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Entretien avec Joël Ollivier

(28 juin 2006)

Le choix de Silla - chronique

Il est de ces romans qui viennent d'on ne sait où et qui se taillent une place à part. Le choix de Silla, premier tome du Cycle d'Alimar de Joël Ollivier, est de ceux-là. Roman d'heroic fantasy plein d'humour et de personnages hors du commun, ce livre a la particularité d'être auto-édité, ce qui permet à son auteur de jouir d'une totale liberté... sans que cela nuise à la qualité. Joël Ollivier est venu nous parler de son parcours et de la genèse de son premier roman. Récit d'une belle aventure...

Olivier : Le Cycle d'Alimar est donc une trilogie, une de plus...

Joël : En fait, quand j'ai écrit ça, je suis parti un petit peu à l'aventure, je ne savais même pas si j'allais arriver au bout, mais il y a quand même quelque chose derrière, un contexte en plus de tout ce que je décris. Pour que ce soit cohérent, j'ai été un peu plus loin que la simple histoire que j'ai racontée. Et en fait, quand j'ai fini mon truc, j'étais content de moi, je l'ai fait lire à mes copains, et ils m'ont dit qu'ils trouvaient que ça se terminait en queue de poisson, que ce n'était pas fini, mon affaire. Forcément, ce sont des copains, ils sont gentils avec moi, alors ils m'en demandent plus ! Et donc, ils m'ont demandé d'écrire la suite, alors qu'au départ, ce n'était pas du tout une trilogie... Mais comme je ne voulais pas, justement, tuer tout le monde à la fin, forcément, certains personnages s'en vont et continuent leur vie un peu plus loin, ce qui crée des histoires non terminées. J'ai compris au fur et à mesure qu'il fallait tout clôturer. Dès qu'on ouvre une porte, il faut la fermer à un moment ou à un autre. Or, j'avais plein de trucs qui n'étaient pas clôturés. Mais comme j'avais bien prévu tout le contexte autour, je n'ai pas eu de mal à écrire la suite. Donc ce sera une trilogie parce que je vois que j'ai de quoi écrire trois petits bouquins comme celui-ci, mais ce n'était pas prévu au départ.

Olivier : Parlez-nous de votre démarche d'auto-édition et de la mise en ligne de votre texte sur Internet...

Joël : Moi, ça me plaît, simplement, de partager mon bouquin, parce que je gagne bien ma vie. Je n'ai pas besoin de gagner plus d'argent. Donc, ça me plaît de donner. Sur un plan plus général, je suis un peu écolo, je trouve qu'on est dans un monde qui est trop axé sur la concurrence et pas assez sur la collaboration. Moi, l'idée que quelqu'un pourrait continuer, ou bien faire une BD à partir de ça, ou un jeu vidéo... Je ne me fais pas trop d'illusions bien sûr, mais je me dis que pourquoi pas... Si quelqu'un veut le faire, eh bien qu'il le fasse, voilà. Ça, ce sont des idées qui me plaisent. Après, naturellement, j'ai envoyé mon bouquin à des éditeurs, puisqu'on m'avait dit de le faire, mais les éditeurs n'en voulaient pas. Je ne sais pas si vous écrivez aussi, mais quand on commence à écrire, on se pose des tas de questions sur soi. Pourquoi est-ce que j'écris ? Est-ce que je ne suis pas un peu narcissique ? Et donc, quand j'ai envoyé mon bouquin aux éditeurs, j'ai eu le temps de réfléchir parce qu'ils mettent un certain temps à répondre, et je me suis rendu compte que je le faisais pour avoir la reconnaissance de quelqu'un de professionnel. Je me disais que les lecteurs, c'est bien, mais ce sont tous des copains alors forcément, ils sont gentils avec moi. Si un éditeur me dit que c'est bien, alors ça aura plus de valeur. Alors quelques-uns m'ont répondu que ça ne rentrait pas dans leur ligne éditoriale, ce qui est complètement faux parce que je n'avais pas choisi mes éditeurs au hasard, quand même. Et finalement, il y en a un qui m'a répondu pour me dire que mon bouquin était mal écrit, qu'il était sans intérêt et qu'en plus, le dénouement était à la fin... (rires) Alors là, je n'ai pas aimé du tout. Au début, ça m'a un peu miné parce que j'ai mis quand même un certain temps à écrire ça... Après, j'ai repris la critique, et il se trouve que j'ai un copain qui a écrit un bouquin aussi et qui l'a envoyé à cet éditeur-là. On a donc comparé nos critiques, et on a bien vu que ceux qui les avaient écrites avaient une checklist. Ils avaient des petites croix à mettre, et puis voilà. C'est là que j'ai perdu la foi dans les éditeurs. Je me suis dit que les gens qui avaient lu mon livre valaient finalement autant que ces éditeurs... Les éditeurs, ce n'est pas que le bouquin soit bien ou pas bien (déjà, le concept de « bien » ou « pas bien » est assez nébuleux), mais ce qu'ils veulent, c'est vendre des bouquins, en fait. Donc, mon bouquin n'était pas « vendable », voilà. J'en suis arrivé à ce constat-là.

