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Rencontre avec Philippe Thirault

(animation : Patricia Mevel)

Vendredi 18 mai 2001. Ce soir, nous avons tout loisir de découvrir un garçon réservé et attachant, un écrivain discret, exigeant et au talent incontestable... Philippe Thirault, puisque c’est de lui qu’il s’agit, naît en 1967 à Paris. Son père chirurgien s’installe à Amiens où il passe son enfance et son adolescence jusqu’au baccalauréat. Puis, en 1984, il quitte la capitale picarde pour « monter » à Paris où il vit toujours. Dès que possible, il émigrera avec sa femme et ses deux filles en Bretagne (dans les Côtes d’Armor). Philippe Thirault a fait des études d’Economie à Sciences-Pô Paris durant cinq années. Après avoir battu un record de précocité à l’entrée en première année (il venait d’avoir dix-sept ans), il en a battu un de médiocrité à la sortie (non diplômé). L’excuse qu’il s’est trouvé pour expliquer ce gâchis est qu’il avait décidé à l’époque qu’il serait écrivain. En ces années 1986-1990, au lieu de suivre les cours et réviser les examens, il écrivait. Beaucoup et n’importe quoi... Des scénarios de longs métrages, des paroles de chansons, des poèmes à foison, des scénarios de BD et des pièces de théâtre. Philippe Thirault a jeté toutes ces pages nées de son enthousiasme et de sa naïveté, dont personne n’a voulu - à juste titre, précise-t-il. Mais bon, il avait ECRIT, bouclé de nombreux projets.

Pour quelles raisons dites-vous que toute cette production était du n’importe quoi ?

Philippe Thirault : En fait, j’ai commencé par écrire un scénario de long métrage de façon empirique, pas du tout professionnelle. Je suis venu à l’écriture parce que j’avais envie de raconter un film. Cela n’était absolument pas calibré, pas crédible, pas bien écrit, mais je suis tout de même allé jusqu’au bout. Finir ce scénario m’a cependant permis d’embrayer ensuite sur autre chose. Toujours est-il que mon envie d’écrire s’est manifestée d’abord par le désir d’écrire un film, plus que du roman, de la nouvelle ou de la BD. Ce scénario est la base de tout ce qui s’est passé après. C’est le cinéma qui m’a d’abord inspiré plus que la littérature ou la bande dessinée.

Peut-être vous manquait-il seulement qu’un peu de maturité pour produire quelque chose qui tienne la route ? Avez-vous démarché quelque maison d’édition avec l’un ou l’autre de ces projets finis ?

Philippe Thirault : Non ! .. Pour dire la vérité, si ! (Rires) J’ai écrit beaucoup de nouvelles à cette époque. Je les ai rassemblées dans un recueil que j’ai expédié à tous les éditeurs de la terre ! (Rires) Bien sûr, ça n’a pas marché puisque ce n’était pas bon, mais j’y croyais déjà ! J’avais vingt ans et je me disais : « Oui, oui, cela va être publié. C’est très bien, c’est révolutionnaire ! .. ». En fait, il s’agissait de textes très très courts ; j’avais déjà pour préoccupation d’aller très vite, d’écrire des textes très dynamiques. Mais il manquait encore le fond. Il s’agissait encore davantage d’une recherche formelle, pas vraiment le désir de raconter des histoires bien construites. Pas étonnant que ces textes n’aient rencontré pratiquement aucun écho, sauf au Pèlerin Magazine (Rires), j’ignore encore pourquoi ! Pour être franc, j’étais passé à la Maison des Ecrivains à Paris pour leur demander un listing des éditeurs de nouvelles. Parmi les journaux qui éditaient des nouvelles figurait le Pèlerin Magazine. Je leur ai envoyé un texte et, en retour, j'ai reçu une lettre très sympa de la rédaction de ce magazine m'expliquant qu'ils l'avaient remarqué, mais qu’il ne cadrait pas avec leur ligne éditoriale... Parallèlement, j’ai écrit à cette époque des scénarios de bande dessinée. Pas encore du roman ! J’explorais tous les genres. Et des styles différents, puisque je me suis aussi essayé à l’écriture théâtrale, par exemple. Je ne sais plus vraiment pourquoi du reste... Sans doute avais-je lu des pièces qui m’avaient inspiré ? .. J’écrivais beaucoup et très vite, avec un sentiment d’urgence que je retrouve aussi chez certains jeunes auteurs que je rencontre maintenant ! (Rires) J’avais l’impression qu’il fallait beaucoup produire. En fait, en tant qu’écrivain ou que scénariste, le maître mot de ce boulot est qu’il faut prendre son temps, laisser reposer les textes, les reprendre, avoir des avis. On apprend cela avec le temps, mais quand on a vingt ans, ce n’est pas du tout ce que l’on veut ! J’ai donc écrit énormément. Pour mes scénarios de bande dessinée, j’ai obtenu un contact avec Pierre Fournier (Makyo), le scénariste de La Balade au Bout du Monde qui m’a reçu chez lui très gentiment à Dunkerque. C’était très sympa. Je lui avais envoyé des textes et il m’a donné des conseils. Il avait bien apprécié un de mes scénarios, m’avait laissé entendre qu’il trouverait un dessinateur et que le projet pourrait se finaliser par un album. Pensez si j’étais aux anges ! .. Finalement, les éditions Delcourt (chez qui Makyo avait soumis mon texte) n’ont pas accepté le projet. Cela a été un coup ! Après cet échec, j’ai un peu tout laissé tomber pour m’emmurer dans ce refus et j’en ai voulu à beaucoup de monde ! Puis, pendant quelques années, je n’ai plus écrit et j’ai végété, découragé de ne pas avoir trouvé d’éditeur... Et j’ai réfléchi. Les gens qui avaient remarqué mes textes ou mes scénarios, aimaient mes personnages mais trouvaient qu’on ne les voyait pas assez. Ils estimaient qu’il aurait été judicieux que je développe certaines scènes ici ou là. Alors pourquoi ne pas m’essayer à un texte un peu plus long, un roman par exemple ? Et je m’y suis mis. En 1994, après quatre années passées sans écrire, poussé par mon épouse qui est autant ma muse, ma mécène que ma première supportrice, je boucle mon premier polar. Un premier roman, avec tout ce que cela comporte de recyclage, de références, de choses mal digérées, etc. Il a fallu du temps, mais cela a été l’étape qui m’a vraiment permis de passer plus tard à l’écriture d’Hémoglobine Blues, mon deuxième roman chronologiquement parlant.

