Quitter l'hiver

KRIS, MAEL

Futuropolis, 2016
Notre Amérique, T. 1



12 novembre 1918, premier jour de paix. Max, le soldat alsacien, côté vaincus, lève un poing vengeur, étonnant Julien, soldat français et donc du bord opposé. Julien conduit Max à Paris et le présente à ses amis anars. A Rouen, le commando s'empare du Libertad, un vieux cargo rouillé rempli d'armes destinées à soutenir la révolution. Mais le cargo va modifier sa direction, sous l'impulsion déterminante d'une passagère clandestine...

Deux couples intéressants autour de cet album, celui des auteurs en premier lieu, que l'on connaît pour leur coopération réussie autour de Notre Mère la guerre, une enquête policière menée sur le front en 1915, mais aussi celui des deux héros, Max et Julien, aux antipodes politiques l'un de l'autre avec d'un côté Max, l'anar de service, activiste, grand connaisseur de la société engagée parisienne, genre Louis la Guigne qui traîne ses révoltes à travers l'Europe, et de l'autre, Julien, le faux ingénu qui cache bien sa candeur politique.

J'ai aimé le dessin de Maël, ses portraits et plans rapprochés comme sa coloration un peu sombre de l'album.

Bien évidemment, ce premier tome construit le cadre d'une épopée qui possède une solide trame historique. Mais Kris nous est maintenant bien connu pour son penchant coupable que l'on avait senti dès 2006 avec Un homme est mort. L'ensemble fonctionne, entraînant son lecteur de France au Mexique.

On sait notre duo d'auteurs parfaitement capable de nous réaliser une superbe histoire. On souhaite qu'ils évitent cependant le petit trou d'air qu'ils ont connu dans le troisième tome de Notre Mère la guerre. Vivement la suite !

Marc Suquet


  

Nuit noire sur Brest

Damien CUVILLIER, Bertrand GALIC, KRIS

Futuropolis, 2016



Dans Brest, les panneaux publicitaires évoquant cette BD sont légion ces temps-ci. Et j'avoue me méfier de ce genre de matraquage. Pourtant, ce nouvel album de Futuro qui détaille un épisode méconnu de la guerre d'Espagne à Brest est une réussite.

Dimanche 29 août 1937. Il y a de la brume en rade de Brest. Certaines mauvaises langues diront que c'est la coutume locale... Mais, du remorqueur sorti en mer, les marins voient avec surprise émerger un sous-marin, d'où s'extrait un galonné qui n'a rien d'un nazi. Un bâtiment républicain espagnol, rejoignant clandestinement Brest pour y procéder à des réparations. La guerre d'Espagne qui s'invite dans l'histoire brestoise !

Un vrai roman d'espionnage se met en place sous les yeux du lecteur ravi, avec des personnages dont on pourrait rêver dans un tel décor : un commandant républicain mais pas tant que ça, un mystérieux espion nommé X-10 et qui semble plutôt bien connaître la ville, des "dames" qui volontiers dansent une valse avec leur client prêt à débourser quelques sous ou à donner nettement plus pour beaucoup plus cher mais qui dans l'ombre jouent les Mata Hari locales, des militaires franquistes qui préparent minutieusement l'attaque du sous-marin... Bref, une belle brochette de tronches qui assurent le décor.

Politiquement, on assiste à cette hésitation du Front populaire, officiellement neutre mais qui laisse en sous-main certains anonymes porter assistance aux Républicains. En face, les extrémistes conservateurs éternellement au poste, sous les couleurs assez peu ragoutantes du Parti social français ou encore de la Cagoule dont les membres vont jusqu'à organiser un attentat contre la Confédération générale du patronat français... pour faire accuser les communistes !

L'album est d'abord un plaisir historique, faisant émerger un évènement bien peu connu. Les dessins de Damien Cuvillier sont superbes, retraçant les ambiances portuaires brestoises mais aussi la vie enjouée des bordels. On retrouve aussi des figures municipales comme ce journaliste du Télégramme auquel on a volé le physique actuel pour le transférer en 1937, preuve d'une belle connaissance du tissu local.

En fin d'album, un dossier de Patrick Gourlay complète efficacement la description de l'affaire.

Bref, un bel album tant du point de vue scénaristique que de celui du dessin. Et le témoignage de Brest avant les bombardements : une belle ville qui constitue l'arrière plan attachant de cet album. Les panneaux publicitaires n'ont pour une fois pas menti !

Marc Suquet


  

Mon père était boxeur

Vincent BAILLY, KRIS, Barbara PELLERIN

Futuropolis, 2016



Son père était vraiment boxeur : Barbara Pellerin écrit l'histoire de cet homme, Hubert Pellerin, gonflé par un titre de champion de France espoir, obtenu à 18 ans et qu'elle retrouve, décidée à lui faire raconter sa vie. Pas facile, car l'homme ne s'épanche guère et les relations père-fille ne sont pas des plus sereines. Mais Barbara sent bien qu'il est temps et qu'après sera trop tard.

Un portrait tout en nuances, d'un homme parfois violent, alcoolique mais en même temps plein de tendresse pour sa famille, pour sa fille à qui il apprend a faire du feu ou à nager, même si c'est en utilisant une pédagogie un peu rude qui le fait envoyer sa fille dans les vagues mais également en venant à son secours ou encore qui se met en quatre, après son divorce, pour assurer à sa fille des petits plats mitonnés et pourtant le boudin blanc elle n'aime pas trop !

Un album plein de sensibilité et d'humanité que j'ai aimé. L'auteur ne cherche aucunement à idéaliser son père défunt mais bien plutôt à raconter ce personnage original et les petits moments de bonheur, ou pas, passés avec lui. Entre eux, la boxe qui sert de trait d'union entre des êtres qui ont eu bien du mal à se comprendre mais qui se retrouvent avant que la vie ne s'arrête un dimanche matin de novembre. En fin d'album, Barbara Pellerin, elle-même photographe, explique sa rencontre avec Kris, le scénariste à casquette rencontré à Brest. L'ensemble est servi par un beau dessin de Vincent Bailly avec qui Kris a déjà coopéré à l'occasion des albums Un sac de billes et Coupures irlandaises.

Un bel album, très personnel et complété d'un DVD.

PS : Barbara, Kris, manquerait pas un quatrième double nin-nin à Starsky et Hutch ? (Eh oui, ça tue, ce genre de remarque, non ?

