Jodorowsky's Dune

Frank PAVICH

Nour Films, 2016



C'est dans un bureau plein à craquer qu'Alejandro Jodorowsky, bouillonnant de plaisir, sourire planté de part et d'autre de son visage, raconte avec une passion probablement dépressive comment il a imaginé le plus grand film de tous les temps. L'histoire commence en 1975, quand le producteur Michel Seydoux a envie de travailler avec le créateur d'EL Topo. Prêt à donner carte blanche au fou furieux qui semble bien déterminé à repousser les limites du repoussable, Seydoux se lance. A la question "Que veux-tu faire comme prochain film ?", Jodo répond "Dune" instantanément.

Franck Pavich n'y va pas par quatre chemins et nous dépeint "Jodo" tel le messie que le Chilien ambitionne de porter à l'écran. Le réalisateur de l'hallucinogène La Montagne sacrée entame en effet un pèlerinage pour rassembler des "guerriers" autour de lui, des apôtres fascinés par la personnalité du metteur en scène autant que par son ambition démesurée.

Jean Giraud alias "Moebius" ("C'est ma caméra cet homme !"), Dan O'Bannon, Hans-Ruedi Giger et Chris Foss n'hésitent pas à tout lâcher de leur vie d'avant pour venir s'installer à Paris, formant ainsi une sorte de secte au centre de laquelle se trouve Alejandro, guide illuminé, convaincu de la puissance de sa démarche et du caractère sacré de sa mission. Sacré au point d'impliquer son propre fils à un niveau défiant les lois de la gravité.

Le casting est aussi surréaliste que le script l'exige et ne répond qu'à une seule loi : "le rôle est fait pour celui ou celle désigné par Jodo", autrement dit touché par le doigt du créateur. Le spectateur aura ainsi droit à de savoureuses anecdotes sur le jeu de séduction de Dalí pour se rendre indispensable à la production.

La fin, on la connaît déjà. De ce projet titanesque n'en ressortira qu'une ultime frustration. Deux ans de travail et un budget ridiculement faible ne parviendront pas à entamer la frilosité des producteurs. L'avant-gardisme du projet fait peur, tout comme l'absence de références aux canons de l'époque et la personnalité imprévisible du réalisateur. Le projet est annulé, l'équipe renvoyée. Jodorowsky en ressort profondément traumatisé. Le masque se fend alors dans la discussion, la douleur et la frustration se glissent dans les interstices pour dévoiler le temps d'un instant la plaie béante dans le coeur d'un homme pourtant mû par une force vitale hors du commun, comédien parlant par onomatopées, dont le trip ne semble jamais vraiment prendre fin.

Dès lors, le bédéphile entrevoit le chemin que prendra la fructueuse collaboration entre Jodo et Moebius à travers les pages de L'Incal. L'oeuvre hallucinée et monumentale reprendra brillamment de vaste portions de story-board pour les appliquer à l'épopée biblique de John Difool.

Que peut-on retenir de cette enquête (trop courte) aux confins de l'Ambition ? Ce qui frappe ce n'est pas tant l'ampleur du projet, mais bel et bien l'influence, fantasmée ou non, que cet anti-film semble avoir eue sur l'industrie du cinéma en termes de talents révélés (H.G. Giger en tête), de mise en scène et d'imaginaire. La dimension cosmique du projet, son développement avorté et ses conséquences massives sur la culture peuvent être résumés par cette analogie : "Dune de Jodorowsky est comme un astéroïde qui aurait raté la terre, mais dont les spores auraient atteint la planète pour la féconder".

Pour autant, il est impossible de savoir si cette adaptation aurait été un chef d'oeuvre balayant les consciences ou un sombre nanard rampant et bouffi de gouache servant de substitut au LSD. Et franchement, on s'en cogne jusqu'au niveau moléculaire. Ce qui suit est de l'ordre de l'intime, chacun de nous imaginant avec ses propres délires, dans les limites de son imagination, ce qu'aurait donné l'aventure de Paul, coursé par Mick Jagger, luttant contre Orson Welles sur la musique de Magma. Oui, nous aussi on est déjà loin maintenant...

