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Impropolar

Monter un spectacle, voilà une idée qui paraissait, il y a quelques mois, bien étrangère au plaisir des amateurs de bons bouquins fréquentant Mauvais Genres - Rade de Brest. Et pourtant, l'idée sommeillait depuis longtemps dans le cerveau de membres de notre association également inscrits à la Libido, la Ligue d'Improvisation Brestoise et de l'Ile d'Ouessant... C'est sûr, polar, SF ou même fantastique, voilà des genres que l'on retrouve fréquemment dans les prestations de improvisateurs. Le polar est particulièrement intéressant pour le rythme, le suspense, l'action, les personnages à la psychologie affirmée ou encore l'existance d'endroits suffisamment caractéristiques : éléments du genre qui collent à la peau de l'impro. Du côté de la Libido, Corinne Cariou accroche tout de suite avec le projet. Un gage de succès puisqu'elle est l'inspiratrice de Bout d'graillon, la superbe pièce improvisée par la ligue d'impro contant l'histoire d'un petit cirque et des relations mouvementées nouées entre eux par ses artistes. Les extraits de polar doivent servir de support aux impros. Mauvais Genres se met donc en chasse de morceaux ad hoc, puisant dans les bibliothèques personnelles de ses membres dont certaines sont de véritables mines ! Une cinquantaine de textes sont ainsi apportés lors des trois réunions de sélection tenues conjointement par les deux associations. Il y a, déballés sur la table, du suspense, du noir, de l'alcool, du crime, du gore, du sexe (pas trop, il y aura sûrement de jeunes spectateurs !)... Entre apéritifs, pâtes au fromage et crumble, on tranche, on coupe, on sélectionne et une vingtaine de textes constituent enfin la bibliothèque improvisatrice commune aux deux associations complices. Des textes courts, vingt à trente lignes maximum, qui ne doivent pas endormir le public mais redonner la pêche aux acteurs. Des textes qui constituent le top cinquante de Mauvais Genres : Robert Bloch, Agatha Christie, Jean-Claude Izzo, Herbert Lieberman, Christopher Moore, Fred Vargas, Dounovetz, Francis Mizio, Michel Audiard, Weiss, Welsh... sans compter tous ceux que l'on a dû éliminer. Mais chut, les théâtreux ne doivent pas connaître les textes avant le spectacle !..

Parallèlement, on s'attaque au montage logistique du spectacle en respectant scrupuleusement un tableau de six pages d'actions bien connues des libidineux et sans lesquelles un spectacle ne peut voir le jour. Cela va de la location de la salle, à la réservation des pizzas, en passant par les affiches et leur collage, les interviews radio, les communiqués aux journaux, les souches de billets à distribuer ou les invitations à donner adroitement en évitant bien sûr d'oublier les « personnalités incontournables ». Une préparation au cours de laquelle on en profite pour réparer quelques erreurs et oublis adolescents de Mauvais Genres comme l'absence d'assurance !

Les « bouquineurs » s'immergent encore un peu plus dans le spectacle en participant à trois séances d'entraînement à la lecture, histoire de poser les voix et de parler fort... surtout de parler fort ! Les deux lundis précédant le spectacle, la Libido s'entraîne sur les textes précédemment écartés par Mauvais Genres.

L'installation de la Salle des conférences de la Mairie de Brest, le « caveau mythique » de l'impro, débute dès le vendredi 16 janvier au soir. Le bar d'abord dans l'arrière partie, décoré façon « bar à Lulu » avec pastis, rouge qui tache arborant ses cinq étoiles (impossible d'en acheter moins d'une caisse dans la grande surface choisie pour ses prix mesurés !) et patron en marcel. En avant scène, des estrades permettant aux acteurs de changer de cadre pour leur impro.

Le samedi, on attaque suivant ses compétences en matière de montage de salle de spectacle : Mauvais Genres plutôt aux chaises et la Libido à la sono et aux lumières. Mais il y a du monde présent dans la salle et les deux associations sont vraiment là au coude à coude pour que tout marche. Une fois costumés, les six joueurs principaux de la Libido partent boire un verre, coup dur pour Manue déguisée outrageusement en arpenteuse ! Ça stresse fort dans la salle à l'approche de l'entrée fatidique. Mais la salle se remplit (deux cent cinquante spectateurs, quand même !) et on lance Impropolar.

Corinne, à coups de petits gestes discrets invisibles pour le public, fait monter la sauce, lançant les lectures quand l'impro faiblit. L'histoire se construit sur la scène entre un fis Stouf qui se la coule douce le jour et qui désosse les cadavres la nuit, Cercaire, le keuf au regard inquiétant, Mme Sagamorre, la bourgeoise râleuse du proprio du bar, Nick Java, le journaliste plutôt motivé par les lignes de Rita la « professionnelle » que par celles de son canard. Et c'est parti !

Une première partie qui se cherche, les joueurs hésitant à se lâcher afin de ne pas dévier des textes choisis par Mauvais Genres. Dans la deuxième partie, plus d'hésitations et les acteurs plongent dans leur personnage. On rit de la bataille amoureuse en pagne de Tarzan de Mme et M. Sagamorre ; on frémit aux révélations de Cercaire ou aux visites nocturnes des cimetières locaux où Stouf déterre le matériel nécessaire à sa machine à désosser ; on admire les talents racoleurs de Rita, la « bofitude » de M. Sagamorre et les roucoulements plaintifs de Nick Java... Des comédiens supplémentaires viennent agrémenter la scène, créant des clients du bar ou encore des voisins. Bref, ça marche et le public manifeste son plaisir. C'est gagné !

Le repas du soir rassemble théâtreux et rats de bibliothèque autour de salades préparées par Mauvais Genres qui ne rate pas le rendez-vous du lendemain dédié au « serpillage » de la Salle des conf'.

Impropolar, du dire des participants, a été un vrai plaisir : original par sa construction mélangeant littérature et théâtre, riche par son approche du polar et surtout pleinement réussi en raison de l'investissement conjoint des deux associations qui ont vraiment su monter le projet main dans la main !

Marc Suquet

Les photos du spectacle

Quelques extraits vidéo :

Travaux pratiques (3 Mo)

Les courses à l'épicerie m'ont crevé (1,3 Mo)

La peau de coyote de M. Sagamorre (3 Mo)

Affrontement au sommet (3 Mo)

Bravo (3 Mo)