Marc Suquet


  

Un maillot pour l'Algérie

Bertrand GALIC, KRIS, Javi REY

Dupuis, 2016



Des tristement célèbres massacres de Sétif, qui feront cent deux victimes européennes et entre trois et huit mille morts chez les Algériens, Rachid Mekhloufi, alors jeune amateur de foot, gardera une conviction politique, celle de l'amour de son pays. Aussi, lorsqu'en avril 1958 des footballeurs d'origine algérienne rejoignent clandestinement l'Algérie pour former la toute nouvelle équipe nationale, Rachid, joueur de l'AS Saint-Etienne, fait partie du projet.

Le cahier placé en fin d'album, rappelle le contexte historique : en avril 1958, l'Algérie est partie intégrante de la France depuis cent dix années. Citoyens français, les habitants sont considérés comme tels... à l'exception des populations musulmanes qui sont par exemple, privés de représentation électorale digne de ce nom. Dans les années cinquante, les mouvements de décolonisation prônent le droit des peuples à disposer d'eux mêmes. On se souviendra de la conférence de Bandung, réunissant en Indonésie les pays non alignés.

Une belle histoire de sport, mélangeant idéal politique et sportif au profit d'une superbe cause, la naissance de la nation algérienne, bien loin du sport dédié à l'argent, comme avec les soupçons de corruption dans la sélection récente de Salt Lake City pour les prochains jeux olympiques d'hiver. L'album se situe dans la lignée d'Invictus, film illustrant les efforts de Nelson Mandela visant à créer une volonté d'unité nationale derrière l'équipe de rugby nationale, les Springboks.

J'ai aimé cette histoire et son approche humaine des personnages, comme celui de Rachid Mekhloufi qui domine cet album. Son interview se termine cependant tristement ou plutôt... lucidement : "Les révolutions sont devenues intéressées, planifiées, téléguidées". Normal cependant que des p'tits gars comme Kris ou Bertrand Galic, des anciens petits mollets du foot, en aient pincé pour cette histoire. Chez nous, Brestois, elle rappelle l'importance du sport en tant que ciment social, soutenue dans notre ville par les structures mises en place il y a presque cent ans en faveur des loisirs et du sport, les fameux patros.

Pour celui qui ne serait pas encore convaincu de lire cet album, Inter vous en livrera cinq bonnes raisons.

On trouvera sur le site du Monde quelques planches de cet album.

Marc Suquet


  

1492, à l'ouest rien de nouveau !

Bruno DUHAMEL, KRIS

Dupuis, 2012
Les Brigades du temps, T. 1



Ils ont tué Christophe Colomb ! Qui, "ils" ? Les manipulateurs de l'histoire. Pour les contrer, l'agence Ukronia envoie ce qui reste des brigades du temps. Stuart Montcalm, fraîchement diplômé, et Dagobert Kallaghan, agent usé par ses nombreuses missions, vont devoir faire équipe pour que l'Amérique soit découverte.

Uchronie : "c'est un genre qui repose sur le principe de la réécriture de l'Histoire à partir de la modification d'un événement du passé" (Wikipédia). Que ceux qui n'aiment pas la science-fiction restent dans la salle. Pas besoin d'être un intellectuel ou accro à ce genre littéraire pour comprendre ce premier tome des Brigades du temps. Finement amené, le scénario est simple : que faire quand la trame temporelle est cassée ? On appelle l'agence Ukronia.

C'est Kris qui se met à la barre pour raconter cette réécriture de l'histoire. Un projet personnel qui a usé quelques dessinateurs, une passion pour l'histoire (la grande et la petite), un don pour la raconter. Mais raconter la reconstruction de Brest, la première guerre mondiale par des adolescents et un "buddy-movie" historique, ce n'est pas la même chose. Qu'à cela ne tienne ! Il a lu Les Tuniques Bleues, il connait la procédure. Résultat : comment faire apprendre la grande histoire par la bande dessinée. Le scénario est rigoureux, tout en étant ludique. Place de la religion, finances, voyages... Tout est minutieusement relaté dans un album classique. Quant aux personnages, ils sont brossés grossièrement, mais pour cette première aventure ça nous suffira largement. De caractères opposés, ils sont obligés de participer à cette mission.

Après lecture, on ne peut voir en Bruno Duhamel que LE dessinateur de la série. Dès les premières pages, son trait nous captive. Le changement de ton est tel entre le meurtre de Christophe Colomb et le reste, qu'on ne peut imaginer un même dessinateur. C'est pourtant la même personne ! Avec un trait semi-réaliste, il dessine l'histoire, sans oublier les petits détails qui n'échapperont pas aux lecteurs attentifs. S'il n'est pas le scénariste, Bruno Duhamel a quelques expériences dans la reconstitution historique. Qu'on parle de Harlem, de Kochka ou du Père Goriot, le trait est précis, affiné. Cette expérience a permis d'avoir cette reconstitution dans Les Brigades du temps.

S'il a fallu attendre quelques années pour que ce premier tome arrive à terme, le duo Montcalm/Kallaghan semble aussi bien parti que leurs auteurs. Une paire d'agents mal assortis qui vivent des aventures exotiques, tout en nous apprenant l'histoire. Une bande dessinée intelligente, qui peut être lue par tous avec des héros récurrents et évolutifs. Un premier tome rythmé et spectaculaire qui donne envie d'en savoir plus sur l'univers, puis de plonger dans les méandres du temps.

Temps de livres


  

Un sac de billes (T. 2)

Vincent BAILLY, Joseph JOFFO, KRIS

Futuropolis, 2012



Après leur vie à Paris sous l'occupation, les deux frangins, Joseph et Maurice, arrivent en zone libre et retrouvent leurs frères aînés à Menton. Là, l'ambiance est plutôt cool : petites combines pour faire vivre la famille, coup à boire avec les soldats italiens... Mais quand même la guerre : les parents ont été arrêtés. Les Italiens partent, vite remplacés par les nazis qui n'ont pas du tout la même nonchalance chevillée au corps !

Les qualités du premier tome ne sont pas oubliées dans ce deuxième : une bonne histoire, celle du bouquin de Joseph Joffo, un dessin riche et coloré, des persos attachants. Un ensemble dans lequel on se plonge donc avec plaisir.

Marc Suquet


  

Requiem

KRIS, MAEL

Futuropolis, 2012
Notre mère la guerre, T. 4



Fin de l'enquête de Vialatte, sur le meurtre de trois femmes tuées sur le front en 1915. Je kiffe toujours autant le dessin de cette histoire : Maël, qui n'est pas un débutant puisqu'il a à son actif Dans la colonie pénitentiaire ou L'encre du passé, a toujours ce coup de crayon précis, expressif, aux couleurs tempérées et souvent grises. La guerre, la pluie, les tranchées, quoi !

