future et dernière épouse d'Enée.

Lavinia est fille de roi, son père l'aime tendrement, sa mère est un peu folle d'avoir perdu ses deux fils en bas âge emportés par la fièvre, et l'on sent bien qu'elle eut préféré perdre Lavinia, mais ainsi va la vie de Lavinia entre tâches ménagères et rituels divers, sacrifices d'animaux et les barbecues qui s'en suivent... La jeune fille est néanmois assez libre et coure les collines ou se recueille dans les lieux sacrés, c'est là qu'elle rencontre le poète ( Virgile ?) émanation fantomatique d'un homme mourant qui lui dévoile son destin, dès lors Lavinia refuse tous ses prétendants quitte à déclencher une guerre, il y aura quelques échauffourées mais tout finira bien (pour un temps) et Rome émergera pour éclairer le monde.

Bien sûr Lavinia est une jeune vierge d'à peine 18 ans et Enée est un homme fait ,voir un peu tapé (quand je vous disais qu'il y avait un côté berlusconien dans cette affaire !) mais de leur amour surgira un empire.

Si je conseille ? Oui, résolument, un petit bémol pour le côté atermoiements d'une jeune vierge un peu cucul la praline, mais à part ça un bon ouvrage pour les fans de mythes et légendes.

Gaëlle


  

Voix (Chronique des Rivages de l'ouest, T. 2)

Ursula LE GUIN

L'Atalante, 2010
coll. La Dentelle du Cygne



Voix est le deuxième volume de la trilogie Chronique des Rivages de l'Ouest. J'ai déjà parlé du premier ici.

Ce nouveau livre se passe à Ansul, une cité de culture, d'arts et de commerce, où la religion est omniprésente, des dieux étant associés à tous les lieux de la ville, qu'ils soient publics ou privés. Pour son malheur, Ansul la pacifique a été conquise par les Alds, une peuplade venue du désert dans un esprit de croisade. La religion des Alds professe la malfaisance de l'écrit et désigne Ansul comme le lieu où se trouve la source du Mal.

Le personnage au coeur du récit est Némar, une jeune orpheline, fille de la conquête (sa mère fut violée par un soldat ald). Némar a trouvé refuge dans la maison de l'Oracle où une pièce secrète sert à celer les livres à présents interdits à la fureur destructrice des Alds. La situation va évoluer avec l'arrivée d'Orrec, qui n'a plus rien de commun avec l'adolescent de Dons. Il est devenu un célèbre conteur itinérant, passant sa vie sur les routes avec sa compagne Gry à la recherche de nouvelles histoires et de nouveaux publics.

Récit sur la tolérance, la religion et la guerre, Voix est, comme le premier volume, un récit de passage. C'est aussi un très bon livre de fantasy pour qui veut n'en faire qu'une lecture au premier degré. J'ai beaucoup aimé ce bouquin, plus que le précédent car il y est beaucoup question des livres et un livre qui parle de livres est forcément bon.

Benoit Furet


  

Dons (Chronique des Rivages de l'Ouest, T. 1)

Ursula LE GUIN

L'Atalante, 2010



Premier volume d'une trilogie, Dons nous raconte l'adolescence d'Orrec, héritier d'un clan de sorciers des Entre-Terres. C'est d'abord un récit initiatique qui nous est conté. L'aspect fantastique introduit par la magie, le don de la famille, n'est qu'un prétexte, une façon de mettre en scène ce qui est en premier lieu une histoire sur la transition entre l'enfant et l'homme. L'action se passe dans une région appelée les Entre-Terres qui semble relativement isolée du reste du monde. Là vivent les clans de sorciers, chaque famille possédant un don particulier. Les alliances, querelles, trahisons en tous genres vont bon train entre les différents clans toujours à l'affût d'un avantage sur leurs voisins. En dehors de la famille proche et "douée", le clan inclut toute une domesticité taillable et corvéable à merci, un vrai système féodal.

Orrec est l'héritier d'un clan au pouvoir terrifiant, celui de détruire d'un simple regard tout ce qui leur déplaît. Malheureusement, son don est erratique et il s'impose un bandeau sur les yeux pour ne pas l'utiliser à mauvais escient. Ce livre nous conte son adolescence, période déjà difficile parfois et dont les écueils sont exacerbés par sa situation dans le clan, son don et la manière dont il à choisi de s'en accommoder.

Un très bon livre d'Ursula Le Guin. La psychologie de ses personnages est comme toujours très bien rendue et, si l'histoire peut être abordée comme une simple fiction, une lecture plus psychologique est tout aussi intéressante.

Benoit Furet


  

La main gauche de la nuit

Ursula LE GUIN

Livre de poche, 2006
Coll. SF, 350 pages, 6,95 euros
Traduit de l'anglais. Réédition d'un roman paru en 2000 aux éditions Robert Laffont.



Un envoyé de la Terre débarque sur Gethen, une planète glacée que les Hommes d'expéditions précédentes ont baptisée Hiver. Son vaisseau est plus ou moins accidenté, il n'est plus autonome. Il est accueilli dans la capitale d'une contrée dominée par un roi fou et une nomenklatura arriviste et courtisane. Accueilli, oui, avec beaucoup de méfiance. Un accueil qui peut à tout moment se terminer en prison. Il lui faudra d'ailleurs fuir le royaume et se réfugier dans l'autre région de la planète, qui possède ses propres codes. Des mésaventures l'attendent là aussi.
Le récit, bien mené, comporte un côté psychologique important et inattendu, nourri par la particularité sexuelle des Getheniens : ils sont à la fois hommes et femmes, physiquement et psychologiquement. Sans entrer dans les détails, sachez que, pendant un cycle sexuel d'une trentaine de jours, les sujets sont " soma " pendant 21 à 22 jours, en état de latence sexuelle totale. Puis ils entrent en " kemma ". Imaginez ce qui peut leur arriver. En tout cas, on peut être père, puis mère, encore père... L'organisation sociale est profondément marquée par ce phénomène, et notre envoyé terrien apparaît à beaucoup comme un monstre, capable d'entrer en érection n'importe quand !
Le récit est à plusieurs voix : le narrateur peut être l'homme, mais aussi tel ou tel personnage gethenien. Cela permet au lecteur de confronter les points de vue des uns et des autres, d'assister aux mêmes scènes avec des angles différents. L'auteur nous guide dans un monde étrange et passionnant.

Alain Cariou

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