Le Dernier Hiver

Ake EDWARDSON

10x18, 2011
Traduit du suédois par Marie-Hélène Archambeaud



Erik Winter est rentré de sa villégiature sur la Costa del Sol et entre dans l'hiver à Göteborg comme on chausse de vieilles pantoufles confortables. Noël approche, sa mère habite chez sa soeur et il la voit plus souvent, ses filles grandissent et font sa joie. Las ! Bien sûr, un cadavre lui tombe dessus, mais pour une fois dans son quartier, à deux pas de chez lui, dans Vasastan. Le jeune Martin se réveille un matin et trouve Madeleine, sa femme, morte à son côté. Pas de sang, pas de signe de lutte, il n'a pas été réveillé par l'agonie de son épouse. Quelques jours plus tard c'est Erik, un autre jeune homme qui se lève au côté du cadavre de sa moitié. Ces deux maris font des coupables idéaux : pas d'alibi et certainement un mobile classique quoique non découvert encore. Mais l'auxiliaire de police Gerda Hoffner a remarqué un certain nombre de similitudes entre les deux crimes qui ne peuvent relever du hasard et la font soupçonner un meurtrier commun. Le commissaire Winter se penche alors sur le passé pour tenter de comprendre le présent. Les lueurs mouvantes de la chandelle du souvenir seront-elles suffisantes pour éclairer la justice ?

J'aime de manière inconditionnelle l'écriture d'Ake Edwardson. Son incroyable manière de dérouler le fil des réflexions de ses personnages comme s'il entrait dans le flux de leurs pensées pour les livrer brutes force mon admiration. Ses enquêtes introspectives, où vie et mort se mêlent intimement, où le jazz atonal de Coltrane tisse une ligne mélodique sur laquelle les mots sont brodés, ne ressemblent à aucunes autres. Comme si un morceau de vraie vie était prélevé et recopié à même le papier. Son héros évolue avec le temps, vieillit, grandit, mûrit. Il s'assouplit comme un pur malt élimine sa tourbe au profit de la subtilité des arômes secondaires. A déguster comme on ouvre un Caol Isla pour noyer l'amertume des brouillards de l'hiver dans la quintessence des Highlands. Vous l'aurez compris, pas de scène grandiloquente ni de pan-pan chez le Suédois ascétique. Amateur de John Clancy, passe ton chemin, tu seras déçu ! Les autres, risquez-vous, vous ne le regretterez pas.

Marion Godefroid-Richert


  

Ce doux pays

Ake EDWARDSON

10x18, 2009
410 pages. 8 euros



Septième tome des enquêtes du commissaire Erik Winter, Ce doux pays est bel et bien la Suède. Le beau quadragénaire jazzophile a quitté sa villégiature en Espagne pour revenir dans la touffeur de l'été nordique. Cette fois il enquête sur un massacre peu commun à Göteborg : on a retrouvé trois cadavres dans une modeste épicerie ouverte la nuit, baignant dans une mare de sang. Les trois hommes ont été sauvagement défigurés. Pas vraiment pour rendre leur identification impossible, plutôt sous le coup de ce qui semble être une rage aveugle. Peu de pistes, comme d'habitude. Et plus encore, car les victimes appartiennent à une communauté vaste et autarcique : des immigrés, essentiellement d'origine kurde. A mesure que Winter et son équipe cerclent et soulèvent tous les lièvres imaginables à leur portée, ils finissent par remuer une vase sociale collante, opaque, sombre, dont les remugles empuantissent le deuil des familles apeurées et ignorantes des mécanismes du drame. Pas facile d'arracher des indices à ceux qui ont tout perdu puisqu'ils ont laissé leur foyer sans espoir de retour. Dans quel abîme de désespoir le commissaire va-t-il encore plonger pour résoudre le mystère ?

Jamais déçue par l'auteur suédois. Il fait vieillir et grandir en même temps tous les protagonistes récurrents de ses romans. On s'y attache d'autant plus qu'il n'y a pas la moindre trace de complaisance de l'auteur envers eux. Ils ont des défauts et des qualités, ne représentent en aucune manière un idéal à atteindre ou un modèle repoussoir pour le lecteur mauvais-genrophile. Ake Edwardson sait à chaque mouveau récit explorer un volet nouveau de la société à laquelle il appartient, donner un nouveau relief à certaines coutumes, certaines tournures d'esprit. C'est un voyage intime auquel il convie le lecteur et dans lequel on se laisse volontiers embarquer. Au fil du temps cependant on note un glissement du style de l'auteur. Autant les premiers tomes de sa série laissaient résonner en filigrane au fil des pages une musique directement venue du jazz atonal de Miles Davis et John Coltrane, autant maintenant la musique se tait d'une certaine manière, on entend plus le silence (non, non, je n'ai pas fumé la moquette). Certains auteurs ont cette qualité particulière de faire naître des courants souterrains sous leur écriture, qu'on entend ou pas c'est selon, et bien AE sait faire entendre un silence intérieur, c'est comme ça. J'adore. Toujours aussi merveilleux, à lire absolument.

