Aux animaux la guerre

Nicolas MATHIEU

Actes Sud, 2014



Une petite ville dans les Vosges, son usine (une des dernières, avec de vrais ouvriers dedans) de pièces détachées automobiles, son clocher, ses hivers rudes, longs et glacés. D'abord il y a Martel, le syndicaliste au passé flou, grand comme une montagne, une vieille mère qui part à la dérive sur les étendues de la démence sénile et dont il faut payer l'hébergement dans un établissement spécialisé, ce qui coûte bonbon. Il croise Rita, l'inspectrice du travail à la vie sentimentale compliquée, des convictions politiques qui remontent à loin et qui tiennent encore malgré le quotidien, un peu grâce à son chien, à son ex qui vit à dix mètres de chez elle et qui veille, et aussi - chut ! - à une fréquentation un peu déraisonnable du Bushmill's dix ans d'âge. Et puis autour d'eux, une noria de silhouettes fantômatiques : Bruce, l'intérimaire dont le centre de gravité doit plus à la taille de ses biceps qu'à celle de son cerveau, doté d'une famille un peu sauvage, un peu particulière ; les Benbarek, caïds à la petite semaine qui font la pluie et le beau temps sur les affaires louches locales dans un rayon de cinquante kilomètres carrés au large de Saint-Dié (!) ; Victoria, la petite prostituée d'Europe centrale échouée sur les trottoirs de Strasbourg après avoir suivi le mirage du placement au pair dans cette Europe de l'Ouest si riche de promesses vue depuis la débâcle post-soviétique ; et puis d'autres encore, tous des rejetons de la "crise", comme on l'appelle. La fermeture de l'usine de Martel va précipiter une cascade de mini-évènements qui aboutira juste à un peu plus de dégoût et beaucoup de gâchis...

Un bel essai transformé dans la lignée du polar réaliste à la française. Sans le mordant de Jean-Bernard Pouy mais aussi sans son désespoir collant, avec quelque chose de Manchette en un peu moins violent. Un héritier qui fait fort bonne figure à la suite de ces illustres bougres qui ont su les premiers ausculter les articulations du grand corps malade de la société française. Le style est soigné, certainement à mettre au crédit d'une longue pratique par son auteur de l'écriture (comme il le dit, sous un certain nombre de formes plutôt mal payées !). Le ton est juste pour décrire l'enlisement de ces gens modestes dans le vivotage, la rancoeur, le réflexe xénophobe et au bout pour certains l'abandon de la dignité. Il faut dire que l'auteur a choisi de baser son intrigue (plausible) dans une région qu'il connaît bien pour y avoir grandi. On sent que les personnages ont des accents de vérité difficiles à imiter, que le romancier a à sa disposition une belle galerie dans laquelle piocher pour construire sa narration. Le récit se laisse aborder facilement, chaque chapitre est titré du nom du personnage mis en avant dans chaque péripétie relatée, avec une chronologie un peu fantaisiste qui ne nuit pas à la compréhension cependant. Et cette description assez clinique et empathique de la descente des couches populaires dans le lit électoral de Marine Le Pen fait peur juste ce qu'il faut pour qu'on ait l'impression de comprendre un peu d'où elle vient et où elle va : droit dans le mur, et avec dégâts collatéraux. En somme un beau premier roman réussi, qui se tient de bout en bout et qui laisse espérer d'autres ouvrages qui deviendront de plus en plus affûtés avec l'expérience. A tenter selon moi.

Marion Godefroid-Richert

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