Ground zero

Jean-Paul CHAUMEIL

Rouergue, 2015



Moi, les livres qui commencent par une citation de la merveilleuse Laurence Parisot, une de mes idoles dans le domaine du social, j'adore. Surtout lorsque l'on ressent la profondeur de la citation : "La vie, la santé, l'amour sont précaires." Eh oui, ça laisse baba d'avoir pu passer à coté d'une telle philosophe. Ca laisse encore un peu plus stupéfait lorsque l'on sait que cette merveilleuse pensée permet à l'ex-patronne des patrons de justifier la précarité du travail. Eh oui, elle est très forte, Laurence !

Laissons là la philo de comptoir pour retourner au polar. Dans Ground zero de Jean-Paul Chaumeil, W (on ne sait si c'est Walter ou William), doit exécuter un contrat dans le World Trade Center. Facile pour un pro comme lui. Oui mais, pas de bol, nous sommes le 11 septembre 2011 et au moment où W saisit son flingue, il arrive ce que l'on sait.

Pour un premier roman, c'est sacrément bien écrit. Et original puisque l'auteur place son lecteur dans la tête de W. Par petites touches, il cerne son personnage : "l'agriculture, c'est un business, on doit vivre avec son temps", "j'avais la haine contre une bonne partie du monde", "on serait les exécutants d'une espèce de renaissance démocratique". Et aussi : "la concurrence acharnée qui conduisait à utiliser nos services était à l'origine d'une nouvelle légitimité". Bref, W, c'est "struggle for life" ou la compétition poussée à son max ! Une morale très personnelle détaillée par W donc, mais l'intérêt est de découvrir sa propre justification. Le manque d'intérêt de W pour les drames qui se jouent devant ses yeux le rend également profondément inhumain.

On perçoit aussi dans Ground zero, la fascination de l'auteur pour les US, comme pour New York, la "ville des villes", qu'il ne visite pourtant qu'une fois son bouquin presque fini.

Un bouquin original et de caractère mais j'ai pourtant eu parfois du mal à me mettre dans la peau de W. Peut-être est ce Laurence qui m'avait un peu crispé ?

Marc Suquet


Franchement, je ne vois pas pourquoi il faudrait se crisper sur les lignes directrices de la pensée qui guident l'action du MEDEF. Platon, Schopenhauer, Marx, etc., tous ces types se sont fait dépasser depuis longtemps ! Au moins, le précaritisme a le mérite de la simplicité. Puisque tout est voué à varier en fonction des aléas de la vie, pourquoi pas le travail et ce qui en découle inévitablement, à savoir la rémunération et le niveau de vie ? Ceux des salariés par contre, hein, parce que les D.G., c'est pas pareil. Regardez, comme nous l'apprend benoîtement le Libé de ce 29 avril 2015 : à cause du précaritisme de la vie boursière, les patrons du CAC 40 n'affichent qu'une modeste augmentation de 10 % de leurs rémunérations pour l'année 2014. Moi, je dis, si on continue à démarrer nos chroniques littéraires par de tels pinaillages, on va se faire taxer d'esprit gauchisant. Et c'est pas très mode en ce moment, l'esprit de gauche. Même au PS, c'est dire. Mais je m'égare, le propos ici est de parler du W de J.-P. Chaumeil.


Dont acte. Je ne reviens pas sur le résumé de l'action, rapportée de manière limpide par l'ami Marc. Je le rejoins dans son estimation du personnage principal, imbuvable. Le long soliloque des premières pages plante le décor, précis, d'un petit entrepreneur comme les moquait Jacques Brel dans Ces gens-là, qui fait "ses p'tites affaires, avec son p'tit manteau, et pis sa p'tite auto". Qui voudrait bien avoir l'air ? Mais voilà, dans le cas de W, on parle d'un tueur professionnel, d'un squale du barillet rémunéré très, très bien. Donc qui peut "avoir l'air" : il a les sous. Ce qui rend ce type détestable, c'est son manque total de conscience associé à une authentique mesquinerie  : en pleine débâcle de fin du monde, quand la tour dans laquelle il se trouve vacille et tangue, il passe dans une pièce au coffre éventré. Il ne sait pas ce qui se passe si ce n'est que sa vie est en jeu, c'est la panique autour de lui, des gens meurent : il s'arrête, et remplit ses poches de liasses de billets de banque... Tout est dit sur l'homme ! Mais ça ne rend pas le livre inintéressant. Par la suite, quand on entre dans l'action proprement dite de la fuite du tueur à travers la ville, le récit prend une tonalité plus sèche, plus "professionnelle". On quitte les élucubrations capitalo-égocentriques du personnage pour retrouver un rythme plus tendu de poursuite, de thriller. Et on comprend aussi que l'intérêt de l'auteur pour sa créature tourne autour de la mise en lumière de cette dualité : la pauvreté de sa personnalité, son efficience de tueur impitoyable. L'ensemble du récit baigne aussi dans les références musicales multiples qui apportent une espèce de bande-son imaginaire au déroulé de l'action, pas inintéressante. Le résultat final est effectivement, pour un premier roman, tout à fait honorable et mérite qu'on s'y frotte, malgré l'antipathie générée par le personnage principal, parfait exemple d'anti-héros. De la bonne qualité.

Marion Godefroid-Richert

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