Ce tout premier roman a-t-il été publié ?

Philippe Thirault : Non ! Pourtant, malgré ses imperfections et même s’il n’a pas trouvé d’éditeur, ce premier manuscrit a tout de même été remarqué à l’époque. Mais vous savez, même en ce qui concerne La Trilogie Noire, il n’y a guère que les éditions du Serpent à Plumes qui en ont voulu ! J’ai déposé deux manuscrits. Un mois après, Pierre Astier, le directeur du Serpent à Plumes m’a appelé en me disant que ça l’intéressait. Ce coup de fil reste, jusqu’à ce jour, mon plus grand bonheur d’écrivain. J’ai physiquement sauté au plafond après avoir raccroché ! Du coup, j’ai redéposé le manuscrit d’Hémoglobine Blues dans d’autres maisons en précisant que j’avais déjà une proposition d’édition. Cette fois-ci, il a été lu, notamment chez Rivages, par François Guérif qui ne l’a pas trouvé suffisamment abouti. Pour être honnête, je crois que ce manuscrit faisait un peu peur ! Le mérite du Serpent à Plumes - sans dire que ce texte est génial et sans me tresser des lauriers - a été de reconnaître qu’il était novateur. A l’époque, la maison voulait monter une collection noire en ne reniant pas la ligne éditoriale qui est la sienne : faire découvrir de jeunes auteurs, partir à la recherche d’autres univers. Il a donc décidé de lancer cette collection avec ce bouquin-là. Nos premiers contacts dataient de début 1996, mais le Serpent à Plumes traversant de graves difficultés financières, la publication d’Hémoglobine Blues a demandé beaucoup de temps. Dans l’intervalle, j’ai écrit un autre roman qui n’était pas du tout du noir, un roman d’aventures intitulé Lucy qui, finalement, s’est avéré, en 1997, mon premier livre publié ! (Rires). Lucy est sorti comme un premier roman et, en tant que tel, il s’est royalement planté !

Qu’est-ce qui vous permet d’affirmer que Lucy a fait un flop ?

Philippe Thirault : Tout simplement le chiffre des ventes ! Lucy a dû être tiré à mille deux cents ou mille cinq cents exemplaires, et il ne s’en est vendu que cinq cents en l’espace de trois ans ! Hémoglobine Blues a, quant à lui, beaucoup mieux marché. Le bouquin a été tiré à cinq mille exemplaires aujourd'hui épuisés, et il est maintenant réédité en poche.

