Maître de la matière

Andreas ESCHBACH

L'Atalante, 2013
Traduit de l'allemand par Pascale Hervieux



La dernière livraison d'Andreas Eschbach raconte les rencontres successives de Charlotte et Hiroshi à différentes étapes de leur vie. Enfants, elle est fille d'ambassadeur au Japon et lui, fils de blanchisseuse, vit avec une obsession : "Je sais comment faire pour que tout le monde soit riche." Jeunes adultes, ils se retrouvent lors de leurs études au MIT, où Hiroshi est devenu un génie de la robotique. Et enfin, sur l'île de Saradkov, au large de la Sibérie, où Charlotte participe à une mission. Un lien qui n'est pas de l'amour, mais plutôt celui d'une belle amitié. Le scénario tourne également autour du projet d'Hiroshi : un projet scientifique qui devrait lui permettre de résoudre son obsession.

Le livre fréquente à plusieurs reprises le registre du fantastique : Charlotte possède un pouvoir étrange qui lui permet de percevoir l'histoire d'un objet lorsqu'elle le touche, mais aussi l'invention d'Hiroshi qui se libère de la tutelle paternelle pour causer bien des dégâts !

Andreas Eschbach profite de certains méandres du scénario pour aborder des questions telles que : riches/pauvres ("les riches ont besoin des pauvres pour travailler à leur place"), la pollution de Minamata ("que des atomes, les plus petites particules de la matière, soient capables de provoquer un tel cataclysme dans l'organisme était atroce"), le ménage ("on peut seulement réduire la saleté présente à un niveau acceptable"), la science ("dans le monde universitaire, ce qu'on disait était souvent moins important que qui le disait"), ou encore le travail des enfants. L'auteur a dû potasser pour nous parler, par exemple, de cette bactérie, récupérée vivante sur la paroie externe du module lunaire et qui possède l'étrange capacité de réparer son ADN en quelques heures !

Un gros bouquin (638 pages) mais dans lequel on ne s'ennuie pas grâce au rythme, aux situations inattendues, à l'humanité de l'histoire qui se construit entre Charlotte et Hiroshi, mais aussi aux sujets abordés par l'auteur : superbe ainsi la balade que Charlotte propose à son ami, en lui représentant différents évènements sur l'échelle du temps mesurée en termes de distance parcourue par les deux promeneurs... jusqu'à la sortie de la ville où ils arrivent enfin aux origines du monde.

Bref, un bon bouquin qui se lit facilement.

Marc Suquet


Comment faire pour supprimer une partie des malheurs de l'humanité, à savoir la pauvreté et les frustrations qu'engendre le clivage entre les gens et les peuples en fonction de leurs possessions ? La réponse vient à Hiroshi Kato, petit Japonais de dix ans élevé par sa seule mère, un jour qu'il fait de la balançoire avec son amie Charlotte. Belle dans sa naïveté : il "suffirait" de concevoir des robots suffisamment intelligents pour se dupliquer eux-mêmes et qui seraient capables de tout faire. C'est tellement simple ! Comment se fait-il que personne n'y ait pensé avant lui ? Hiroshi est très intelligent, et un peu isolé. Ce qui serait resté à l'état de douce rêverie chez une majorité d'enfants devient le fil conducteur de son existence, avec son amour pour la douce et mystérieuse Charlotte. Cette jolie demoiselle archi-douée pour les langues est dotée d'une capacité étrange à percevoir les émotions des humains qui ont fabriqué et/ou possédé un objet rien qu'en le touchant. Au fil de plusieurs décennies ces deux personnages un peu à part vont se suivre, se retrouver et se perdre au fil d'une affection indéfectible mais qui n'aboutira jamais à la vie à deux. Ils resteront séparés par le grand oeuvre d'Hiroshi et les errances de Charlotte, qui mettra très longtemps à se trouver, et ce aux portes de la mort.

Hiroshi réalisera très vite, une fois parvenu à l'âge adulte et à un niveau de connaissances suffisant, que son rêve est comme toute les grandes visions : réalisable si on cesse de se poser les mauvaises questions, ambitieux et fou, génial et effrayant, mais soumis à tout un tas de contingences matérielles. Au point mort, car très en avance de par la théorie sur les capacités techniques de notre jeune humanité, le jeune savant va se retrouver relancé de manière inattendue, grâce à Charlotte et à une mésaventure qui lui arrive sur une île inhospitalière arctique. A partir de là, tout va basculer. L'impossible va devenir possible, et le rêve prend des allures de cauchemar...

