Nuit noire sur Brest

Damien CUVILLIER, Bertrand GALIC, KRIS

Futuropolis, 2016



Dans Brest, les panneaux publicitaires évoquant cette BD sont légion ces temps-ci. Et j'avoue me méfier de ce genre de matraquage. Pourtant, ce nouvel album de Futuro qui détaille un épisode méconnu de la guerre d'Espagne à Brest est une réussite.

Dimanche 29 août 1937. Il y a de la brume en rade de Brest. Certaines mauvaises langues diront que c'est la coutume locale... Mais, du remorqueur sorti en mer, les marins voient avec surprise émerger un sous-marin, d'où s'extrait un galonné qui n'a rien d'un nazi. Un bâtiment républicain espagnol, rejoignant clandestinement Brest pour y procéder à des réparations. La guerre d'Espagne qui s'invite dans l'histoire brestoise !

Un vrai roman d'espionnage se met en place sous les yeux du lecteur ravi, avec des personnages dont on pourrait rêver dans un tel décor : un commandant républicain mais pas tant que ça, un mystérieux espion nommé X-10 et qui semble plutôt bien connaître la ville, des "dames" qui volontiers dansent une valse avec leur client prêt à débourser quelques sous ou à donner nettement plus pour beaucoup plus cher mais qui dans l'ombre jouent les Mata Hari locales, des militaires franquistes qui préparent minutieusement l'attaque du sous-marin... Bref, une belle brochette de tronches qui assurent le décor.

Politiquement, on assiste à cette hésitation du Front populaire, officiellement neutre mais qui laisse en sous-main certains anonymes porter assistance aux Républicains. En face, les extrémistes conservateurs éternellement au poste, sous les couleurs assez peu ragoutantes du Parti social français ou encore de la Cagoule dont les membres vont jusqu'à organiser un attentat contre la Confédération générale du patronat français... pour faire accuser les communistes !

L'album est d'abord un plaisir historique, faisant émerger un évènement bien peu connu. Les dessins de Damien Cuvillier sont superbes, retraçant les ambiances portuaires brestoises mais aussi la vie enjouée des bordels. On retrouve aussi des figures municipales comme ce journaliste du Télégramme auquel on a volé le physique actuel pour le transférer en 1937, preuve d'une belle connaissance du tissu local.

En fin d'album, un dossier de Patrick Gourlay complète efficacement la description de l'affaire.

Bref, un bel album tant du point de vue scénaristique que de celui du dessin. Et le témoignage de Brest avant les bombardements : une belle ville qui constitue l'arrière plan attachant de cet album. Les panneaux publicitaires n'ont pour une fois pas menti !

Marc Suquet


  

Un maillot pour l'Algérie

Bertrand GALIC, KRIS, Javi REY

Dupuis, 2016



Des tristement célèbres massacres de Sétif, qui feront cent deux victimes européennes et entre trois et huit mille morts chez les Algériens, Rachid Mekhloufi, alors jeune amateur de foot, gardera une conviction politique, celle de l'amour de son pays. Aussi, lorsqu'en avril 1958 des footballeurs d'origine algérienne rejoignent clandestinement l'Algérie pour former la toute nouvelle équipe nationale, Rachid, joueur de l'AS Saint-Etienne, fait partie du projet.

Le cahier placé en fin d'album, rappelle le contexte historique : en avril 1958, l'Algérie est partie intégrante de la France depuis cent dix années. Citoyens français, les habitants sont considérés comme tels... à l'exception des populations musulmanes qui sont par exemple, privés de représentation électorale digne de ce nom. Dans les années cinquante, les mouvements de décolonisation prônent le droit des peuples à disposer d'eux mêmes. On se souviendra de la conférence de Bandung, réunissant en Indonésie les pays non alignés.

Une belle histoire de sport, mélangeant idéal politique et sportif au profit d'une superbe cause, la naissance de la nation algérienne, bien loin du sport dédié à l'argent, comme avec les soupçons de corruption dans la sélection récente de Salt Lake City pour les prochains jeux olympiques d'hiver. L'album se situe dans la lignée d'Invictus, film illustrant les efforts de Nelson Mandela visant à créer une volonté d'unité nationale derrière l'équipe de rugby nationale, les Springboks.

J'ai aimé cette histoire et son approche humaine des personnages, comme celui de Rachid Mekhloufi qui domine cet album. Son interview se termine cependant tristement ou plutôt... lucidement : "Les révolutions sont devenues intéressées, planifiées, téléguidées". Normal cependant que des p'tits gars comme Kris ou Bertrand Galic, des anciens petits mollets du foot, en aient pincé pour cette histoire. Chez nous, Brestois, elle rappelle l'importance du sport en tant que ciment social, soutenue dans notre ville par les structures mises en place il y a presque cent ans en faveur des loisirs et du sport, les fameux patros.

Pour celui qui ne serait pas encore convaincu de lire cet album, Inter vous en livrera cinq bonnes raisons.

On trouvera sur le site du Monde quelques planches de cet album.

Marc Suquet

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