Le Mystère Sherlock

J.-M. ERRE

Pocket, 2013



"Le cadre est idéal, nous sommes enfermés dans un hôtel plongé dans la nuit. Tout cela s'annonce très classique : le tueur va chercher à nous éliminer un par un." (p. 206)

Aussi loin qu'il m'en souvienne, j'ai toujours pris des notes. Beaucoup de notes... sur des sujets très variés et qui n'intéressent que moi, en général : souvenirs, impressions de voyages, visites diverses, rencontres et adresses intéressantes, conférences, lectures... J'ai d'ailleurs presque toujours un petit carnet à portée de la main (mais jamais de dictaphone !). Des proches, parfois moqueurs, peuvent en témoigner... Tout ceci pour dire qu'en faisant un peu le tri (nettoyage de printemps oblige !), j'ai retrouvé des notes plus ou moins récentes sur des lectures qui m'ont semblé pouvoir faire l'objet d'une chronique. Pour commencer, j'ai donc décidé d'utiliser celles qui concernent un roman de J.-M. Erre, Le Mystère Sherlock.

C'était un samedi matin, le samedi 6 avril 2013 précisément (mes notes sont fiables !). Alors que je me trouvais à la médiathèque de Saint-Martin pour y rendre quelques ouvrages, "on" me fit part qu'"on" y attendait un auteur - totalement inconnu pour moi. Son roman concourait pour le prix Cezam et l'auteur était attendu à 10h30. Un petit groupe, des lectrices essentiellement, attendaient Conan Doyle ou plutôt J.M. Erre. La plupart avaient lu et apprécié le roman. Certaines avaient même lu - et apprécié également - les premiers ouvrages de J.M. Erre. Elles réussirent donc à me convaincre d'assister à cette rencontre avec "un jeune auteur qui nous arrivait du sud de la France". J'étais cependant quelque peu sceptique... Encore un pastiche consacré à Sherlock Holmes. Un de plus ! Un de trop ?

Arrivée de l'auteur, jeune effectivement et ponctuel (un bon point pour lui). Il se présente - assez rapidement - avec humour et simplicité (un autre bon point). Le Mystère Sherlock est le quatrième roman de cet enseignant dans le Midi. Il publie depuis 2006... Conviction, accent chantant et, apparemment, une profonde connaissance de Conan Doyle et de son détective... L'auditoire est sous le charme, moi y compris !

Préambule un peu long, j'en conviens... mais qui montre que la rencontre d'un auteur, inconnu jusqu'alors, peut conduire à s'intéresser à ses livres. Il est temps de résumer ce roman, à partir de mes notes du 6 avril, puis de mes notes de lecture...
"C'est un roman qui démarre sur une énigme". (J.M. Erre)

En ce joli mois de mai, la neige est tombée dru dans la vallée suisse de Meiringen. L'hôtel Baker Street (sic) - "ambiance chaleureuse, wi-fi gratuit, animaux et enfants acceptés"- est enseveli après une avalanche. Luigi Rigatelli, son directeur, quitte sa dizaine de clients pour aller chercher des secours... Dans le camion de pompiers, en compagnie du caporal Flipo et du lieutenant Poséidon, Luigi Rigatelli n'en mène pas large. C'est avec la culpabilité dévorante du capitaine ayant abandonné son navire en pleine tourmente... et ses clients... qu'il débarque devant son établissement, trois jours plus tard. Ses clients ? Tous universitaires, le gratin, tous spécialistes es holmésologie, la science qui étudie les écrits du docteur Watson sur Sherlock Holmes. Tous réunis pour assister à un colloque organisé par le plus éminent d'entre eux, le professeur Bobo (sic), colloque à l'issue duquel ce dernier devait désigner le titulaire de la première chaire d'holmésologie à la Sorbonne. "Le genre de poste pour lequel on serait prêt à tuer", avait dit le professeur Bobo pour s'amuser... Tous les participants semblent avoir disparu... jusqu'au moment où dix corps bien alignés vont être découverts dans la chambre froide...

Un huis-clos. Dix personnes bloquées dans un hôtel, sans possibilité de s'échapper, de communiquer, assassinées l'une après l'autre. Cela vous rappelle sans doute quelque chose. Eh oui, Dix petits nègres ! Car non content de connaître son Conan Doyle à la perfection, J.M. Erre est également féru d'Agatha Christie. Il avoue d'ailleurs son goût, en tant que lecteur, pour les romans à mystère, à énigme. Pour son plus grand plaisir et celui des lecteurs, il en détourne les codes, joue avec eux, pour écrire une intrigue hilarante et totalement déjantée. Oui mais, attention ! Une intrigue policière "plausible", remplie de rebondissements et de fausses pistes, mystérieuse à souhait et que finira par résoudre le commissaire... Lestrade (sic).

