Aux heures impaires

Eric LIBERGE

Futuropolis, 2008
Musée du Louvre T3 65 pages. 15 euros



Bastien est sourd-muet. Un peu perdu dans sa vie professionnelle, il vient au Louvre pour faire un stage de formation. Il y rencontre Fu Zhi Ha, gardien et sourd comme lui. Ce dernier va montrer à Bastien un envers du décor bien étrange des salles du plus grand musée du monde que l'on ne perçoit que durant les heures impaires, durant lesquelles il n'y a pas d'autres gardiens présents. Le vieux gardien veille en effet sur les âmes qui habitent les oeuvres d'art et leur offre le moyen de sortir de leur cadre.

Voici le troisième album que Futuropolis propose en coopération avec le Louvre, après Période glaciaire de Nicolas de Crécy et les Sous-sols du Révolu de Marc-Antoine Mathieu. Pour ce travail, Eric Liberge a eu carte blanche. L'auteur s'en sort très bien pour ce qui est du dessin. Les couleurs en demi-teinte du Louvre lui donne une vraie atmosphère de recueillement. Seules, des couleurs un peu plus affirmées viennent souligner l'étrange apparition des âmes des tableaux. L'ensemble donne une teinte de mystère qui colle au scénario de cet album.
Les personnages sont également une des réussites de ce nouvel album. Celui du vieux gardien de musée d'origine asiatique qui a su percevoir derrière le vernis ou le marbre des oeuvres ce qu'elles ont à dire de plus secret. C'est également une bonne idée d'avoir mis en scène un sourd muet : une catégorie que l'on ne voit pas souvent et dont les échanges en langage des signes ne sont pas simples à représenter en bd !
Concernant le scénario, le monde des musées qui sort de ses gonds durant la nuit pour entraîner les rares personnages présents dans une folle sarabande, ne me semble pas entièrement original. Cette plongée dans le fantastique est fréquente dans les oeuvres se passant dans les musées, à commencer par Belphégor et le fantôme du Louvre, un feuilleton télévisé sorti en 1965 et repris en film en 2001.
L'album est donc surtout à découvrir pour son dessin et ses couleurs. Une jolie liaison avec le Louvre.

Marc Suquet


Le télescope de Charon

Eric LIBERGE

Dupuis, 2004
coll. Empreinte(s). 12,94 euros
Réédition de l'album initialement publié par les éditions Pointe Noire en avril 2000.
Monsieur Mardi Gras Descendres : 2



Victor Tourterelle, cartographe de profession, décède entre Mardi Gras et Mercredi des Cendres. Il se réveille, physiquement réduit à l'état de squelette et pourvu d'une nouvelle identité - Mardi-Gras Descendres - dans un au-delà loufoque et très administratif, un monde aride peuplé d'autres squelettes et dirigé par une dictature plus ou moins religieuse, un monde qu'il veut à tout prix quitter. Les opposants au régime lui proposent un marché : établir une carte du Purgatoire, grâce à ses compétences de cartographe, en échange de quoi il récupérera son âme. Trouvant cette tâche titanesque pour le moins ridicule, Mardi-Gras refuse. D'autant plus qu'on ne lui laisse qu'une malheureuse boîte de compas pour travailler. Mais il est rapidement rattrapé par les événements : le Septuagésime, grand maître de la théocratie au pouvoir, lance à la poursuite de notre héros ses hordes de guerriers dignes de l'Inquisition. Aidé par un pilote, Mardi-Gras découvre sur Charon, le satellite de Pluton où il a momentanément trouvé refuge, une des merveilles de la technologie de ce monde : le télescope de Charon, un magnifique engin qui n'est sans doute pas qu'un instrument d'astronomie...