Le scénario a perdu cette langueur nonchalante qui lui faisait un peu oublier son fil dans le tome 3. On arrive à la conclusion de l'histoire et l'explication de ces meurtres est bien là. Pas de la grande histoire, mais plutôt de la haine bien humaine et destructrice. Un truc pas bien beau que peut être les tranchées peuvent générer : "Si une histoire de guerre vous paraît morale, n'y croyez pas" (Tim O'Brien).

Une belle fin pour cette histoire en quatre tomes.

Marc Suquet


  

Lekaterinbourg, été 1918

KRIS, Jean-Denis PENDANX

Futuropolis, 2012
Svoboda ! T. 2



"Les rouges d'un côté, les Russes blancs de l'autre, nous au milieu et la moitié du monde tout autour, comment tu veux t'y retrouver " Ben, il a raison ce légionnaire tchèque ! Comme dans le tome 1, le lecteur devra s'accrocher à ses bribes de connaissances historiques concernant la fuite des 70 000 soldats tchèques et slovaques qui profitent de la révolution russe pour tenter de gagner les troupes alliées et créer un état tchèque indépendant. Pour faire ce long trajet, un seul moyen : le Transsibérien. Une fuite que n'apprécient guère les rouges : Trotsky lance l'Armée rouge à la poursuite des légions tchèques.

Un contexte historique compliqué et peu connu donc pour cet album. Et ce d'autant plus qu'il est lié à l'assassinat des Romanov par l'armée rouge, cette dernière suggérant que la proximité des légions tchécoslovaques a hâté l'exécution. Et pourtant, le carnet de guerre imaginaire d'un des combattants, mis en fin d'album, signale que cette exécution avait été décidée depuis longtemps par Lénine ! C'est donc un poil ardu. Fort heureusement, ce contexte se double d'une histoire personnelle, celle de Jaroslav l'écrivain et de son pote, Pepa, tous deux partis chercher des médicaments pour un jeune garçon atteint d'une balle rouge.

L'entreprise est louable tant le sujet est ignoré. Mais j'ai eu bien du mal à me passionner pour cette histoire. J'aime pourtant beaucoup les dessins de Pendanx et la colorisation de Merlet.

Marc Suquet


  

Notre mère la guerre, 3e complainte

KRIS, MAEL

Futuropolis, 2011



Le lieutenant Roland Vialatte a rejoint le front où il est gravement touché. A l'hôpital, il retrouve le capitaine Janvier, venu lui demander de relancer l'enquête sur les trois femmes assassinées sur le front.

Troisième tome de l'enquête écrite par Kris et dessinée par Maël. Mais un tome dans lequel l'enquête n'avance pas franchement. On a parfois l'impression d'être un peu hors sujet.

Il reste des détails historiques intéressants : on accompagne l'arrivée des chars dans les tranchées. Fallait tout de même être gonflé, les tankistes ayant toutes les chances de cramer dedans ! Mais on assiste également au châtiment punissant les déserteurs : morts, ils sont pendus aux arbres afin que chaque soldat puisse comprendre ce qu'il risque ! Ou encore les amitiés entre soldats et peuple français.

Le dessin est toujours superbe et élégant. Un tome de transition vers la fin de l'histoire.

Marc Suquet


  

De Prague à Tcheliabinsk

KRIS, Jean-Denis PENDANX

Futuropolis, 2011
Svoboda ! T. 1



Des soldats de nationalité tchèque ou slovaque s'enfuient pendant la première guerre mondiale. Leur objectif : retourner chez eux et créer une république tchèque. Parmi eux, Jaroslav qui retrouve son copain artiste, Pepa. Vingt ans plus tard, le même Pepa, devenu prof d'arts plastiques, apprend les résultats de Munich et la démission de l'Europe face à Hitler.

Kris s'est fait une spécialité des séries historiques : Un homme est mort, Notre mère la guerre, Un sac de billes... dans ce nouvel album, on rentre dans du lourd, une histoire à cheval sur les deux guerres. Un contexte passionnant donc, mais non sans complexité : celui de la première guerre mondiale. On saute donc de l'assassinat de Francois Ferdinand, l'héritier du trône austro-hongrois, le million de Tchèques intégrés à l'armée austro-hongroise, mais aussi plus tard, les accords de Munich en 1938 qui stoppent l'existence de la Tchécoslovaquie comme Etat indépendant. Bref, quand je disais qu'il y avait du lourd, c'est vrai.

Aussi, ne lira-t-on pas seulement cette histoire comme un simple moment de délassement, mais bien plutôt comme une leçon sur une période très riche. Pour faciliter l'accès des lecteurs, dont ça n'est pas automatiquement la tasse de thé, un rapide contexte historique aurait aidé l'entrée dans ce texte. Il est partiellement amené par l'histoire des personnages, mais il manque un peu un coup d'oeil général. Les détails ne sont pas non plus toujours évidents : qui connaît Milan Rastislav Stefanik, à qui est dédié l'album, général et diplomate slovaque et qui a facilité la création de la future Tchécoslovaquie ?. Ou encore Jaroslav Hasek, romancier anar, enrolé dans la légion tchèque ?

L'histoire rapportée dans l'album se situe donc après le traité de Brest-Litovsk, conclu par le gouvernement bolchévique et après la révolution russe. Les légions tchèques sont évacuées vers la France, en passant par Vladivostok : quand on regarde une carte, on se dit que ce n'est probablement pas le chemin le plus court pour arriver en France ! Le lecteur qui s'intéresse aux légions tchèques trouvera ici le contexte historique.

Ce premier tome met en place les persos et l'on sent l'histoire démarrer avec tout le souffle nécessaire. Ca sent la saga en plusieurs tomes dans laquelle on embarque sans questions et avec passion.

Les dessins sont superbes : un joli coup de crayon de Jean-Denis Pendanx. On découvrira quelques planches ici.

Un joli début, mais n'oubliez pas les lecteurs qui ont séché les cours d'histoire à l'école !

Marc Suquet


Rien à ajouter vraiment sur ce premier tome. L'histoire risque en effet d'être complexe pour celles et ceux qui, comme moi, ne sont ni spécialistes ni fans de cette période de l'histoire. Mais c'est aussi la richesse de la BD que de se rendre suffisamment intéressante pour "titiller" la curiosité et pousser le lecteur (souvent passif) à aller chercher plus loin le pourquoi du comment. Alors accrochez-vous car je pense que cela va en valoir le coup !

