Juger Pétain

Philippe SAADA, Sébastien VASSANT

Glénat, 2015



Cher ami lecteur, là, il faut quand même aimer l'histoire pour ce lancer dans ce nouvel album, sinon j'imagine que tu le refermeras assez rapidement. Donc, pour celui que l'histoire attire, cet album est intéressant, retraçant en détail les différentes parties du procès de Pétain, le 23 juillet 1945. Il fait chaud, super chaud, ce jour là. C'est donc un an après la libération de Paris par Leclerc que débute le procès de Pétain, celui d'un vieillard de 83 ans, sauveur de la république lors de la première guerre mondiale puis hélas collaborationniste lors de la deuxième.

L'ensemble détaille avec pertinence les participants au procès et ses différentes étapes en abordant également le rôle de la presse, avec la présence d'Albert Camus (par intermittence, à cause des répétitions de sa nouvelle pièce). Intelligemment, l'auteur présente les différents personnages, tant parmi la cour que sur les bancs des témoins, en rappelant pour ces derniers leur rôle récent dans l'histoire.

Le dessin sert bien l'ensemble avec des visages joliment marqués et des ambiances bien reconstituées. Beaucoup de bulles à lire, donc, qui exposent les éléments historiques. Des rappels sur la Cagoule, Franco et bien d'autres. Quelques extraits de conversations avec Churchill, sous le titre "A cup of tea with", dévoilent les réactions outre-Manche.

Un bon album donc pour celui qui est branché histoire. Mais en même temps, si le lecteur ne l'est pas, ira-t-il ouvrir un album dont le titre est Juger Pétain ?

Marc Suquet


Pardonnez-moi, mon brave, mais par tous les hasards, ne vous moqueriez-vous pas un peu de notre gueule ? Oui, non, parce que c'est dommage quoi.

En ouvrant un album intitulé sobrement Juger Pétain, le lecteur avide d'histoire s'attend à entrer dans les méandres d'un esprit insondable, à être acteur de la controverse,  à être confronté de plein fouet à la difficulté de sentencier le maréchal. Qui est Philippe Pétain ? Que représente-t-il ? Est-ce un ancien héros qui pensait faire ce qu'il était juste de faire pour sa patrie, ou un opportuniste sans morale condamnant son pays ? Fut-il un lâche cédant à la pression des bottes brunes, ou un vieillard fatigué et résigné face à une guerre perdue d'avance ? Mais en lieu et place d'une réflexion sur la difficulté à juger l'homme face au poids atlasséen des responsabilités, nous nous contentons d'un scrupuleux compte rendu dessiné du procès de Pétain.

Le rythme lent est étouffe-chrétien, tout comme l'atmosphère de la salle. Messieurs le gratin du conseil cuisent sous les verrières et semblent se réduire dans une peau devenue trop grande, comme des pommes de terre que l'on ferait trop rissoler. Cette ambiance pesante et la pléthore de détails historique, qui ravira les analystes obsessionnels, rendent parfois séduisante la tentation de se laisser choir dans les draps moelleux de la république, à l'instar du maréchal que la chaleur hypnotise au point de le chloroformer sur sa chaise. L'image forte d'un Pétain assoupi, que l'on croirait démobilisé de sa propre destinée, représente tout l'enjeu de la lourde tâche qu'est de le juger.

Pour faire preuve d'honnêteté intellectuelle, le ton est donné dès le début : c'est un journal de bord qui nous guide dans les journées du procès. Ce qui aurait pu faire l'objet d'une fiction télévisée ou d'un documentaire passionnant est couché sur papier pour un rendu pesant et ennuyeux. Pour ne pas finir sur un estoc mortel, réjouissons-nous que le média dessiné soit un des intermédiaire favori de la démarche historique. Cette volonté de compiler et de raconter au plus grand nombre (ou à un public de niche ?), avec une minutie d'horloger, est une initiative à saluer.

Alain

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