Ici, à MGRB, on aime Andreas Eschbach. Ne serait-ce que parce qu'il a été suffisamment envoûté par la Bretagne, ses habitants têtus et son crachin mythique pour y élire domicile ! N'y voyez pas l'effet d'une absurde fierté régionale, elle n'expliquerait pas notre engouement pour les écrits de l'individu (mais quand même ça prouve son bon goût). L'inspiration qui lui vient depuis plusieurs années maintenant en buvant du cidre au spectacle des tempêtes qui agitent le rail d'Ouessant est des plus fécondes. J'ai adoré ce thriller scientifique, toujours aussi bien écrit et aussi bien documenté qu'à l'accoutumée. Un certain nombre des hypothèses de l'auteur sont en effet issues de travaux très pointus et il est plaisant de voir quelles formes elles prennent sous la manipulation d'un authentique esprit curieux et malin, qui se plaît à soulever plusieurs lièvres. La remise en question de fond en comble de nos modèles capitalistes ; la résistance qu'opposeraient les multinationales, les gouvernements, les nantis face à ce bouleversement qui mettrait un terme à leur existence ; notre terrible capacité à transformer une belle idée ou une théorie généreuse en arme de destruction massive. Ce qui rend plaisante l'histoire c'est également l'épaisseur des deux personnages principaux qui sont de véritables êtres humains, qui se ratent ou se réussissent avec le même allant, s'aiment, se fourvoient et vieillissent de conserve. Ne nous y trompons pas cependant, l'objet n'est pas un avatar de roman à l'eau de rose vaguement saupoudré de SF mais un bel et bon récit qui parle de tout ce qui peut nous préoccuper, du recyclage du plastique à la culture du paraître en passant par la paléoanthropologie (oui oui, tout ça) et il est difficile de s'arrêter quand on l'a commencé. Ne vous laissez pas effrayer non plus par son épaisseur, c'est un ouvrage unique et les quelque six cents pages filent sous les yeux à la vitesse d'un grain de pop corn éclatant dans l'huile brûlante. Du page-turner, ou je ne m'y connais pas !

Marion Godefroid-Richert


  

Hide Out

Andreas ESCHBACH

L'Atalante, 2012
Black Out, T. 2, traduit de l'allemand par Pascale Hervieux



Jeremiah Jones et son groupe se croyaient en sécurité, mais la Cohérence a retrouvé leur trace. Pire, elle sait pister la puce de Christopher Kidd sans qu'il se connecte au réseau. Une seule chose à faire : fuir en plusieurs groupes. S'il ne peut activer son talent, Christopher n'est "qu'un" hacker. Comment lutter contre la Cohérence, "une seule et gigantesque conscience habitant cent mille corps humains" ?

A première vue, ce deuxième tome est très classique. Fuite des personnages, focus sur quelques-uns dont Christopher, qui ne peut plus se connecter à la cohérence sans se faire pister. Ce serait mal connaître Andreas Eschbach, auteur de cette future trilogie. Curieux de tout et écrivain talentueux, il nous emmène dans une fuite éperdue où plusieurs thèmes seront traités : les Indiens, le pouvoir d'Internet, la connexion aux réseaux et la séduction de la Cohérence.

Alors que j'avais moyennement accroché au premier tome (Black Out), ce deuxième livre m'a valu quelques heures de lectures et une nuit blanche. Ce road movie à travers les Etats-Unis et les autoroutes de l'information séduira le lecteur. Rebondissements multiples, focus sur des personnages secondaires, l'intrigue foisonne de petites histoires sans oublier l'essentiel : la lutte contre la Cohérence. Evidemment, ça n'est pas simple quand vous voyez vos proches sous influence, ou que cette Cohérence vous semble plus séduisante. Andreas Eschbach sort quelques atouts de son jeu pour montrer que le progrès n'est pas "que" mauvais, mais que l'humain doit prévaloir sur la technologie.

Et si Andreas Eschbach était "le prophète" ? Selon lui, les renseignements pris pour En panne sèche se trouvaient facilement sur Internet. Puis, alors que je lisais Hide Out, où plusieurs humains sont connectés sur Internet via une puce, je suis tombé sur cet article. La prospective n'est pas loin et rejoint presque la réalité.

Ce roman est haletant, il pose des questions à un moment où tout le monde est connecté sur "la toile". Sans être alarmiste, sans donner la réponse, l'auteur propose des voies (non sans humour). Une réussite totale qui nous fait attendre Time Out avec impatience.