Annecat


Il faut l'annoncer d'emblée, le projet de la BD Svoboda !, qui signifie à la fois liberté et insouciance en Tchèque, est ambitieux. D'abord, l'histoire imaginée par le scénariste Kris est basée sur une odyssée de combattants tchèques pendant la première guerre mondiale : c'est pas le sujet le plus simple. Ensuite, choisir de traiter cela en aller-retour entre deux époques différentes ne facilite pas la tâche.

Pourtant, une fois qu'on a bien saisi les changements d'époques et les connections entre elles, le scénario s'en sort plutôt bien, grâce notamment à des personnages hauts en couleurs. Les dessins de Jean-Denis Pendanx m'ont moins emballé et je me demande encore s'il était nécessaire de garder cette sorte de sépia permanent pour créer une atmosphère particulière.

Au final, on obtient une BD bien campée, qui nous traîne en dehors des sentiers battus. Et ce tome 1 donne envie de suivre l'épopée de ces fougueux personnages qui mènera, si on en croit les auteurs, à la création de la Tchécoslovaquie.

Ismaël


  

Un sac de billes (T. 1)

Vincent BAILLY, Joseph JOFFO, KRIS

Futuropolis, 2011



La vie de deux frères juifs, Joseph et Maurice, à Paris dans le 18e et sous l'occupation nazie. Mais aussi, la fuite des deux frères vers la zone libre pour retrouver leurs frères aînés à Menton.

L'album est l'illustration du livre de Joseph Joffo, racontant ses souvenirs de gamin lors de l'occupation. Un livre qui a connu un succès planétaire puisqu'il a été tiré a près de 25 millions d'exemplaires et vient d'être adapté pour la Chine ! L'auteur avoue avoir été lui même amateur de BD : les Pieds Nickelés, Bibi Fricotin, Mandrake, Tarzan.... L'attrait de Kris pour le bouquin de Joffo, qu'il avoue avoir lu et relu après que son grand père lui en eut fait cadeau, a convaincu l'auteur d'accepter que son récit devienne également une BD.

Après Un homme est mort et Coupures irlandaises, Kris se lance à nouveau dans la chronique d'une époque. Celle de l'occupation vue à travers le regard d'enfants : l'étoile jaune cousue sur la veste des deux frères apparaît très chouette à l'un de leurs copains de classe, qui ira même jusqu'à l'échanger contre un sac de billes !

Des figures dominent cette histoire : celle du père, coiffeur courageux qui n'hésite pas à coiffer deux soldats allemands en soulignant lors de leur départ du salon que tous les gens, ici, sont juifs ou encore, qui conseille à ses enfants d'être les premiers à l'école pour faire "chier" Hitler ! Mais aussi celles des deux frères, complices devant une époque terrible. Ou encore le comte de V, le vieux monarchiste, qui explique aux deux enfants sur la route vers la zone libre, la différence entre un fiacre et une calèche.

Le dessin de Vincent Bailly, avec qui Kris a déjà coopéré pour Coupures irlandaises, est plutôt bon et coloré. On en trouvera des exemples ici. On trouvera également quelques esquisses qui ont servi à l'élaboration du tome 1 sur le blog de Vincent Bailly.

Une adaptation réussie du bouquin de Joseph Joffo. Kris et Bailly devraient également adapter deux autres livres du même auteur : Baby-foot et Agates et calots.

Marc Suquet


Je n'ai pas grand-chose à rajouter à la chronique de Marc, si ce n'est que l'on est bien dans l'enfance avec son insouciance, sa naïveté et sa générosité, alors même que le monde des adultes manque de l'engloutir... Toutes ces qualités sont très bien servies par le dessin et je lirai le tome 2 avec plaisir.

Annecat


  

Notre mère la guerre, 2e complainte

KRIS, MAEL

Futuropolis, 2010



En janvier 1915, Roland Vialatte est chargé d'enquêter sur l'assassinat de trois femmes sur le front. Mais une quatrième victime est découverte : Mathilde Dorne, une jeune prostituée belge. Vialatte va mener son enquête jusqu'à la ligne de front, sous le feu des allemands.

L'enquête policière est ici placée au second plan. Il ne faudra pas s'attendre à du suspense et un rythme haletant. Mais bien plutôt à une lente plongée dans l'univers de la guerre 14-18, avec ses horreurs, sa peur et son quotidien désespérant, mai aussi la possibilité pour certains de révéler leur humanité. L'album est aussi la rencontre du lieutenant Roland Vialatte, l'humaniste chrétien aux références littéraires sophistiquées, avec le caporal Gaston Peyrac, un gars qu'a son franc parler mais profondément attachant. J'ai aimé les dialogues et la franchise de Gaston Peyrac : "Bon Dieu Roland, tu me fais penser à une dame pipi qui débarquerait dans les chiottes de l'enfer avec une petite brosse et des gants roses !" Pas tout à fait sur la même ligne, les deux gars, mais ils s'apprécient au plus profond d'eux-mêmes.

L'album nous emmène également à la rencontre de tous ces combattants : Jolicoeur, touché au ventre dans son poste isolé et dont les allemands se servent d'appât ; Surin et Raton, qui vont chanter par-dessus les tranchées pour leur pote en train d'agoniser. On découvre l'utilisation par l'armée, sur le front, de repris de justice mineurs, l'armée ayant même fait changer leur âge pour les envoyer sans problèmes à la boucherie.

Il y a quelque chose d'absurde à voir ce lieutenant chercher à retrouver le meurtrier de ces femmes, alors que les cadavres pleuvent tout autour de lui. C'est la guerre !

Le dessin de Maël est superbe. J'adore ces visages et leur expression de peur : regardez l'oeil de la page 43 ou celui de Gaston Peyrac, page 15, quand il entend un de ses hommes mourir devant sa tranchée.

Ce deuxième album est parfaitement dans la ligne de la belle réussite du premier. On attend le troisième, moins pour l'aspect policier que pour comprendre comment la mère va absorber ses enfants.

Marc Suquet


  

Le monde de Lucie - Volume 3

KRIS, Guillaume MARTINEZ

Futuropolis, 2010
88 pages, 18 euros



Sacha Iabolov et Carole Szymansi découvrent l'orphelinat dans lequel des jeunes filles ont été enfermées en vue d'expériences sur la parapsychologie. Les ficelles de l'intrigue sont tirées dans cet album et elles vont de la drogue à la Church of God du révérend Berg, en passant par une cellule secrète de la CIA !

