L'Attentat

Glen CHAPRON, Loïc DAUVILLIER, Yasmina KHADRA

Glénat, 2012



Voilà une très belle adaptation du roman de Yasmina Khadra (vous faites pas avoir comme moi, même si je connaissais cet auteur, c'est un homme qui a choisi d'écrire sous un pseudo féminin, celui des deux prénoms de sa femme). Amine Jafaari est arabe et israélien, mais aussi chirurgien à Tel Aviv, ce qui lui assure une vie confortable même si son boulot est réellement prenant. Après une nuit passée à opérer les victimes d'un attentat, il apprend que l'auteur en est sa propre femme, Sihem.

J'ai aimé cet album car il est la rencontre d'une situation politique complexe, le conflit israélo-palestinien, avec un drame personnel : comment réagit-on quand on apprend, sans jamais l'avoir soupçonné, que la femme avec qui on vit depuis plusieurs années est en fait une terroriste ? Amine, lui, veut comprendre et reprend l'enquête, pas pour se venger mais bien plutôt pour comprendre qui était la Sihem qu'il ne connaissait que bien partiellement. En toile de fond, la situation tendue en Israël illustrée par la destruction par les pelles mécaniques de l'armée des maisons des familles de terroristes, mais aussi la rencontre avec les milieux activistes.

Le dessin est simple et exprime parfaitement le déséquilibre d'Amine devant une situation qu'il n'aurait jamais imaginée.

Une autre façon de rentrer dans ce récit que j'ai aimé comme livre mais aussi comme BD.

Marc Suquet


Cousine K

Yasmina KHADRA

Julliard, 2003



Derrière les murs d'une grande propriété algérienne isolée, un homme - le narrateur - et sa mère, une femme pour le moins acariâtre, vivent dans l'attente du retour du fils aîné qui, depuis qu'il a intégré une école militaire, ne rentre plus qu'épisodiquement à la maison. Torturé par l'absence d'amour, par le manque d'attentions et de sentiments que lui témoigne sa mère, l'homme vit de plus en plus renfermé, replié sur lui-même, et il se souvient de son enfance et des faits tragiques qui l'ont rythmée. Tout a commencé par un terrible cauchemar lorsque âgé de seulement cinq ans, l'enfant qu'il était découvre le cadavre de son père torturé, mutilé, exposé nu accroché à une esse dans l'étable où chaque matin il venait voir un veau nouveau né. Le traumatisme est indélébile, trop lourd pour l'enfant qui ne peut trouver réconfort et affection auprès de sa mère indifférente qui l'ignore totalement, le méprise et pire, qui lui préfère son grand frère à qui elle voue un amour exclusif et avec qui elle semble entretenir une relation quasi-ambiguë... Le malaise s'installe et pèse de plus en plus lourd. La blessure infligée dans l'enfance ne se referme pas à l'adolescence : le narrateur ne parvient pas à vivre. C'est à peine s'il hante la maison comme une âme en peine. Sa vie n'est qu'ennui, solitude, injustice, frustration, jalousie, indifférence... même s'il subsiste encore en lui une envie de communiquer, de donner, qui enfle tant et tant qu'elle en devient suspecte. L'équilibre mental du narrateur apparaît bien fragile. Tout peut basculer d'un moment à l'autre. Il suffira d'un mot, un mot de trop !...

Sur le ton de la confession, sans la moindre concession, avec des phrases courtes, sèches, abruptes, Yasmina Khadra plonge son lecteur dans la mémoire d'un être traumatisé et incompris. Il nous offre le récit flamboyant d'une souffrance insoutenable, d'une épouvantable descente aux enfers, évoque la folie d'un homme et ses efforts désespérés pour conjurer une enfance vécue comme une malédiction, un enfer fait d'injustices et de frustrations puisque la mère nous est présentée tel un monstre qui idolâtre son fils aîné et néglige délibérément le cadet qui, face à tant d'indifférence finit par se replier complètement sur lui-même, jalouser son frère et nourrir une rage intérieure toute légitime. L'auteur explore les méandres de l'esprit humain et s'attache à décortiquer le mécanisme qui lentement mais inexorablement amène un individu hanté par des souvenirs douloureux à la haine, puis à la folie meurtrière. L'effet est saisissant, le récit prend le lecteur aux tripes. Le suspense est prégnant : le lecteur se doute que le pire peut arriver, qu'il suffit de peu de chose pour que le narrateur craque, explose, se laisse aller à une pulsion violente et commette l'irréparable. C'est juste, sobrement dit, poignant et émouvant, tout en retenue, bourré de sensibilité et d'émotion contenues, remarquablement maîtrisé et formidablement narré.

Court mais extrêmement dense et tendu, un somptueux roman, noir et amer.

MGRB

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