Le complot des Parthiques (Les enquêtes de Festus, T. 1)

Bertrand LANÇON

Alvik, 2006
239 p. - 18,00 euros



Cette histoire commence à Rome, le 7e jour des calendes de mai, sous le 4e consulat des Augustes Valentinien et Valens (25 avril 373 après Jésus-Christ). Comme chaque année à pareille époque, accompagnant son père, l'illustre sénateur Junius Valérius, ancien gouverneur d'Arménie, Bétitius Valérius Aradius Festus descend le Tibre afin d'aller goûter, dans l'entrepôt vinaire du port de Portus, les nouveaux crus qui feront la réputation de la table familiale et des libations offertes à ses hôtes. Las, la dégustation est gâchée par l'arrivée importune du centenier Nératius, responsable de tous les entrepôts dudit port. Le matin même, au point du jour, alors que les dockers s'apprêtaient à sortir le blé pour le charger sur les bateaux en partance pour Rome, l'un d'eux a fait une macabre découverte. Dans l'une des chambres du grenier annonaire d'Afrique, gisait le corps d'un esclave assassiné par strangulation et mutilé —on lui a crevé les yeux et coupé la langue. Il semblerait, si l'on en croit le collier qu'il porte au cou, que cet esclave appartient à l'archiatre Ménas, médecin public qui depuis de nombreuses années soigne aussi les Valérii, un praticien réputé originaire d'Alexandrie. Or il se trouve que, recommandé par son père auprès de son ami, le préfet de Rome Principius, Festus a été depuis quelques mois, nommé adjuteur à la Préfecture urbaine. Puisqu'il est présent sur le lieu du crime, c'est donc tout naturellement qu'il se trouve chargé de l'affaire. Ainsi démarre la première enquête policière du jeune homme (il a tout juste vingt ans !). Pour faire toute la lumière sur cette énigme, sans doute conviendra-t-il tout d'abord d'identifier la victime et de découvrir le mobile du crime. Ce ne sera pas chose aisée. L'investigation sera longue, laborieuse, douloureuse, émaillée d'embûches et de périls aussi, et elle impliquera Festus bien plus qu'il n'aurait pu l'imaginer...

Lorsqu'un historien s'essaie au roman policier, il arrive bien souvent hélas que l'intrigue qu'il propose au lecteur ne soit que le prétexte à doctement évoquer le pan de l'Histoire dont il est spécialiste, que le contexte prenne le pas sur l'action à proprement parler. Fort heureusement, il n'en est rien ici ! La petite histoire trouve tout naturellement sa place dans la grande. En évoquant de manière vivante et intéressante la Rome grouillante de vie, société cosmopolite et pluriconfessionnelle de l'Antiquité tardive, Bertrand Lançon nous donne à savourer, en ces temps bien troublés de la fin du IVe siècle, une intrigue policière au scénario classique, agréablement écrite, bien bâtie, rondement menée, compliquée à souhait et qui tient le lecteur en haleine jusqu'aux toutes dernières pages. Il sera question de cadavres retrouvés mutilés suivant le rituel évoqué plus haut, d'un complot politique, de corruption, de luttes d'influence, de sectes, de pratiques divinatoires, de perfidies, de manigances, de tortures, de trafics crapuleux, de chantages et autres menaces de mort. L'auteur propose une immersion au coeoeur de la vie, des motivations et des préoccupations d'hommes et femmes qui ont animé une période historique éloignée de la nôtre, mais dont les préoccupations, les motivations, par-delà le temps, demeurent somme toute similaires. Le héros, Festus, vingt ans, fils de clarissime et lui-même futur sénateur, fin gourmet, marié depuis peu à la sagace et tendre Flaminia, époux amoureux et attentionné, sera bientôt le père d'un premier enfant. Un peu candide, naïf et par trop confiant au début, il a bien conscience qu'il a beaucoup à apprendre ; il n'en est pas moins réfléchi, pugnace et perspicace, courageux aussi, sait tirer le meilleur parti des circonstances, des rencontres — fortuites ou qu'il provoque — et du travail de ses collaborateurs. Ses supérieurs hiérarchiques, tous deux chrétiens, se détestent copieusement. Alors que Festus apprécie le rédacteur Bappo, haut fonctionnaire de la Préfecture de la Ville, citoyen romain d'origine barbare, un homme intelligent et cultivé qui semble lui témoigner une bienveillance quasi paternelle, l'adjuteur principal Vénafrus, Italien de souche, un être méprisant et bouffi de suffisance, lui est tout de suite antipathique. Les adjoints que Bappo accorde à Festus — Paulus, Latin d'origine paysanne, ancien soldat devenu agent de renseignement, et Esaïus, Juif venu de Césarée, converti au christianisme et qui, en plus de parler le grec, l'araméen et le latin, possède quelques rudiments de droit —, sont deux hommes d'expérience, de vingt-cinq ans plus âgés que le jeune adjuteur, qui l'épaulent efficacement et lui restent fidèles jusque dans l'adversité. L'enquête progresse doucement, il faut patiemment explorer toutes les pistes, n'en négliger aucune, et le prix à payer pour faire toute la vérité sur cette sombre histoire sera loin d'être minime.

Un petit creux, peut-être ? Laissez-vous donc séduire par Le complot des Parthiques. Bertrand Lançon érudit certes, s'avère aussi un conteur talentueux. Goûtez son premier roman avec le même appétit de gourmet qu'affiche le jeune Festus qui ne peut résister aux promesses alléchantes d'un délicieux plaisir gastronomique à la simple évocation d'une fricassée de porc aux abricots, d'un sauté de moules à l'aneth ou bien encore d'une cassolette de foie de lapin gratiné à la fleur de courgette. Vous ne serez assurément pas déçu !

Arlette Julien

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