Voilà on y arrive enfin. Ce troisième tome donne la solution aux mystères dans lesquels a pu évoluer le lecteur. Et le résultat est... inattendu et plutôt de grande ampleur. L'histoire mêle donc parapsychologie bien sur mais aussi complots et services secrets.
Le pari risqué de Kris et Martinez est gagné : mêler des destins très différents, des personnages nombreux gravitant autour du pilier central qu'est Lucie, des concepts parfois austères, des époques différentes, le tout dans une ambiance souvent glaciale mais parce que liée à cette atmosphère d'hôpital psychiatrique.

Mais à l'arrivée, le lecteur apprécie le temps qu'ont pu prendre les auteurs pour poser une situation, même si quelques longueurs auraient pu être évitées dans le tome 2.

Une série originale, pas facile à suivre tant dans le milieu abordé que dans l'aspect touffu des rencontres. Mais au final le lecteur sort heureux de la lecture de ce triptyque original.
 

Marc Suquet


  

Les ensembles contraires Tome 2

Thomas ERIC, KRIS, NICOBY

Futuropolis, 2009
219 pages. 24 euros



Kris retrouve son ami Eric à l'hôpital de Brest où il a été amené après une tentative de suicide par Valium. Eric a une vie difficile : une mère alcoolique et trop présente dans la vie de son fils, un père dépressif, une soeur en fugue, un problème avec les filles.

Le premier tome montrait comment deux garçons, Éric et Christophe, se lient d'amitié. Et pourtant, rien n'annonçait ce lien : Christophe suit en effet des études classiques et Éric un CAP de couture. Leur première rencontre est assez froide. Comme l'avoue Kris lui même, "tout est réellement autobiographique". C'est l'envie de partager cette expérience, celle d'une amitié pour la vie, qui a poussé ces deux acteurs à se raconter.
Le deuxième tome débute sur l'acte désespéré d'Éric. Le "pote" fait une tentative de suicide. On découvre bien dans ce récit les morceaux de vie qui alimentent l'amitié : du suicide, à l'oubli momentané au milieu de l'agenda estudiantin, en passant par les retrouvailles. Il y a aussi l'aveu du pote qui ne sait pas lire et qui ne l'avait jamais dit. Il y a dans cet album des vrais moments où chacun des deux amis se livre. De ces moments durant lesquels on sait que l'on parle à un Ami, pas un copain, c'est pas pareil !
L'histoire de deux amis, ça touche. Et c'est le cas de cet album : c'est simple mais sincère.
Coté dessin, point de fioritures. C'est simple, direct et sans trop de détails. Le plus souvent trois couleurs dominent, transcrivant l'ambiance du moment entre les deux amis.
C'est donc un album intimiste, personnel et touchant. Attention, lire le tome 2 sans le 1, c'est un peu ignorer l'origine de cette histoire d'amitié et s'exposer à ne pas la comprendre.

Marc Suquet


Ne pas avoir lu un premier tome de diptyque peut parfois constituer un sérieux handicap : à la compréhension, à se couler dans le rythme du récit, à s'attacher aux personnages. Et bien pas ici. Quand on se retrouve (comme moi) par hasard devant ce livre et qu'on l'ouvre presque par acquis de conscience, on se retrouve au bout de trois cases happé par le récit. Fait de l'entremêlement de deux voix, celles de Chris et d'Eric, amis de toujours, qui se retrouvent toujours, et traversent la fin de l'adolescence ensemble. La vie d'adulte n'est pas très loin, mais que d'aventures, grandes et petites, majuscules et minuscules pour y arriver. On savait déjà Kris excellent conteur de ces petits riens qui font toute une vie, son sel (et puis son poivre et son sucre ... ) et cela se confirme une fois supplémentaire dans ce remarquable rapport d'amitié indéfectible.
Les deux héros de l'histoire sont aussi différents qu'on peut l'être mais également totalement complémentaires, et ils traversent les épreuves de l'amour et de l'entrée dans la vie active et indépendante avec des hauts très hauts et des bas très bas, que ce soit pour Eric l'optimiste à l'élan vital puissant ou pour Chris l'écorché aux descentes abyssales.
Les plus de deux cents pages du récit s'enchaînent avec un égal bonheur et on tournerait le dernier feuillet avec regret s'il n'y avait cette petite note des auteurs en post-scriptum qui rassurent le lecteur harponné : les deux hommes s'aiment toujours autant et continuent à cheminer ensemble sur la route chaotique de l'existence. Une belle réussite.

Marion Godefroid-Richert


  

Notre mère la guerre

KRIS, MAEL

Futuropolis, 2009
63 pages. 15 euros



En 1915 en Champagne, trois femmes, une serveuse de bar, une journaliste canadienne et une infirmière de la Croix rouge, sont retrouvées assassinées près du front. Sur chacune, une lettre. Le lieutenant Roland Vialatte est chargé de mener cette enquête.

Le titre de ce nouvel album de Kris et Maël rappelle celui d'Ernst Jünger "La guerre notre mère", écrit en 1922.

L'album est plein de contrastes : d'abord celui de l'enquête menée pour retrouver l'assassin de trois femmes tandis que des milliers d'hommes meurent tout autour au cours de mises à mort légalisées. Mais aussi, contraste des caractères : le lieutenant Vialatte possède une vraie culture humaniste : il évoque Hugo et Péguy. La rencontre avec le capitaine Janvier est celle de deux lettrés, perdus sur le front et qui retrouvent dans une bibliothèque, un îlot de paix et d'esprit, loin de l'horreur des tranchées. Mais l'humanisme posé de Vialatte va être brutalement confronté à la réalité des tranchées, passant ainsi d'une guerre romantique à la réalité boueuse du combat. Il y rencontrera Peyrac, un caporal socialiste, outré par la réquisition de jeunes de 15 ans à qui on a promis une remise de peine contre "un bon bol d'air dans les tranchées". Une vraie rencontre de caractères. Le style des paroles est parfaitement respecté : de posé et sophistiqué pour l'humaniste à direct et pugnace pour le caporal.

Bien sur, en lisant Notre mère la guerre on pense à Tardi et son C'était la guerre des tranchées, cité par Kris comme un travail exceptionnel, mais laissant de coté la force des combattants face à la guerre. Le sujet a été fréquemment traité de diverses façons : outre Tardi, on pense également à Kubrick avec les Sentiers de la gloire ou à Capitaine Conan de Tavernier. L'approche originale de ce nouvel album est d'entrer dans la guerre par la petite porte, celle d'une enquête policière.

Le dessin de Maël est bon : non seulement pour les expressions du visage mais aussi pour les couleurs utilisées qui sentent l'hiver et la dureté du paysage.

L'album est prenant tout autant par son histoire, celle d'une brutale confrontation avec la guerre et sa réalité, que par son illustration.