Olivier : Pourtant on l'a vu au festival de Saint-Malo, dans pas mal de librairies...

Joël : Oui, mais cela ne suffit peut-être pas pour un éditeur...

Marion : Ils se vendent bien ?

Joël : J'en ai vendu 227 sur 500, là. Ce qui m'encourage, c'est que pas mal de copains le prennent et m'en achètent d'autres pour faire des cadeaux. C'est donc auto-édité, mais j'ai rapidement récupéré une partie de mon investissement de départ. Grâce à ma femme qui s'occupe de ma promotion, on en a vendu une centaine le premier mois, et j'ai pu récupérer pas mal d'argent avant de payer le solde à mon imprimeur.

Mikael : Avez-vous une idée du nombre de téléchargements sur votre site ? Est-ce que les gens achètent le livre ensuite ?

Joël : Est-ce qu'ils l'achètent en ligne ? Déjà, non. Ou alors peut-être là où c'est en dépôt, je ne sais pas. Depuis que je l'ai mis en ligne au mois de février, il y a environ 60 téléchargements par mois. Ca fait donc 360 téléchargements en 6 mois.

Mikael : C'est donc à peu près autant que de ventes.

Joël : Oui, donc j'ai peut-être des copains qui l'ont téléchargé avant de l'acheter, mais je pense que pas mal de gens le téléchargent, mais ne l'achètent pas.

Olivier : Pourtant, lire sur écran d'ordinateur c'est fatigant, et ça revient moins cher de l'acheter que de l'imprimer...

Joël : Oui, j'ai fait ça sans arrière-pensée, mais c'est vrai... Il y a des gens à qui j'ai donné les pages A4 mais qui ne sont pas arrivés au bout. Après, quand ils ont eu le bouquin, ils l'ont lu sans problème.

Marion : C'est ce que l'on appelle l'adéquation du support.

Joël : Oui, l'adéquation du support, exactement.

Marc : Qu'est-ce qui vous a amené à faire ce premier bouquin ?

Joël : En fait, je suis pas mal écolo, je me suis investi dans des associations pour défendre ces idées et ça n'allait pas comme je voulais, ça a fini par me prendre la tête. Et puis à un moment donné, il a fallu que je m'occupe la tête parce que, je ne sais pas comment vous fonctionnez, mais moi, quand ça ne va pas, je rumine pas mal. Et donc, en écrivant une histoire, on rumine son histoire, pas autre chose. Il y a toujours des choses à régler : comment on va faire pour que Bidule rencontre Truc... Donc, dans la voiture, quand je vais courir aussi, j'ai toujours quelque chose à noter. Surtout quand je cours, parce que je suis plus fatigué, et que je ne peux avoir qu'une seule idée à la fois, un truc que je ressasse, donc c'est plus facile à noter.

Mikael : Vous disiez que vous n'êtes pas un gros lecteur, alors pourquoi avoir choisi l'écriture plutôt qu'un autre mode d'expression ?

Joël : Je ne sais pas. J'ai peur de paraître prétentieux, mais je suis peut-être venu à l'écriture un peu comme un coureur qui se rend compte qu'il court vite, alors il commence à faire des courses... Cela faisait déjà un moment que j'écrivais de textes pour mes copains. J'organise des réveillons, des jeux de rôles, des choses comme ça et à chaque fois je ponds des compte-rendus, comme ça, et j'ai quelques « fans » qui me poussaient à écrire un bouquin. Je trouvais que c'était une drôle d'idée parce que je n'aimais pas faire les rédactions à l'école...

Marc : Est-ce que vous comptez continuer ?

Joël : Oui, j'écris la suite. Mon problème pour éditer, c'est la couverture en fait. J'ai un copain qui s'appelle Nikolaz, qui fait des dessins pour Moto magazine. Il a aussi travaillé pour Playboy, entre autres, et il m'a proposé de faire la couverture du premier tome. Mais entre le moment où on s'est mis d'accord sur ce que je voulais et le moment où il l'a faite, il y a eu quatre mois. Là, c'est pareil, je l'ai vu il y a un mois, j'ai bien cadré ce que je voulais, donc il va me la faire, mais je ne sais pas quand. Mais normalement, il le fera avant septembre, pour que je puisse sortir le bouquin avant Noël. (1)

Jean : Je vois votre livre souvent classé au rayon adultes, alors que je trouve qu'il irait très bien en littérature jeunesse, ce qui n'est pas du tout péjoratif. La fantasy a longtemps été considérée comme une littérature pour les adultes et c'est en train de s'ouvrir à la jeunesse, tant mieux. Ils ont compris que les gamins en voient d'autres et qu'ils peuvent tout à fait lire ce genre de choses.

Joël : Oui, j'ai eu pas mal de retours avec des ados, ça a l'air de leur plaire.