Revenons à Lucy, si vous le voulez bien ! Premier roman publié au Serpent à Plumes en 1997. Etats-Unis, dans le milieu du XIX e siècle : Alex Harrisson et Clyde Morgan, amis depuis l’enfance, étudient la médecine à Boston. Nous sommes à l’époque de la ruée vers l’or et nombreux sont ceux qui vont tenter leur chance en Californie. Bientôt Alex ne résiste plus et, persuadé qu’il va rapidement faire fortune, s’embarque pour l’aventure, abandonnant sans vergogne à Boston sa mère et Helena, sa cousine dont est épris son ami Morgan, mais qui nourrit un tendre penchant pour son cousin... Bien vite, la dure réalité se rappelle à lui et ses rêves s’envolent... Quelques mois plus tard, inquiet quant à son sort, Clyde Morgan se lance à sa recherche... Le moins qu’on puisse dire est que nous avons là un bien curieux roman. Puisqu’il mélange allègrement tragédie et romance sentimentale, histoire d’amitié virile, récit d’aventures, échange épistolaire et document sur le quotidien des mineurs au temps de la ruée vers l’or. Tout cela concentré dans moins de deux cents pages. Un roman dur, sombre, âpre, violent, grinçant, caustique, mais pas complètement pessimiste, déjà servi par une écriture originale et travaillée...

Philippe Thirault : Je n’ai pratiquement eu aucune critique pour Lucy. Ce livre, que finalement très peu de gens ont lu, semble avoir été beaucoup aimé de ses rares lecteurs. Pour moi, c’est un roman sentimental avec, il est vrai, la noirceur que je mets dans tout ce que j’écris (Rires). Il y a des lecteurs qui ont pris le côté noir de cette histoire en pleine poire mais ce n’est pas ce que j’ai voulu faire de plus accentué. Pour moi, c’est d'abord et avant tout une histoire d’amour. Au départ, j’avais sans doute la tentation du roman épistolaire intégral qui est très difficile à faire... et que je n’ai pas fait. Mais il y a tout de même un peu de ça puisque Helena, la cousine d’Alex, va lui écrire. Au bout d’un moment, ce dernier décède et c’est Clyde qui reçoit les lettres et qui va y répondre à la place de son ami qui est mort. Cela dit, je trouve cette histoire plutôt gentille (Rires).Ce qui est dur, c’est le contexte, la ruée vers l’or en Californie.

Ce n’est tout de même pas ce à quoi on s’attend habituellement dans une romance sentimentale ! ..

Philippe Thirault : Lucy, pour moi, est une romance sentimentale parce que le livre raconte une belle histoire d’amour qui se conclut par une « happy end », ce qui est tout de même assez rare chez moi, vous en conviendrez ! (Rires) J’avais envie de faire le roman sentimental, peut-être pas ultime, mais presque. C’est un genre qui m’intéresse beaucoup : je suis, je le confesse, un vrai fan des mélos. Mais le fait est qu’en écrivant, la noirceur ressort instinctivement : je ne peux pas chasser le naturel, c’est ma façon de voir la vie ! Alors, peut-être, ce que certaines personnes ressentent comme dures dans ce roman sont les descriptions de la souffrance physique ou ce qui transparaît du caractère des personnages qui n’ont rien d’éthéré. Il me semble pourtant que dans Lucy, ces aspects se retrouvent adoucis par l’histoire d’amour comme ils se sont par l’humour dans les romans noirs. Bref, je ne crois pas que mes livres soient désespérants. Mon but n’est absolument pas de déprimer mes lecteurs, mais au contraire de les emmener dans des univers, dans de la fiction, de les faire voyager et puis, de temps en temps, de leur faire effectivement un peu grincer les dents...