Temps de livres


  

Black out

Andreas ESCHBACH

L'Atalante, 2011



Christopher Kidd, un jeune Allemand surdoué en informatique, a une vie des plus compliquées. En fuite, poursuivi par de puissantes forces obscures auxquelles peu de gens peuvent vraiment croire, il s'envole de l'Europe vers les Etats-Unis, où se terre le seul homme au monde auquel il fait confiance pour l'aider, bien que ne l'ayant jamais rencontré. Jérémiah Jones est en effet un écrivain connu pour ses pamphlets anti-consuméristes et anti-technologistes. L'adolescent veut le retrouver car il pense que cet activiste amoureux de la nature qui a fondé une petite communauté sans prétention de gens recréant une sorte d'autarcie va pouvoir comprendre la menace qui pèse sur le monde et l'humanité. Aidé par les deux enfants de Jones, Kyle et Serenity, Christopher se lance sur les routes à la poursuite du "Prophète". Mais n'est-il pas déjà trop tard ?

Andreas Eschbach nous a habitués depuis longtemps à son exigence littéraire et à l'impeccabilité de son style. Ses questions d'écrivain sont toujours pertinentes sur le monde qui nous entoure, nous, citoyens des civilisations post-industrielles qui passent encore pour le summum de l'évolution sociale et humaine. La preuve encore avec ce premier tome d'une série pour la jeunesse où, pour une fois, l'adolescent en tant que héros aussi bien qu'interlocuteur n'est pas envisagé comme simple somme d'un bouillonnement hormonal incontrôlable mais bien comme être pensant. Si j'avais des enfants de quinze ans, je pense que c'est à Andreas que je laisserais le soin de poser les bases d'une réflexion sur la véritable nécessité de la possession d'un téléphone portable. Quant au livre lui-même, il est passionnant. Un vrai thriller avec péripéties, rythme, danger de mort et ennemis omnipotents à la clé. Un vrai page-turner pour tout lecteur acnéique ou même post-boutonneux lassé de l'adrénaline surfaite de Grand Theft Auto à la recherche d'un authentique frisson de lecteur de mauvais genre. Vivement le deuxième tome, que la Cohérence en prenne un coup !

Marion Godefroid-Richert


  

Copie parfaite

Andreas ESCHBACH

Pocket, 2010
180 pages. 12.50 euros



Un médecin cubain annonce qu'il a cloné un être humain, des années plus tôt. Cette proclamation va changer la vie d'un jeune allemand : Wolfgang Wedeberg. La presse prétend qu'il est le clone de son père. Wolfgang doit faire face aux rumeurs de son lycée, mais aussi à sa famille qui ne répond pas à toutes ses questions. Intrigué, il va mener l'enquête

Andreas Eschbach s'est fait connaître en France avec le roman Des milliards de tapis de cheveux. Ses livres ont souvent une prise directe avec les questions de société. Copie parfaite ne déroge pas à cette règle.

Wolfgang est un jeune homme de quinze ans. Depuis son plus jeune âge, il a joué du violoncelle. Son père est persuadé qu'il a du talent, qu'il montera un jour sur scène. Wolfgang en doute, mais subit de plus en plus la pression paternelle. Suite aux déclarations d'un médecin cubain, Wolfgang va essayer de savoir pourquoi son père insiste sur son talent de violoncelliste, pourquoi il lui interdit de sortir, pourquoi il s'énerve si on parle de certains sujets.

Ce livre est un savant mélange de polar et d'anticipation. Andreas Eschbach nous plonge dans une famille allemande. Les parents forcent leur progéniture à suivre une voie toute faite, sans lui demander son avis. Doit-on forcer son enfant à suivre un parcours défini, parce que c'est la tradition, ou qu'il a du talent ? La question du clonage est aussi présente tout au long du roman mais plutôt sous-jacente. Les interrogations sur le clonage sont posées intelligemment. L'auteur explique simplement les questions scientifiques. Son vocabulaire permet à tout personne de comprendre la manipulation génétique.

Ce roman jeunesse pose les bonnes questions quand, à l'adolescence, notre corps change. Qui sommes nous ? Que voulons nous devenir ? Andreas Eschbach manipule subtilement l'ambiance pour que celle-ci soit froide, que les sentiments parentaux n'existent apparemment pas. Par une écriture simple, il permet à tout le monde de le lire. Ce roman a été publié il y a quelques années en Allemagne, mais sa qualité d'écriture, et son actualité ne le font pas vieillir. A découvrir !

Temps de livres


  

En panne sèche

Andreas ESCHBACH

L'Atalante, 2009
Traduit de l'allemand par Frédéric Weinmann



Le pétrole va manquer sur la terre. Le plus grand champ pétrolifère d'Arabie saoudite s'assèche progressivement. Dans ce difficile contexte, Karl Walter Block, un vieil autrichien, technicien de génie, affirme que, grâce à une méthode de prospection révolutionnaire, il sait comment trouver du pétrole là où on en a encore pas trouvé. La découverte de pétrole en plein États-Unis va donner confiance aux investisseurs. Pour profiter de cette manne, Marcus Westermann, qui a pour seul désir de réussir, s'associe avec Bloch.