Reposant sur l'absurde et le non-sens, le scénario de "Bienvenue !", premier tome de cette série, nous avait délectés tant il était original et délirant. Celui de ce tome 2 est plus construit, plus dense aussi. Ici, tout est réfléchi. Plus le lecteur progresse dans sa lecture, plus il est captivé car il découvre une oeoeuvre logique, ambitieuse, hors du commun. Le scénario est bien rythmé : beaucoup d'action, de rebondissements, de bagarres dont quelques combats aériens. Eric Liberge invente un monde riche et cohérent qui n'est pas sans rappeler celui de "Brazil", le film de l'Anglais Terry Gilliam, avec ses règles, ses tracasseries administratives, son mode de vie, son langage. Il parsème encore quelques pointes d'humour ça et là qui ne gâchent rien à l'affaire, bien au contraire !... Cherchant des réponses à ses questions existentielles, Mardi-Gras Descendres va découvrir un au-delà hiérarchisé, baroque, délirant, gothique et finalement bien terrestre. Ses compétences professionnelles lui devront d'être contacté par une organisation clandestine qui conteste l'ordre établi, les frères de la Corniche. Cette organisation a vu en lui celui qui sera capable de dresser la carte de ce "monde étrange" et de révéler au "peuple" l'imposture du pouvoir religieux en place. On imagine que les futures révélations de notre héros pourront déclencher une révolte voire une révolution ! On trouve dans cette histoire nombre de références : à un pouvoir religieux qui prétend tout savoir et tout expliquer ; à la problématique des religions concurrencée par la science - ici la cartographie -, à l'Inquisition et aux débordements des extrémismes religieux, au savoir confisqué par le pouvoir religieux... Idée géniale, le questionnement sur "la vie après la mort" reste présent dans cet univers... Le dessin est inclassable : un superbe noir et blanc qui sert aussi bien l'univers que le propos. Chaque image, chaque page est belle en soi. Le travail d'Eric Liberge est impressionnant tant il maîtrise les effets de matière. Il est peut-être nécessaire de faire un petit effort pour rentrer dans l'univers, mais l'humour loufoque de ce monde captive tout de suite le lecteur, au point même qu'il y pénètre avec plaisir en dépit de l'aspect confus de certaines pages ou le manque de lisibilité de certaines séquences. Son graphisme très travaillé rend palpable ce monde onirique : les dessins sont foisonnants, très précis. Paradoxalement, cet univers triste et sans espoir en devient très attachant. Les personnages sont fort nombreux, mais une foule de petits détails permettent de distinguer aisément les différents protagonistes. Les jeux d'ombre et de lumière, les ciels étoilés, les fonds d'images constellés sont magnifiques. Enfin, l'utilisation des différentes polices de caractères suivant les locuteurs s'avère parfaitement judicieuse.
Du grand art ! Encore meilleure que le premier tome, une bande dessinée géniale, extraordinaire, inclassable et totalement hors normes. Une série fantastique pour le moins originale, drôle, intelligente, captivante et qui pousse à la réflexion métaphysique. A savourer toute affaire cessante.

MGRB


Les corsaires d'Alcibiade, Tome 1 : Elites secrètes

Denis-Pierre FILIPPI, Eric LIBERGE

Dupuis, 2004



Angleterre, 19e siècle. Cinq jeunes hommes et femmes, Lydia, Maryline, Curtis, Peter et Mike, sont amenés — parfois sans leur consentement — dans une université secrète. Un stage y est prévu, destiné à sélectionner l'élite de la société anglaise. Les cinq cherchent à s'échapper de cette curieuse université. Ce que ne souhaitent pas d'étranges appariteurs au look de momies. Au détour de leur fuite, les cinq prennent pied sur un étrange vaisseau, L'Alcibiade, qui sert de moyen de transport pour la découverte de trésors.

Il y a beaucoup de mystères dans cet album. Qui est cette organisation et quel est son but ? Nul ne le sait, les stagiaires étant sélectionnés pour ramener des trésors permettant à l'organisation de financer ses actions mais le lecteur ne sait rien de ladite organisation. Des personnages mystérieux apparaissent chacun leur tour : Helena Willer qui coordonne les activités de recherche des trésors dans Londres, le capitaine de l'Alcibiade... Le mystère est donc parfaitement entretenu et on a envie d'en connaître la suite.

Côté dessin, c'est assez bon, avec des décors de l'Angleterre fin 19e bien recréés, de même qu'une ambiance. Les héros ont de la personnalité, comme Lydia et son caractère plutôt directif.

Un assez bon album.

Marc Suquet

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