Plus tard, entre 1998 et 2000 paraissent les romans faisant partie d’une trilogie très noire mais non dénuée d’humour que vous consacrez aux tribulations d’Harvey Standfield, jeune Américain intellectuellement limité et à la mémoire défaillante, tout frais sorti d’un hôpital psychiatrique et qui se retrouve plongé dans un monde complètement déjanté qui tourne encore moins rond que lui... Hémoglobine Blues, le premier volet, est paru aux éditions du Serpent à Plumes en 1998 et a été réédité en mars 2001 dans la collection Points. Policier des éditions du Seuil. Quelques mots pour situer l’histoire : lorsqu’ils ont appris qu’ils avaient attrapé le Sida, Harvey Standfield et Amber, l’amour de sa vie, ont décidé d’en finir. Le suicide a foiré, Harvey a passé quelques mois en HP, à Bois-Joli. Il est prêt maintenant à retourner dans le monde, lui a assuré le docteur Bates qui dirige l’établissement. Seulement, dehors, il n’y a personne pour l’attendre, sa mère est morte, Amber a, elle aussi, disparu. Hormis les Holmes, mari et femme, voisins immédiats de sa défunte mère, il ne connaît plus personne en ville. Comble de malchance, le directeur de l’agence bancaire qui l’employait avant le drame ne veut pas le reprendre. Que faire ? Une jeune infirmière de l’HP rencontrée par hasard au pressing lui donne rendez-vous chez lui, mais elle disparaît mystérieusement. Harvey retrouve dans son sac à main trois certificats de décès de malades internés à Bois-Joli dont il ne sait trop que faire. Par ailleurs, à cause des morceaux de cadavres humains qu’il ingurgite, le chien des Holmes vomit partout et devient... tout vert ! .. Et pour compliquer encore les choses, voilà qu’Amber - qu’Harvey croyait morte - refait surface, qu’elle lui présente le fils qu’ils ont fait ensemble mais qu’elle lui annonce qu’elle est maintenant mariée à un autre... Lorsque le docteur Bates lui propose ensuite de travailler pour l’hôpital, dans une salle de labo non loin d’une salle d’expérimentation dont l’accès lui est strictement interdit, Harvey se méfie. Et à juste titre ! .. Suit, toujours en 1998, publié au Serpent à Plumes, Heureux les Imbéciles dans lequel on apprend qu’après avoir réglé momentanément ses problèmes familiaux et définitivement ses soucis de voisinage, Harvey a déménagé. Il travaille maintenant dans un centre de rééducation sportive où les moyens mis en œuvre pour requinquer les athlètes en difficulté n’ont plus rien à voir avec ceux que la loi autorise. Les produits dopants qu’on expérimente sur ces cobayes humains ont des effets pour le moins surprenants. Le FBI vient mettre son nez dans l’affaire et voilà même qu’un agent fédéral prétend qu’Harvey fut l’un des leurs... et pas n’importe lequel ! Un des meilleurs ! .. Dans Speedway, le dernier volet de la trilogie publié en 2000 au Serpent à Plumes, et dont l’action se déroule cependant trois ans avant Hémoglobine Blues, on découvre qu’Harvey est un garçon gentil, toujours prêt à rendre service. Côté cervelle, c’est pas terrible – y’en a même pour dire qu’il lui manque une case ! - et sa mémoire est plutôt déficiente. Sa mère ne l’aime pas. Mais Harvey n’est pas un garçon malheureux. D’abord parce qu’il a un boulot : équarrisseur dans une usine où l’on retraite toutes sortes de carcasses qui finissent dans les assiettes des mômes des cantines scolaires ou celles des vieux des maisons de retraite. Doolittle, son patron, l’exploite éhontément, mais Harvey s’en fout. Dès qu’on signale un incendie dans la région, il rejoint la caserne d’Ashleen et, en tant que pompier volontaire, porte secours à ses concitoyens. Mais surtout, le soleil qui éclaire sa vie n'est autre qu'Amber, une fille super belle qu’il aime et qui l’aime... Mais voilà qu’un car transportant des adolescents disparaît mystérieusement sans laisser de traces et que de plus en plus de maisons brûlent en ville... Avec l’ensemble de cette trilogie, nous avons une histoire improbable, originale, une espèce de farce macabre, dérangeante, loufoque, échevelée, labyrinthique, complexe, baroque, violente, glauque, grinçante, cynique, percutante, « trash ».

Philippe Thirault : Vous pouvez même ajouter qu’il y a là-dedans des éléments du « gore », surtout dans Heureux les Imbéciles du reste, puisqu’il est question de zombies ! Mais, comme tout bon « gore », il ne faut pas oublier que tout cela est parodique ! (Rires) C’est très sanglant, effectivement, mais en même temps – du moins je l’espère ! – très drôle !

Assurément ! Nous avons là effectivement des romans noirs décalés dans lesquels humour, sensualité et horreur alternent, se chevauchent et se confondent tour à tour. Il est question de souffrance et de tendresse à l’état brut. D’érotisme, d’intérêts abjects (politiques ou financiers), d’expérimentations choquantes... L’ensemble s’appuie sur une construction solidement maîtrisée et une action menée à un rythme trépidant. Et au final, les mésaventures sanglantes d’Harvey, un type diminué mais terriblement attachant, sont touchantes, fascinantes, hilarantes, écœurantes (parfois vomitives ! ).