Marc Suquet


  

Le monde de Lucie - Volume 2

KRIS, Guillaume MARTINEZ

Futuropolis, 2008
104 pages. 18 euros



Sacha Iabolov découvre la difficile histoire de Lucie : elle a été achetée par Szymanski, qui l'a soumise, comme d'autres enfants, à des expériences secrètes de parapsychologie. Mais la CIA a également mené ce type d'expériences. Arthur Bergman, un spécialiste des croyances populaires, va filer un coup de main à l'enquête de la police.

Ce deuxième volume n'est pas celui que j'ai préféré. L'histoire reste toujours un peu ardue, semée de données sur la parapsychologie et sans que le lecteur ne sache où il se rend. Les destins se multiplient et les pans de l'histoire ne se recoupent pas encore. La conjonction des deux m'a rendu la lecture de cet album un peu trop austère. Mais c'est la loi du genre : tout se déclenche dans le tome trois...

Le dessin de Guillaume Martinez est aussi agréable que dans le premier volume.

Un album qui n'est sans doute pas le meilleur de la série, mais serait-ce l'avis d'un lecteur impatient ?

Marc Suquet


  

Coupures irlandaises

Vincent BAILLY, KRIS

Futuropolis, 2008
64 pages. 16 euros



Christophe (Chris) et son copain Nicolas, deux adolescents originaires de Bretagne, partent en séjour linguistique de deux mois en Irlande du nord : le premier dans une famille protestante, aisée, le second, dans une famille catholique et sans guère de moyens. Ils vont tous deux découvrir les difficultés de la vie à Belfast, la réalité du conflit et repartir après avoir vécu un vrai drame.

Après Davodeau dans Un homme est mort, le scénariste Kris s'est associé au dessinateur Vincent Bailly, auteur d'Angus Powderhill (Humanoïdes Associés) et Coeur de sang (Delcourt). C'est une nouvelle histoire humaine, teintée d'autobiographie puisque Kris reconnaît avoir été en Irlande, durant l'été de ses 14 ans à une époque un tantinet politiquement "chaude" ! Une Irlande que les deux copains aiment et sur laquelle ils se sont renseignés avant leur départ : solidarité celte oblige !

J'ai aimé le coté initiatique de ce livre : les deux copains partent de Bretagne avec de vraies idées d'adolescents, genre "à nous les p'tites irlandaises". Et puis le choc est rude dès leur arrivée et les événements imaginés par Kris créent un vrai crescendo dans l'angoisse : rencontre avec les soldats anglais (Chris est même mis en joue par l'un d'eux), explosion de bombes, perquisitions, manifestations avec cocktail molotov et le meurtre final qui fera basculer définitivement les deux garçons dans le monde des adultes : un vrai drame vers lequel tend l'ensemble du récit.
On trouve également un fort coté humain dans ce récit : la vie de tous les jours dans chacune des deux familles, même si l'ambiance y est très différente entre elle deux, les émois des adolescents et les remords qui les prennent lors de leur retour en France. Mais aussi le rôle des enfants qui "n'existent pas dans les guerres", comme le souligne Kris dans la dernière image.
Coté historique, le livre est bien documenté. Non seulement le texte lui-même fourmille de données mais l'album s'achève par un dossier de 16 pages décrivant le contexte historique. Ce dossier est complété par un récit d'une militante de la cause républicaine irlandaise et par quelques confidences de Kris sur l'aspect autobiographique de ce récit.
Le dessin de Vincent Bailly, bien que coloré reste sombre. Cette nuance est adaptée au climat peut être un peu triste de l'Irlande du nord (bien que les brestois soient bien placés pour savoir que l'on raconte n'importe quoi à la météo !) mais aussi à la tension et l'angoisse qui montent tout au long de l'histoire. Le dessin est vif, marquant bien le mouvement et notamment la violence de certaines scènes.

Kris, c'est pas parce que tu es not'pot à Mauvais Genres, mais là encore on a bien aimé ton nouvel album ! Comme dans Un homme est mort, y'a, dans Coupures irlandaises, de l'émotion, de l'histoire, de l'humanité et la vraie naissance de consciences politiques d'adolescents. Comment pourrait-on ne pas aimer ?

On peut trouver une interview de Kris sur cet album

Marc Suquet


"A nous les p'tites Irlandaises !
Yaouhh !! Et même les grandes si y en a !!" (page 7)
Eté 1987 : Christophe (Chris) et son copain Nicolas, deux jeunes Bretons de 14 ans, partent effectuer un séjour linguistique en Irlande du Nord, à Belfast plus précisément. Nicolas est hébergé par les Devlin, des catholiques qui habitent le quartier du Markets, sorte de ghetto encerclé par "les Brits"... Chris, quant à lui, va loger dans le quartier huppé de Donegall.Dès son arrivée, il se sent peu à l'aise chez ses hôtes, les Nicholl, une famille protestante et quelque peu bourgeoise. Il envie le sort de Nicolas qui séjourne dans une famille des plus chaleureuses...
Amusements, sorties et même drague ("A nous les p'tites Irlandaises !"), puis ce sera "la fin de l'insouciance" pour nos deux Bretons, soudain confrontés au conflit sournois entre catholiques et protestants et qui ronge l'Ulster depuis des décennies...
"L'unique devoir que nous avons envers l'Histoire, c'est de la récrire !" (Oscar Wilde)
Kris est un homme de talent. Ce n'est pas nous à Mauvais Genres qui dirons le contraire. Un seul exemple :
le fantastique album "Un homme est mort" qui a apporté la consécration à notre auteur. "A cinq ans, la BD me fascinait déjà. J'ai toujours aimé inventer des histoires. La BD est, pour moi, la manière la plus naturelle d'en raconter..."
(Patrice Le Berre. Le Télégramme)
Kris est également un homme de parole. Il le prouve avec ce nouvel album, "Coupures irlandaises" qui, lui aussi, fait déjà l'unanimité "auprès des Brestois et des autres"...
Kris s'était promis qu'un jour, "quand il serait grand", il témoignerait pour les gens de Belfast. C'est aujourd'hui chose faite. "C'est une fiction inspirée de notre aventure... Si cette histoire est une fiction, elle n'en comporte pas moins une large part de vécu. Celui de deux adolescents de 14 ans, partis à la découverte de la langue anglaise dans le lieu le plus improbable du Royaume-Uni à l'époque : l'Ulster, en proie aux "troubles" depuis vingt ans, sa capitale Belfast pour être plus précis"...
Ce témoignage à peine romancé raconte la fin de l'insouciance pour deux collégiens bretons confrontés à l'injustice, la bêtise, la lâcheté, la haine, le chômage, la pauvreté, la peur. A une guerre ignorée du reste de l'Europe. Deux collégiens, marqués à vie, qui ont également découvert la fierté, la solidarité, la grandeur et le courage...
Une postface de seize pages clôt l'album : témoignages, documents portant sur le conflit irlandais...
Une autre précision : Vincent Bailly a effectué un travail remarquable. Absolument superbe !
"Coupures irlandaises" est un album tout aussi "intense et émouvant" qu'"Un homme est mort". Il en dit autant sur cette sale guerre que les manuels d'histoire. Tout comme Chris et Nicolas nous prenons "le quotidien des habitants de ce territoire en pleine figure !"
Et ça fait mal ! Très mal !
Un très grand album, donc. Mais laissons la conclusion à Patrice Le Berre :
"Insatiable, curieux et engagé, ce n'est pas encore demain que Kris aura le temps de buller"...