Les personnages ? Les dix universitaires principalement, des "holmésiens", fans inconditionnels du grand Sherlock. Parfois traités avec humour et légèreté par l'auteur... mais un humour féroce, teinté d'une certaine cruauté qui ne peut que réjouir les lecteurs tant ils se montrent mesquins et ridicules.

L'écriture ? On a attribué à J.M. Erre "une écriture visuelle" car elle est imprégnée de références à la littérature et au cinéma.

Ce roman n'est pas simplement un pastiche réussi. Au fil des pages, mine de rien, l'auteur amène ses lecteurs à réfléchir. Sur les mythes, par exemple, sur la fiction et le réel... "Qu'est-ce qui sépare pour nous, aujourd'hui, un personnage historique d'un personnage de fiction ? En quoi Jeanne d'Arc a-t-elle plus de réalité qu'Hamlet ?"

Ce roman loufoque, jubilatoire est un très bel hommage à Conan Doyle. Ou ne serait-ce point à Sherlock Holmes, le détective le plus connu de la planète policière et que les très nombreux holmésiens continuent à célébrer, voire à vénérer ?

P.S. : Je viens d'apprendre que J.M. Erre vient de sortir un nouveau roman, un thriller ésotérique : La fin du monde a du retard.

P.S.2 : J.M. Erre : Il signe ainsi. J.M. pour Jean-Marcel ? En tout cas, "quelqu'un" qui semblait bien le connaître l'appelait "Jean-Marcel", ce samedi 6 avril, à Saint-Martin.

Roque Le Gall


A Meiringen, en Suisse, non loin des chutes du Reichenbach se trouve un charmant petit hôtel de montagne dénommé le Baker Street. Le voisinage de la maison avec ce haut lieu de la culture holmésienne déteint même sur le peuple le plus neutre auto-proclamé du vieux monde (on échappe de peu à l'appellation "hôtel du bon repos") ! Avec un tel nom, quoi de plus naturel que d'organiser en ce séjour un symposium réunissant les plus férus des universitaires ayant pignon sur rue et sur la créature de sir Arthur Conan Doyle ? A la fin du cycle de conférences doit se décider qui héritera de la toute fraîche chaire d'holmésologie de la Sorbonne créée pour le départ à la retraite du professeur Bobo, président de colloque et amateur émérite de l'héroïnomane sociopathe le plus connu de la littérature anglaise. Las ! Une avalanche coupe du monde pendant trois jours le chalet et ses occupants. Lors du sauvetage, les pompiers tombent devant un spectacle rare : dix cadavres reposent entre les murs glacés de l'hôtel. Quelle compétition féroce a dû faire rage pour arriver à ce résultat ! L'inspecteur Lestrade (!), dépêché sur les lieux de ce macabre concile, va devoir polir ses connexions neuronales pour mettre au jour les évènements cataclysmiques qui ont mené à si funeste découverte...

L'intrigue, fine comme les volutes des cigarettes du célèbre détective as de la logique, n'est que prétexte à un festival de bons mots de l'auteur. Tout est matière à facéties, avec personnages archétypaux croqués à la limonade (bulles et acide citrique). L'écrivain fait aussi au passage allusion au "canon" holmésien, l'ensemble des écrits que sir Arthur a consacrés à son détective (quatre romans et cinquante-six nouvelles) et à nombre d'écrits apocryphes se rapportant au même détective (cf. la bibliographie fournie apparaissant en queue de récit, dix-neuf auteurs choisis parmi la pléiade qui se sont approprié Sherlock pour l'insérer dans leur univers). Il se fait plaisir, et à nous aussi, en parodiant sans pitié des amateurs obsessionnels qui se chicanent pour obtenir un poste mythique dans une université mythique. Nombre de références, humour au vitriol, rebondissements farfelus. Un bon cocktail d'ingrédients pour une lecture détendante, légère et amusante. Parfaite pour un après-midi de farniente (vous savez, ce truc que Dieu a mis au point le septième jour de la création du monde et depuis lequel on n'a plus eu de nouvelles, cf. p. 33 de l'édition poche).

Marion Godefroid-Richert

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