Andrea Eschbach décrit la fin d'une civilisation basée sur un pétrole bon marché. Un vrai roman fleuve, puisque la nouvelle parution d'Andreas Eschbach compte 763 pages. Le début est construit de façon assez classique : plusieurs destins séparés dont on découvre, très progressivement, les liens communs. Cette description est pleine de détails et de mouvement. On ne s'y embête pas. Par petites touches, on apprend à connaître les différents protagonistes du récit. Bien sûr, les trajectoires finiront par se croiser pour former une grande histoire.

Pas de SF ici, le livre s'appuie sur de nombreux rappels historiques qui donnent au roman, une solide référence : ainsi la description de Yalta mais également des entrevues secrètes entre Roosevelt et Ibn Saoud ou encore le canal de Panama. La recherche du pétrole mais aussi l'économie liée à ce produit sont étudiées dans tous les détails. C'est indéniable, il y a là un joli travail de documentation et de rendu d'un contexte qui enrichit ce livre.

J'ai aimé les destins très humains de certains des personnages. Ainsi Dorothea qui, pour ne pas voir mourir son village, montera une épicerie : à travers ce commerce, elle apprendra à connaître la population du village, mais aussi elle même, puisqu'elle ne se croyait guère capable de mener à bien cette entreprise. Face au monde moderne, la tradition pointe son nez : Dorothea apprend les secrets de son activité en découvrant dans un vieux cahier, les conseils d'une ancienne commerçante. Une vraie transmission. Ainsi également Marcus et Keith qui apprennent à vivre dans la forêt. Au final, les personnages ont tous des destins très différents ce qui donne une vraie saveur au livre. La fin du pétrole leur donne l'occasion de redécouvrir d'anciennes richesses.

Au final, j'ai aimé cette dernière livraison d'Andreas Eschbach, sur une question que l'on devrait probablement se poser assez rapidement. Le livre a reçu le prix Kurd-Laßwitz, distinguant les meilleures ouvrages de SF germanophone.

Marc Suquet


Qu'adviendrait-il si notre chère humanité se voyait subitement privée de sa principale ressource, à savoir le pétrole, ce très cher or noir sans lequel nous ne saurions vivre ? Tel est le scénario qui semble se profiler au fur et à mesure que s'égrènent les chapitres de ce respectable pavé de près de 800 pages signé Andreas Eschbach et publié aux éditions L'Atalante. En panne sèche nous offre une vision préoccupante d'un futur immédiat marqué par la pénurie de cette précieuse huile à tout faire, une vision réaliste et dotée d'une rare érudition sur le sujet. En panne sèche est une petite pépite d'anticipation, que vient confirmer le prix Bob Morane obtenu en 2010.

HISTOIRE

Markus Westermann est un jeune ambitieux, un commercial allemand qui espère faire fortune en s'associant à un étrange et lunatique compère rencontré par hasard, un dénommé Karl Block, lequel affirme détenir une méthode miracle lui permettant de débusquer les réserves d'or noir non encore mises au jour. Par cette association, notre jeune et ambitieux Markus espère ainsi conquérir l'Amérique et le reste du monde par la même occasion. Cependant, une telle entreprise n'est pas sans risque : des personnes aux intérêts multiples et contradictoires oeuvrent afin de saborder un projet qui ne manquerait pas de nuire à certaines firmes concurrentes, voire à certains Etats, Arabie Saoudite en tête. Cette dernière ne saurait en effet perdre sa position stratégique. De multiples obstacles se dressent ainsi sur la route de Markus, à commencer par son associé lui-même qui refuse pour encore de lui révéler cette miraculeuse et prétendue infaillible méthode sans laquelle ses rêves de fortune ne sauraient se concrétiser.

Entretemps, notre civilisation semble montrer ses premiers signes de faiblesse. Nos réserves d'or noir sont manifestement épuisées et les premières pénuries semblent déjà se profiler dans un horizon que personne ne pensait si proche. Le plus grand champ pétrolifère du monde, en Arabie Saoudite, se tarit et déjà la communauté internationale s'en inquiète. D'où les pressions supplémentaires qui s'abattent sur les épaules de Markus et de son coéquipier, dont l'absence de résultats dans la découverte de nouvelles réserves devient des plus préoccupantes. Au fur et à mesure que les promesses de la méthode Block semblent définitivement s'éloigner, nous assistons aux premiers soubresauts d'une société confrontée à ses propres contradictions. Les temps bénits où coulait à flots l'or noir ne sont plus : nous voilà chassés de l'Eden de la consommation de masse et de l'insouciance. À l'insouciance de la cigale devra succéder le travail de la fourmi, travail herculéen s'il en est, puisque la moitié de la planète se verra obligée de changer de paradigme afin d'assurer sa survie, faute de pouvoir maintenir les conditions de nantie dans laquelle elle s'était auparavant installée et fourvoyée. Mais notre impréparation au changement et notre suffisance des temps passés ne constitueront-elles pas un obstacle insurmontable à cette hypothétique révolution ? La fin du pétrole signera-t-elle notre entrée dans les enfers de l'Apocalypse ou nous entraînera-t-elle au contraire vers une transition rédemptrice, respectueuse de la planète et de nous-mêmes ?