Roque Le Gall


  

Le monde de Lucie - Volume 1

KRIS, Guillaume MARTINEZ

Futuropolis, 2007
104 pages. 16 euros



Margaret sort miraculeusement indemne de l'incendie d'un centre commercial. Elle est placée sous hypnose dans les installations de la Société pour la recherche médicale parapsychologique. Pour mener à bien cette expérience, Emma a besoin des compétences du docteur Sacha Lablokov, son ex.

Nous avions chroniqué dans nos colonnes le premier tome de cette série proposée initialement par Futuro dans sa collection 32, en dix-huit tomes. Mais cette collection n'ira pas jusqu'au bout et Futuro a finalement regroupé les dix-huit tomes en trois, sous couverture cartonnée. On peut le dire, nous avons eu peur que cette série n'aille pas jusqu'à sa conclusion. Le problème est passé et l'histoire de Lucie aujourd'hui achevée.

Le premier des trois volumes de cette nouvelle présentation plonge le lecteur dans le doute : quel est le point commun entre Lucie, Margaret qui sort sans un bleu de l'incendie du centre commercial, le vieil homme face à l'aquarium qui montre un intérêt non dissimulé aux expériences d'hypnose du SPMR, ou encore le révérend Marcus qui transforme les rues en mission.

Kris et Martinez entraînent leurs lecteurs dans le monde de la parapsychologie. Pas franchement une facilité à laquelle cèdent les deux auteurs. L'idée est plutôt trapue et les dialogues parsemés de notions de télépathie, de psychométrie, de voyance, ou encore de travail du cortex visuel... que l'on n'intègre pas sans une bonne attention. Faudra pas s'étendre pour sa p'tite sieste du dimanche après-midi !

Pour les non-initiés, on découvre également l'existence de poltergeist : une personne dont l'esprit est capable d'avoir une influence à distance sur la matière, mais de manière incontrôlée. Et pour les ignares, c'est très différent de la psychokinèse qui elle agit de façon consciente. Eh oui, on vous l'avait dit c'est parfois un tantinet ardu ! Mais pour autant, cet album est loin d'être embêtant.

Les trois parties correspondant anciennement aux  trois tomes de la collection 32, sont séparées de citations dont on retiendra cette phrase de Julian Huxley : "Notre futur n'est pas à l'extérieur. Il est en nous." (Pour les re-ignares, il ne s'agit pas là d'Aldous, mais de son frérot, dont les opinions ne sont pas toutes recommandables).

Le dessin est agréable, à dominante pastel ce qui accroît l'impression de médical et d'étrangeté de cet album. Guillaume Martinez souligne que la longueur de la série lui a permis d'évacuer la frustration ressentie lors de scénarios plus brefs.

Un premier tome qui laisse planer le mystère et le suspense. Vivement la suite !

Marc Suquet


  

Le monde de Lucie (T. 1)

KRIS, Guillaume MARTINEZ

Futuropolis, 2006



Des destins parallèles : celui de Lucie qui s'est trouvée dans l'incendie de ce centre commercial, déclenché par des adolescents et qui a fait un grand nombre de morts, parmi lesquels de nombreux enfants. Margaret, un très jeune témoin de 13 ans, est placée sous hypnose à la SPMR (Société pour la recherche médicale parapsychologique). Margaret revoit les conditions, décrit un monstre noir puis curieusement parle en russe. Le docteur Lablokov retrouve Emma avec qui il a vécu. Emma est venue chercher son ancien compagnon car une survivante de l'incendie, Sacha, s'en est sortie sans une égratignure alors que le centre s'était effondrée sur elle. Et Emma a besoin des compétences de télépathe de Lablokov pour faire revivre à Sarah ce moment difficile.

En le lisant on a un peu de mal à comprendre comment les différents morceaux de l'histoire vont ensemble. Qui est donc ce patron qui parle de Sacha Lablokov ? Sacha, est-ce l'enfant ou le docteur ? Quel est le lien avec ces adolescents frondeurs que l'on voit provoquer la police ? Tout cela devra sûrement s'arranger par la suite puisque la série comptera 18 tomes ! Le dessin est assez froid avec des couleurs très pastel. Probablement pour mieux coller à l'univers médical qui semble être le centre de cette histoire. L'aspect psychologique est original. A la fin de ce 1er tome, on reste un peu désemparé mais sûrement parce que c'est une mise en place de l'histoire.

Marc Suquet


C'est vrai que ce premier tome laisse perplexe mais il parle suffisamment de l'univers dans lequel vont évoluer les protagonistes en le rendant mystérieux et étrange pour que l'on ait envie d'aller voir plus loin. On espère simplement que les auteurs sauront tenir leurs délais et réellement sortir un nouvel épisode tous les mois... Sinon, 18 volumes cela va être très long !

Annecat


Margaret se promène dans un centre commercial avec ses parents pour y chercher son cadeau de Noël, des poupées russes. La petite fille échappe à la surveillance de ses parents au moment même ou un terrible incendie se déclare. Retrouvée sous les décombres, Margaret ne présente, bien mystérieusement, pas la moindre égratignure ni trace de brûlure. Elle est alors emmenée au SPMR, institut médical spécialisé dans la recherche sur les phénomènes parapsychiques, où elle fait l'objet d'examens approfondis...