Olivier : Il y a plein de définitions amusantes, du style « Sportif : qualificatif initialement utilisé par les paysans sarlinois pour désigner le corps d'un poulet auquel on a coupé la tête et qui court sans but. Par analogie, il est utilisé par les mêmes paysans pour se moquer des jeunes bourgeois de la ville qui, désœuvrés, se livrent à des activités physiques sans autre but que celui de passer le temps. »

Joël : Oui, c'est aussi l'une des raisons pour lesquelles c'est pratique de pouvoir faire ce que l'on veut, comme on veut, sans avoir affaire à un éditeur.

Marion : Et comment faites-vous pour la relecture ?

Joël : Ma femme est instit et beaucoup d'autres instits l'ont relu. Je n'y serais jamais arrivé tout seul.

Marc : Et maintenant que vous avez réussi à mener à bien cette expérience, quelles impressions en retirez-vous ?

Joël : Déjà, je parlais de reconnaissance, le fait de voir des gens comme vous, qui ne me connaissent pas, réagir comme ça, c'est super pour moi. Et puis on a fait des soirées dédicaces, avec des copains. Il y a eu quelque chose de magique autour de ça. Il y a plein de gens qui se sont approprié le truc, et puis... J'ai une copine qui m'a vendu dix bouquins, je ne sais pas comment elle a fait ! C'est vraiment bien, et ça continue. Il y a plein de gens qui m'en parlent, ça fait un peu de mouvement. Les gens qui me connaissent en parlent, lisent, échangent leurs impressions. Il y a une certaine dynamique qui se crée autour de ça.

Mikael : Pour en revenir au bouquin, j'ai senti une certaine volonté de dynamiter le genre de la fantasy, de prendre tous les clichés du genre à contre-pied, que ce soit au niveau des personnages ou même de l'intrigue, qui est construite d'une façon très particulière, l'objet de la quête n'étant dévoilé qu'à la fin.

Joël : En fait, mes influences sont plus le cinéma que la littérature. J'ai lu pas mal quand j'étais jeune, mais j'ai arrêté, à part L'Equipe. (rires) En fait, ce qui me désole, c'est tous ces héros invincibles au cinéma. C'est chiant, on sait qu'il ne peut rien leur arriver, on n'a pas peur pour eux. Au niveau des codes, je ne sais pas, puisque je ne lis pas beaucoup. Aussi pour ne pas être influencé... Au niveau de l'intrigue, j'ai essayé de saupoudrer des indices tout au long du livre pour donner une chance au lecteur de deviner la fin, sans trop en dire tout de même !

Mikael : Dans votre livre, on voit que tous les peuples vivent en autarcie, plus ou moins, qu'ils sont souvent séparés par d'immenses barrières, et qu'ils entrent en contact petit à petit au cours du livre. J'avais l'impression qu'il y avait une réflexion là-dessus, sur les interdépendances entre les peuples...

Joël : En fait, au niveau des idées qui m'intéressent, je me suis dit que si je faisais un bouquin dans lequel je dirais « polluer c'est pas bien »... Je serais chiant, c'est pas la peine. Je me suis dit plutôt : je vais faire un bouquin, qui me ressemblera forcément, dans lequel vont transpirer des choses qui m'intéressent, qui me motivent, et puis voilà, ça suffira comme ça. Si ça doit avoir une influence, ça aura l'influence que ça doit avoir.

Olivier : Est-ce que c'est beaucoup de travail ?

Joël : Je pense que ça représente à peu près une heure par jour pendant un an. Pour moi. Pour les correcteurs, ça représente aussi pas mal de temps.

Mikael : Question subsidiaire... Est-ce qu'il ne faut pas être un peu « geek » sur les bords pour appeler son héros Débyan ?

Joël : Ben si, oui, c'est un truc d'informaticien, ça ! J'ai mis plein de références comme ça, des allusions à ce que j'ai vécu. C'est presque autobiographique, un bouquin comme ça ! A toutes les pages, il y a un truc, quasiment, dans les noms des personnages, dans tout... Au début, je l'avais appelé Debian, mais je me suis dit qu'il y aurait peut-être des problèmes de droits, donc j'ai juste changé l'orthographe.

(1) Message de dernière minute de Joël Ollivier : « Nikolaz vient de m'envoyer l'illustration pour la couverture, je n'ai donc plus qu'à embrayer... » (Revenir au texte)

En attendant la sortie du deuxième tome du Cycle d'Alimar, rappelons aux lecteurs que Le choix de Silla est disponible gratuitement par téléchargement sur le site www.cycledalimar.org, ce qui permet de se faire une idée avant de l'acheter, soit par correspondance, soit en librairie (informations sur le site sus-mentionné).

Notre chronique du Choix de Silla est accessible ici.

Merci à Joël Ollivier d'avoir accepté de nous rencontrer et de répondre à nos questions. Bonne chance pour la suite et gloire à Chabana !