LECTURE

Nous voilà face à un beau bébé d'environ 800 pages au compteur, tout entières consacrées au genre de l'anticipation, peu représenté ces dernières années, car trop souvent noyé sous les piles de fantasy populaire, de bit-lit et autres pérégrinations zombiesques. Et pourtant, Andreas Eschbach nous convie à une littérature et à une réflexion des plus salvatrices. Le sieur s'est manifestement bien documenté: En panne sèche donne effectivement à voir une oeuvre très au fait des techniques concernant le domaine pétrolifère, tout comme des enjeux diplomatiques et autres tractations interdites qui se jouent dans les arrière-cours des grands de ce monde. L'exercice est dessiné avec une belle maîtrise. Ainsi, les chapitres nommés "passé antérieur" nous exposent-ils certains contextes historiques liés à la thématique sans les rigidités que ce type d'exercice peut parfois faire ressentir. Performance d'autant plus remarquable que ce didactisme n'entrave en rien les enjeux de l'histoire et la fluidité de la narration. Les galeries de personnages ne servent nullement de prétexte à un quelconque exposé par trop démonstratif. Ces derniers sont au contraire tout entier au service d'une histoire, avec leurs forces, leurs faiblesses, leurs espoirs et leurs désillusions.

Si les 500 premières pages sont ainsi centrées autour de la méthode Block supposée dénicher de façon infaillible les gisements pétrolifères et des luttes de pouvoir qui s'y rattachent, il en va tout autrement des 300 suivantes. Dans cette seconde partie du roman, nous assistons à l'émergence d'un nouveau paradigme, à savoir celui qui confronte notre civilisation occidentale à la pénurie soudaine de pétrole. Se pose la question délicate de savoir comment une telle transition peut s'opérer en un temps si bref tout en limitant les conséquences forcément dramatiques qu'elle ne manquera pas de susciter. En effet, le passage d'une économie globalisée tout entière tournée vers l'or noir à une société contrainte du jour au lendemain de se passer d'une telle manne ne peut que se concevoir dans la douleur. Une douleur où les populations des périphéries urbaines n'ont d'autre choix que de s'abandonner aux abords des routes tandis que des sociétés néo-rurales plus ou moins sectaires voient leur avenir assuré. Une telle déroute voit subitement nos Etats providences relégués sur le versant d'un lointain et mythique Age d'or désormais bien révolu, laissant place à une postmodernité où chômage de masse, famine et délinquance ne sont pas sans rappeler les terribles soubresauts de l'Amérique de la crise de 1929.

L'auteur ne manque pas par ailleurs de montrer les faiblesses d'un certain American way of life où le règne du tout-voiture - conforté par l'éloignement des banlieues résidentielles - s'avère être un choix politique, écologique et sociétal difficilement pertinent. La politique impérialiste états-unienne fait également l'objet d'une vindicte fort appropriée quand elle s'adresse aux raisons qui ont réellement motivé l'entrée diplomatique et militaire des Etats-Unis dans les régions du golfe Persique. Andreas Eschbach soulève qui plus est un paradoxe des plus édifiants : l'industrie pétrolière est devenue une entité à laquelle s'abreuvent quotidiennement des milliards d'individus, faisant vivre directement des millions d'autres. Elle fait également l'objet de moult études et spéculations en tout genre, sur lesquelles économistes, boursicoteurs, environnementalistes et autres scientifiques livrent une littérature des plus abondantes. Pourtant, l'activité pétrolière fait paradoxalement et incontestablement partie des domaines les plus opaques qui soient... Comme le remarque si pertinemment notre auteur bien informé : l'OPEP ne publie plus l'état des stocks depuis... 1982 ! Sans tomber dans les travers de complotistes dignes d'un agent Mulder, nous sommes néanmoins en droit de nous interroger sur les raisons obscures d'un tel mutisme.