Ce court album (32 pages) constitue le premier épisode d'une série de 18, format inhabituel qui permettra aux auteurs de développer leurs idées sur la durée, en offrant au lecteur le plaisir de découvrir rapidement la suite, au rythme d'un épisode tous les quelques mois. Plaisir pour le lecteur, mais on imagine la pression pour les auteurs ! Souhaitons que ce stimulant exercice les aide à bâtir leur série à l'image de ce premier épisode qui met assurément l'eau à la bouche ! Le découpage nous fait passer d'un groupe de personnages à un autre en nous donnant juste suffisamment d'éléments pour titiller notre curiosité. Le paranormal jouera vraisemblablement un grand rôle dans cette histoire, notamment par le biais de la petite Margaret et des autres pensionnaires de cette mystérieuse clinique. Quant à la Lucie du titre, elle ne fait qu'une brève apparition (remarquée) à la fin de l'album. Il faudra attendre pour mieux la connaître... Vivement le mois d'août pour le deuxième épisode !

Mikael Cabon


  

Un Homme est mort

Étienne DAVODEAU, KRIS

Futuropolis, 2006



L'action se déroule à Brest, pendant la reconstruction de la ville après les bombardements alliés de la seconde guerre mondiale. Les ouvriers sont parqués dans des baraquements sordides et insalubres. Leurs familles ont de la peine à manger à leur faim. Diverses actions syndicales s'organisent et un jeune cinéaste est appelé à la rescousse pour appuyer de son témoignage les revendications prolétariennes : René Vautier. Alors qu'il commence son documentaire sur le mouvement de grève qui s'est amorcé avec en tout et pour tout une caméra super-huit et sa volonté, une confrontation entre des ouvriers manifestants et les forces de l'ordre laisse un homme sur le carreau, Edouard Mazé, mort pour avoir réclamé du pain et du respect.

René Vautier et une poignée d'ouvriers vont alors monter en quelques heures un petit film avec les images glanées dans la rue, sur les chantiers et les docks. En l'absence de son, on récite sur les images le poème " Un homme est mort " de Paul Eluard. En quelques jours des milliers de gens vont voir ces images de leur combat de fin de la terre, projetées à la sauvage sur un drap ou un mur blanc à partir d'un camion, jusqu'à ce que mâchées, avalées et digérées elles deviennent l'histoire d'un peuple souterrain qui éclate à la lumière.

Quel travail ! Et quelle passion ! Il fallait bien toute l'énergie de Kris pour rassembler autant d'éléments, comme les petits cailloux blancs de petits Poucet bretons passés sous silence et toute l'humanité de Davodeau pour rendre l'épopée ouvrière brestoise et lui donner sa dimension universelle ; lui faire quitter son côté loco-local et réinscrire l'histoire dans l'Histoire. La deuxième partie de l'album, consacrée aux archives et à quelques menus propos des auteurs et du cinéaste est d'ailleurs passionnante car peu connue (en tout cas de moi-même ! ) et remarquablement documentée. A lire l'émouvante histoire de ce combat vieux d'un demi-siècle qui reste pourtant d'une troublante actualité, on se prend à imaginer la conviction qui portait les brestois de l'époque et le jeune cinéaste engagé, leurs espoirs et leurs déceptions. Certaines des cases du dessinateur recèlent une poignante émotion, qui ne doit pourtant être qu'un pâle reflet de ce qu'elle fut dans la réalité pour les différents protagonistes. Les funérailles d' Edouard Mazé par exemple, peintes dans des ton sépias et qui sont traversées d'uniques fulgurances écarlates : les drapeaux rouges tenus par quelques uns de ses camarades. Une belle histoire vraiment, et qui bien que composée d'esquisses de portraits de ces hommes et femmes à qui nous devons notre chère cité qui " s'ouvre comme une paume au souffle de la mer ", nous en parle comme d'amis chers disparus aujourd'hui, mais toujours présents en filigrane.

Marion Godefroid-Richert


Nuit de chagrin

KRIS, OBION

Delcourt, 2003
Premier tome de la série "Le Déserteur", en cours de publication
Collection Terres de Légendes



Dans un monde imaginaire en pleine déliquescence, à quelques jours d'une élection qui s'annonce houleuse voire violente et pour laquelle deux partis sont en lice, le pacifiste parti Gaïa adepte de la diplomatie et du dialogue avec les peuplades extérieures, et la belliqueuse alliance Sharianne qui prône une politique plus dure pour ne pas dire franchement offensive, un mystérieux inconnu arrive dans la Cité et, sous le nom de Kyle Sanders, se fait engager comme garde du corps pour le compte de la société Manrop. Ce que tous ou presque ignorent encore, c'est que cet homme, ancien soldat de la toute puissante Cité, a été officiellement déclaré mort au combat dans une de ces régions frontalières enlisées depuis des années dans les conflits armés. En fait, Kyle Sanders est un déserteur. Et tout ce qu'il y a de plus vivant !... Après quelques années d'exil, le revoilà donc dans la Cité, agent infiltré par le réseau Nabat, organisation libertaire qui met en place des tribunaux de salut public assez expéditifs, plongé au coeoeur d'un vaste complot politique et avec une bien mystérieuse mission à accomplir...

"Nuit de chagrin" se présente comme un album d'introduction à une série - pour le moins ambitieuse - prévue en cinq tomes. Sur un fond social dur, instable et conflictuel, le scénario de Kris oscille entre science-fiction, heroic fantasy et thriller politique et plante, dans une atmosphère lourde, poisseuse et oppressante à souhait, un héros à la fois manipulé et manipulateur dont on ne sait pratiquement rien et qui, de ce fait, semble bien difficile à cerner. La trame est originale, riche et dense, un rien compliquée, et pourrait décourager certains lecteurs. Il faut néanmoins faire un effort, s'accrocher voire s'astreindre à plusieurs lectures pour appréhender et apprécier toute la complexité de cette intrigue foisonnante qui s'annonce prometteuse. Et cela d'autant plus qu'au terme du premier tome nombre d'éléments qui seront certainement révélés au fur et à mesure que l'aventure progressera demeurent encore plutôt nébuleux. Tout l'art de Kris consiste donc à mettre son lecteur en haleine de telle sorte que l'attention ne décroche pas et que le lecteur ait envie de connaître la suite. Les dessins d'Obion, jeune dessinateur brestois issu comme son complice Kris de l'atelier des Violons Dingues, qui signe avec cet album sa première réalisation graphique sont dans l'ensemble agréables à l'oe'oeil. Quelques maladresses, quelques cases qui auraient gagné à être un rien plus soignées certes, et l'on a parfois un peu de mal à reconnaître certains personnages. Mais Obion ne manque ni de ressource ni de talent : ses décors par exemple sont somptueusement réussis, certains personnages campés avec maestria. Avec le temps, le trait d'Obion gagnera en sûreté et le dessinateur donnera la pleine mesure d'un talent déjà plus que prometteur !

Un premier tome intéressant. Deux auteurs talentueux à suivre assurément !

MGRB

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