Marion Godefroid-Richert


  

Un voile de pierre

Ake EDWARDSON

10x18, 2007
Collection : Grands detectives
525 pages. 8.60 euros



Le cinquième tome des aventures du commissaire Erik Winter en collection poche ! Où il est question d'aider une ancienne petite amie qui s'inquiète de la disparition de son père sur la côte nord écossaise. Le marin pêcheur à la retraite a reçu une mystérieuse lettre le renvoyant à son passé : en effet, près de quarante ans auparavant son propre père a disparu en mer au large de cette même côte, et l'auteur de la missive délivre un troublant message à son propos. Aujourd'hui, sa fille n'a plus de nouvelles après 15 jours de silence. Pendant que E.Winter retrouve son ami le commissaire Mac Donald pour enquêter sur place, l'une de ses collaboratrices se prend les pieds, le c?ur et la tête dans une sombre histoire de maltraitance conjugale. Aneta Djanali va tout faire pour aider Annette, incroyable femme-courant d'air ballottée entre son père et son ex-mari. Son partenaire Fredrik Halders va avoir bien du mal à l'aider à se dépêtrer de cette mélasse sociale et familiale.
Au fur et à mesure des années qui passent, l'écrivain suédois tient ses promesses. Son personnage prend de l ' âge et s'assagit, sans devenir moins intéressant. Moins de farouche indépendance, il rentre petit à petit dans sa propre vie. Il accepte la dépendance de l'amour partagé sans la considérer comme une entrave, il regarde avec joie grandir sa fille, il lâche prise sur les affaires qu'il ne peut pas résoudre. Il laisse pourtant son rythme intérieur accordé sur la musique de John Coltrane, et aussi pour cette fois particulière, sur les considérations délétères du Macbeth de Shakespeare. La conscience torturée du félon entre en écho avec la lointaine chute morale (que l'on découvre tout au long du récit en flash-backs hallucinatoires ) du grand-père de son amour d'adolescence.
Comme son beau commissaire richissime devient un homme marié accompli, il est amusant de constater que du coup A. Edwardson torture son enquêtrice noire et la soumet à la même indécision sentimentale qui habitait les premiers volumes de la série à propos de son amour pour Fredrik Halders, son partenaire sauvage. Là où Erik Winter était lié par son modèle parental, Aneta Djanali se sent entravée par son identité africaine. Dans un pays si blanc, si froid, de gens si blonds, a-t-elle sa place sans dissoudre sa part de désert arride et d'esprit animiste ? Et si elle accepte la place dans la vie de Fredrik que celui-ci lui offre, ne risque-t - elle pas d'abdiquer la possibilité de choisir un jour la véritable direction de son existence ? Ce n'est pas par hasard que l'auteur se livre à cette petite facétie qui consiste à nommer la femme maltraitée du roman du même prénom que l'enquêtrice. Elle ne peut donc y voir qu'un double potentiel, et le fait qu'elle courre pendant tout le récit après elle sans faire autre chose que l'apercevoir accentue la nature de chimère d'Annette. L'inventivité de l'auteur est assez fascinante : quelle belle parabole que ces deux versants d'une même médaille. Aneta et Annette ne se rencontrent jamais vraiment et ne le peuvent pas, elles sont l'une pour l'autre un reflet déformé dans un miroir où elles se regardent pourtant sans complaisance. Décidément le quisuisje-oùvaisje-dansquelétatj'erre version suédoise est de plus en plus un régal. A ne pas rater !

Marion Godefroid-Richert


Un cri si lointain

Ake EDWARDSON

10x18, 2004



Sur les rives d'un lac à côté de Göteborg, on retrouve le cadavre d'une femme. Un cadavre sans identité que l'enquêteur principal, Erik Winter, va avoir beaucoup de mal à identifier. Ses seuls indices seront une étrange marque rouge sur les lieux du crime et les traces évidentes qu'une grossesse a laissées sur le corps de la victime : elle a donc un enfant. Le fardeau est double pour le commissaire : il doit non seulement retrouver l'assassin, mais également l'enfant de celle qu'il appellera Hélène jusqu'à ce qu'il lui restitue sa véritable identité. Les semaines passent et l'angoisse grandit : au coeoeur de l'été étouffant qui s'est abattu sur la cité, personne ne réclame le corps de la victime ni ne signale de disparition. L'enfant surtout semble ne plus exister au monde que pour cet homme qui ne l'a jamais rencontré et qui pourrait finir par douter de son existence. Dans les heures moites de la nuit noire où résonnent les accents lancinants du saxophone d'un jazzman obscur, Erik Winter noue un dialogue intime avec la disparue qui fait résonner en lui la solitude à laquelle il a du mal à renoncer. Amour, angoisse et spleen se mêlent en un cocktail doux-amer qui baigne l'automne où l'écheveau du temps et de la vérité va se démêler...

Ake Edwardson a une façon très personnelle de nous plonger au coeoeur d'une suède dont on ne connaît pas grand chose en dehors de grandes généralités (un pays froid peuplé de géants blonds entré dans l'Europe depuis peu). On découvre une société aussi bouillonnante intérieurement qu'elle paraît lisse en surface, où la grande fête de Göteborg est prétexte à d'interminables beuveries, escarmouches et crimes plus ou moins violents, où les Hell's Angels constituent une mafia puissante qui règle ses comptes dans la rue comme dans un western moderne. Et plus que tout, on découvre un héros passionnant, tourmenté, hanté par le jazz comme par les victimes sur lesquelles il enquête, séducteur de toutes les femmes qui l'entourent sans compulsion, presque malgré lui. Ses enquêtes l'amènent toujours plus près d'une vérité intérieure qui constitue sa quête en même temps que la vérité simple des crimes qu'il doit élucider. Alexis Liebaert qui est cité sur la couverture déclare : " Tentez le voyage [dans le monde d'A.E.] et vous y retournerez. ". Cela ne saurait être plus vrai : du grand art !

Marion Godefroid-Richert

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