En panne sèche s'avère être un projet démesuré, mais servi par une impétuosité et une précision conceptuelle qui en font un page-turner des plus addictifs. De prime abord toutefois, la lecture pourrait en dérouter plus d'un, suite à la multiplication des personnages d'une part, et suite à d'incessants flash-back entre des passés distincts d'autre part. Certains ne manqueront pas de se perdre dans ce méandre des personnages et des temps narratifs, mais une fois intellectualisée cette démarche labyrinthique - mais jamais brouillonne - les fils ténus commenceront par se rejoindre afin de former une trame des plus solides et pour le moins édifiante, sinon éclairante, sur les enjeux de notre actuelle dépendance à cet or noir.

On pourra reprocher à l'ouvrage un déséquilibre entre une première trame narrative d'avant la fin du pétrole et une seconde trame évoquant ladite crise, trop longue pour la première ou trop courte pour la seconde, au choix, cette dernière pouvant en effet se lire comme un très long épilogue où tout semble s'accélérer. Une accélération qui n'est pas sans rappeler d'ailleurs celle de notre emballement consumériste. N'y voyons là aucune maladresse de la part d'un écrivain aussi aguerri que l'auteur des Milliards de tapis de cheveux, mais plutôt un choix narratif assumé. Plus gênante en revanche se révèle être cette dimension rocambolesque - pour ne pas dire abracadabrantesque - des aventures de notre héros/antihéros Markus. Comment admettre par exemple aussi facilement l'idée que le sort du monde puisse reposer tout entier sur ce jeune arriviste, soudainement auréolé tel un messie christique de la dernière chance ? Problématique. Mais rien de vraiment nuisible à la construction et à la cohérence d'un scénario diablement bien empaqueté par ailleurs !

En panne sèche est une épopée feuilletonnesque qui jamais ne tombe dans le militantisme abêtissant ou la leçon de choses. Bien construit, bien écrit et remarquablement documenté, ce thriller futuriste ne saurait laisser indifférent. "Même la dernière goutte d'essence permet d'accélérer", nous enseigne Andreas Eschbach dès la première ligne du roman. Seulement voilà : pour aller où ?

Le Fictionaute


  

Le dernier de son espèce

Andreas ESCHBACH

L'Atalante, 2006



Duane Fitzgerald est un cyborg, le fruit d'un programme secret de l'armée américaine visant à créer de super-soldats, programme abandonné suite à de sérieux dysfonctionnements imprévus. Fitzgerald vit désormais reclus dans un petit village d'Irlande. Il n'aspire qu'à la tranquillité, entretenant tant bien que mal son corps meurtri au squelette de titane. Mais un homme semble avoir découvert son secret et souhaite le rencontrer. Le jour du rendez-vous, le mystérieux inconnu se fait assassiner dans sa chambre d'hôtel...

Comme à son habitude, Andreas Eschbach nous offre ici un roman qui ne ressemble à aucun de ses précédents ouvrages, ni à aucun autre. Le thème laissait présager un roman d'action où le héros aurait tout loisir de massacrer ses adversaires grâce à sa force surhumaine, il n'en est rien. L'auteur s'amuse même à couper l'herbe sous le pied des critiques mal intentionnés qui pourraient lui reprocher de reprendre un cliché ressassé notamment dans la série L'homme qui valait trois milliards. Non, toute ressemblance avec un autre personnage est absolument fortuite, comme l'assure Fitzgerald : " L'oeoeil artificiel de Steve Austin était le gauche ; chez moi, c'est le droit. "

En effet, si Eschbach semble avoir pris un grand plaisir à nous décrire par le menu toutes les transformations physiques opérées chez son personnage, ce n'est pas pour nous conter une histoire de super-héros. Au contraire, le propos se fait très introspectif, s'intéressant davantage à la solitude de cet homme isolé du monde, dans l'impossibilité de nouer la moindre relation avec qui que ce soit. Les nombreuses citations empruntées à Sénèque ne font que renforcer la réflexion de son personnage sur la vie et le but de l'existence. C'est que Fitzgerald — et, partant, l'ensemble du roman — est fortement marqué par l'échec, l'impossibilité d'avancer, d'atteindre le moindre idéal. Né de parents désunis, il a du mal à trouver sa place dans sa famille, comme il aura du mal à s'imposer plus tard dans la société. Cet homme rate tout ce qu'il entreprend : vie familiale, sociale, sentimentale... Le programme militaire auquel il adhère dès son lancement est lui-même un lamentable échec (sans parler de ses motivations politiques plus que douteuses). Toutes ses tentatives de donner un sens à sa vie échouent les unes après les autres...