Alain


Dune de Frank Herbert a marqué les esprits, ses adaptations filmiques, moins. Pourtant, l'une d'entre elles a révolutionné le monde du cinéma, voire le monde culturel. Une adaptation d'Alejandro Jodorowsky qui n'a jamais été tournée.

Jodorowsky's Dune raconte comment a failli se monter l'adaptation du Dune de Frank Herbert, réalisé par Alejandro Jodorowsky et produit par Michel Seydoux. Un projet pharaonique construit en 1975. A première vue, on se dit que le film n'aurait jamais pu fonctionner, mais le spectateur ressort de ce documentaire en émettant un doute. Séduit par le charisme de Jodorowsky ainsi que par son équipe (ses guerriers, comme il les appelle), on imagine une possibilité de succès. C'est l'une des réussites du documentaire de Frank Pavich : nous faire croire en l'irréalisable. Cette adaptation de Dune n'a jamais existé, mais en se focalisant sur les interviews de l'équipe, sur le matériel existant, il réussit à nous donner à voir ce qu'aurait pu être ce film.

La narration est linéaire. Elle met en parallèle les interviews des divers protagonistes qui ont participé à cette aventure. Ça aurait pu être verbeux, c'est au contraire passionnant. Ce qui nous accroche c'est ce personnage qu'est Alejandro Jodorowsky. Cet artiste avant-gardiste sait ce qu'il veut et réussit à faire basculer les destins.  Emporté dans sa propre narration, il passe de l'anglais à l'espagnol, tour à tour colérique et joyeux,

A partir de cette pierre angulaire, le projet va pouvoir se monter. Il engage en premier le dessinateur Jean Giraud/Moebius. Les deux hommes construisent le story-board. Pendant que Jodorowsky raconte le film, Moebius le dessine. Le résultat c'est trois mille dessins. Nicolas Winding Refn, dans le documentaire, raconte avoir lu le story-board et pense être la seule personne à avoir vu le film. Ca donne une idée des détails. Plusieurs artistes vont être engagés par la suite : Mick Jagger, Salvador Dalí, Orson Welles, H.R. Giger, le groupe Magma, Pink Floyd... La liste est longue. Bizarrement, plusieurs de ces rencontres se font sur un coup de hasard. Encore plus étrange, les engagements sont soumis à des clauses hors-normes (on vous laisse découvrir le film pour les apprécier). Les "guerriers spirituels" de Jodorowsky vont donner le meilleur d'eux-mêmes pendant toute la pré-production. Au point que leurs réalisations futures en seront marquées. Et si l'industrie du cinéma hollywoodien a refusé de distribuer le film, plusieurs concepts propres au Dune de Jodorowsky se retrouveront dans de futures productions.

Si les rencontres sont passionnantes, il faut les rendre vivantes. Frank Pavich prend les vignettes du story-board et les fait animer par Syd Garon. Devant nos yeux, les dessins de Moebius prennent vie et c'est un bout du film qui s'anime. Quant à la musique, elle est composée par Kurt Stenzel. Ce musicien, dont c'est la première bande originale, utilise des instruments analogiques. Le résultat est une musique rétro, qui chemine entre beat électronique et musique planante tout à fait dans le style des années 70. Pour ceux qui auraient la curiosité d'écouter la bande originale, sachez que plusieurs pistes ont le nom d'un protagoniste du film.

Pour l'anecdote, le documentaire fut projeté en avant-première en 2013 à Cannes, dans le cadre de la quinzaine des réalisateurs. Le fichier DCP (le format pour la salle de projection) est confisqué par la police à la demande de la veuve de Moebius. Depuis, les différentes parties ont trouvé une entente, mais jusqu'au bout Dune aura porté "la poisse".

Si l'adaptation de Dune par Alejandro Jodorowsky n'a pas pu se faire, le documentaire de Frank Pavich raconte sa création par ceux qui l'ont vécue. Le résultat n'est jamais nostalgique ni rancunier, mais positif, vivant, souvent drôle. On suit des artistes hors-normes qui ont su continuer leur chemin, malgré l'arrêt de cette formidable aventure.

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