Au final, ce très beau roman nous livre un constat pessimiste sur la place de l'homme dans ce monde, avec une recommandation sous-jacente : le but ultime, inéluctable, de l'existence étant la mort, à chacun de faire en sorte de vivre sa vie du mieux qu'il peut.

Décidément, Andreas Eschbach n'en finira jamais de nous surprendre !

Mikael Cabon


Parce qu'enfant, Duane Fitzgerald est fan de la série l'Homme qui valait 3 milliards, il va accepter de servir de cobaye à l'armée américaine et va se retrouver armé de " super-pouvoirs "... mais seul et à la retraite anticipée.

En effet, suite à des " dommages collatéraux " et à un changement de politique gouvernementale, les " cyborgs " de l'armée des Etats-Unis vont être dispersés aux quatre coins du monde. Seul lien avec leur nouvelle vie, le composé nutritif en boite qui leur est livré tous les quatre jours. Ils sont tous les cinq totalement modifiés de l'intérieur et seuls, terriblement seuls !

Duane se retrouve à Dingle, petit village d'Irlande terre de ses ancêtres. Il a une vie bien réglée, entre la bibliothèque, la poste restante et Sénèque. Mais ce calme apparent va être troublé par un intrus qui, après avoir fouiné partout à la recherche de Duane, est retrouvé mort.

A partir de là tout va se dérégler et Duane va enfin comprendre ce à quoi il a servi et de quelle manière il est encore utilisé. " Dernier de son espèce ", il va se battre jusqu'à la fin pour lui mais aussi par amour.

Quel curieux roman que celui là, où il ne se passe rien mais que l'on referme avec désespoir sur la dernière page avec un goût de cendres dans la bouche et la sale impression qu'après tout... ça pourrait être vrai ! ! ! Et tout cela tient au grand art de Monsieur Eschbach : il donne à cet homme des pouvoirs hallucinants, dignes des plus grands super-héros et pourtant à aucun moment du livre on ne le voit comme ça. Avant d'être un cyborg il est et reste avant tout Duane Fitzgerald qui lit du Sénèque et aime la tenancière de la pension de famille...

On se surprend à vouloir le voir utiliser ses super-pouvoirs et détruire l'armée de soldats envoyée pour mettre fin au projet " Steel men ". Mais non, Duane vaincra tous ses ennemis comme un homme, avec tout ce que cela implique ! ! !

Annecat


Le projet Mars

Andreas ESCHBACH

L'Atalante, 2004
Traduit de l'allemand. Première parution dans la langue originale en 2001.



Mars, an 36. Les jours s'écoulent paisiblement pour la petite communauté de la cité martienne établie non loin du gouffre de Jefferson. Parmi les quelque deux cents colons, quatre enfants grandissent avec les mêmes préoccupations que leurs cousins terriens, à cette différence près qu'ils sont reclus dans une étroite station, entourés des immensités martiennes qu'ils rêvent d'explorer de fond en comble. Hélas, leurs projets sont réduits à néant lorsque les autorités terriennes décident de rapatrier l'ensemble de la colonie en mettant purement et simplement un terme à l'aventure martienne. Mais les enfants ne l'entendent pas de cette oreille, notamment la bouillante Elinn qui, persuadée d'avoir découvert la preuve de l'existence d'une vie extra-terrestre sur Mars, est bien décidée à tout faire pour rester et entrer en contact avec les Martiens...

Une fois n'est pas coutume, c'est manifestement vers un jeune public que s'est tourné cette fois-ci Andreas Eschbach, ce qui ne manquera pas de dérouter ses fidèles lecteurs, et il est bien regrettable que l'Atalante n'ait pas jugé bon de les en avertir, ne serait-ce qu'en quatrième de couverture. Cette importante réserve étant formulée, force est de constater qu'Andreas Eschbach s'est très bien tiré de ce périlleux exercice et qu'il y a manifestement pris plaisir. Rafraîchissant contrepoint à l'impressionnante mais tellement aride trilogie martienne de Kim Stanley Robinson, Le projet Mars fait découvrir au lecteur les principales caractéristiques de la planète rouge sans le noyer sous des informations scientifiques qui s'accumuleraient au détriment de la narration. Ici, c'est l'intrigue qui prime, sans que cela empêche de s'instruire.

Sans doute en raison du public visé, le propos reste bien naïf et manque peut-être d'originalité... Ou disons plutôt qu'Andreas Eschbach ose se placer à contre-courant de la science et de la littérature SF actuelles en osant évoquer, encore aujourd'hui, la possibilité d'une vie extra-terrestre sur Mars ! Toujours est-il qu'il se dégage de l'ensemble une poésie qui comblera d'aise les adolescents et fera passer un agréable moment aux adultes qui ont su garder leur âme d'enfant.

Mikael Cabon


Cher Andreas,
Nous étions peu nombreux, cet après-midi-là, au café de "Dialogues" où tu étais venu présenter ton livre Le projet Mars. Il faut dire qu'il faisait beau en ce samedi de printemps. Beaucoup, ayant pressenti que l'été serait pourri, avaient préféré profiter du soleil et de la plage...
A ta droite, Frau Eschbach, attentive, souriante comme à son habitude. A ta gauche, ton interprète favorite, elle aussi souriante, mais déjà concentrée. Et toi - ô surprise - souriant également et apparemment très détendu ! (Ce n'est pas comme à la médiathèque de Plougastel Daoulas, ce mercredi 25 février, t'en souviens-tu ? Tu avais un trac pas possible !)
Et puis la présentation a commencé. Deuxième surprise : tu t'es exprimé en français ! Certes un français encore hésitant et maladroit, mais très compréhensible ! (La plus grande partie de l'entretien allait d'ailleurs se dérouler en français. Danke, Andreas !)
Tu as tenu à préciser que ton livre était édité dans une collection pour la jeunesse, en Allemagne, et que l'histoire t'avait été inspirée par le Club des Cinq. Tu avais écrit le Club des Cinq sur Mars, en quelque sorte... Tu as brièvement esquissé l'intrigue, parlé des quatre personnages principaux, Elinn, Carl, Ariana et Ronny...
Tu as alors dit : "Le sujet de ce livre, c'est la patrie !" Tu as ajouté que ce livre était pour toi un retour à l'enfance - "comme quand j'avais commencé à lire et à écrire !" - Le projet Mars était en fait le livre que tu aurais aimé lire quand tu étais jeune. La deuxième partie de l'histoire devrait sortir à la fin de l'année 2004.

Alors a débuté la séance de questions...

Ce livre est-il le résultat d'une longue gestation ou bien l'avez-vous écrit parce que la planète Mars est redécouverte dans le nouveau courant SF ?

Andreas Eschbach : J'ai écrit ce livre parce que Mars est pour moi une planète intéressante, fascinante... Je m'informe sur toutes les expéditions scientifiques actuelles pour voir s'il n'y a pas de contradictions avec ce que j'écris.

Quel a été le point de départ du Projet Mars ?

A.E : D'abord, j'imagine les personnages. Puis, les personnages m'échappent... Ici, il s'agit d'enfants très bien élevés. C'est plutôt les adultes qui font ce qu'ils veulent !

Quelle est votre relation en tant qu'auteur à la science historique ? (sic)
Tu as longuement hésité, avant de finir par répondre :

A.E : L'histoire, ce n'est pas ma spécialité !

Michael Marrak vous cite comme mentor. Quelle est votre part d'influence ?

A.E : Marrak avait déjà beaucoup écrit quand nous avons fait connaissance. Je lui ai juste conseillé de changer d'éditeur ! [Rires]

Que pensez-vous des lecteurs français ?

A.E : En Allemagne, certains journalistes qui m'ont interviewé m'ont avoué n'avoir jamais rien lu de moi. En France, les lecteurs sont plus curieux, sont plus proches. En France, on me pose des questions qu'on ne m'a jamais posées en Allemagne. Ainsi, quand je rentre chez moi, je comprends beaucoup mieux mes livres !

L'auditoire, depuis longtemps sous le charme, rit de bon coeoeur...

Quels sont vos projets ?

A.E : D'autres livres vont être écrits. Ils se dérouleront dans le même univers que Kwest et Des Milliards de tapis de cheveux.

Quelle est votre définition de la SF ?

A.E : La SF, c'est la littérature qui entraîne le muscle de la fantaisie !

Etes-vous un écrivain pessimiste ?

A.E : Je ne sais pas...

Enfin la dernière question et la dernière réponse - savoureuse ! - de cet entretien :

Est-ce que vous prenez des vacances ?

A.E : J'habite en vacances ! ! !

Puis est arrivée la séance de dédicaces (*).

Après t'avoir salué (ainsi que Frau Eschbach et ton interprète préférée) au nom de mes amis de Mauvais Genres - Rade de Brest, je suis rentré tout heureux (heureux d'avoir - à nouveau - rencontré un auteur aussi simple et pourtant ô combien talentueux !), Le Projet Mars sous le bras...

A bientôt, à très bientôt Andreas !

(*) J'ai beaucoup apprécié ta dédicace : "Pour Roque du planète Terre. Merci pour venir !"
Quant à moi, je te dis, au nom de tous les amis de Mauvais Genres - Rade de Brest : "Andreas, merci pour écrire !"

Au fait, j'ai beaucoup aimé ton livre !

Roque Le Gall

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