Philippe Thirault : En fait, dans ces livres, chaque lecteur est interpellé par un truc qui le dégoûte. Ainsi, par exemple, en est-il de ce qui arrive au chien des Holmes dans Hémoglobine Blues ! Harvey qui ne sait pas trop quoi faire de sa vie, décide tout à coup qu’il va devenir peintre en voyant vomir le chien de ses voisins qu’il emmène à la décharge municipale où il bouffe les restes des cadavres humains qui sortent de l’hôpital. En fait, il vomit un truc d’une couleur incroyable qui frappe Harvey au point qu’il souhaite faire de l’art à partir de cette matière ! Tout bien considéré, cette séquence n’est pas très longue. Il n’empêche qu’elle a impressionné un nombre affolant de lecteurs. Je ne saurais pas dire pourquoi ! A mon sens, ce n’est pas ce qu’il y a de plus dur dans le roman ! .. (Rires) On m’a souvent dit que Speedway est le roman le plus dur que j’ai écrit. Peut-être parce je parviens, dans mon écriture, à aller de plus en plus à l’essentiel ? J’ai relu rapidement Hémoglobine Blues lorsqu’il est ressorti en format poche. Il est bien évident que je ne l’écrirais pas du tout de la même manière aujourd’hui. Il y a quelques défauts d’écriture et de construction ! Dans Speedway, je suis peut-être arrivé à plus d’intensité. Du coup, effectivement, certaines descriptions s'en trouvent plus difficiles à supporter. C’est très noir, je le concède mais, là aussi, il y a un décalage énorme du fait de la narration du héros puisque toute l’histoire est relatée par un simplet qui raconte tout naturellement avec ses mots à lui ce qu’il voit. Il n’y a aucune censure de sa part. La violence est là, certes, mais son regard apporte une certaine distance, un décalage. Si l’action était racontée par une voix impersonnelle, alors là oui, ce serait totalement insoutenable ! Mais ce n’était évidemment pas ce que je voulais faire. Pas du tout !

On retrouve dans vos romans une ambiance très américaine, un univers complètement déglingué, sordide, cauchemardesque. Les personnages qui y évoluent sont des caricatures. Jamais vous n’hésitez à grossir le trait ! Peu de gentils, beaucoup de crapules et finalement personne s’en tire à bon compte. L’air de rien, là où il passe, Harvey fait le ménage et la vérité éclate : magouilleurs et autres salopards n’ont qu’à bien se tenir ! .. Tout cela nous est offert dans un style clinquant et dru, une écriture subtile, cinématographique, finement ciselée, avec des formules qui font mouche, le sens de la démesure et des dialogues aux petits oignons. Le moins qu’on puisse dire est que vous sortez des sentiers battus et que vos lecteurs se régalent ! Cela dit, pourquoi plantez-vous toutes vos histoires aux Etats-Unis ?

Philippe Thirault : Parce qu’en l’occurrence, ce qui m’a donné envie d’écrire cette trilogie est Sailor et Lula, le film de David Lynch. Outre le mélange de violence et de romance qu’on y trouve, j’avais adoré le fait que Lynch soit parvenu à rendre attachants des idiots, des débiles qui ont des dialogues d’une crétinerie insensée dans une action belle, romantique et... poétique parfois. J’ai eu envie de raconter une histoire ressemblant à celle-là. Cela ne pouvait se passer que dans cette ambiance du Sud des Etats-Unis parce que ce pays est celui de toutes les démesures. Il n’y avait que là que les personnages que je souhaitais mettre en scène pouvaient trouver leur cadre naturel... L’histoire de la série BD Miss se déroule également aux Etats-Unis. Dans ce cas, le décor new-yorkais des années folles est choisi comme révélateur de personnalités. Pour Lucy, qui se passe en Californie, c’est l’aspect exotique qui m’a attiré. Au départ, cette histoire devait se dérouler durant la ruée vers l’or en Alaska. Le décor en aurait été complètement différent. Je n’ai pas trouvé beaucoup de documentation sur le sujet, par contre beaucoup plus sur la ruée vers l’or en Californie. Alors pourquoi pas l’Ouest américain ? (Rires). Je voulais que mes personnages se retrouvent géographiquement très éloignés les uns des autres. Mais il n’y avait pas de ma part une volonté précise de décrire une époque, un lieu, mais simplement de trouver un décor dans lequel les personnages évolueraient de façon non pas réaliste, mais cohérente.

Vous nous dites avoir été fortement influencé par le film de David Lynch. Avez-vous été aussi impressionné par le roman de Barry Gifford ?

Philippe Thirault : Je n’ai pas lu le Sailor et Lula de Gifford. Par contre, j’ai lu Port Tropique que j’ai adoré et qui m’a énormément influencé dans la construction de mes romans. Pour Lucy, on retrouve la succession de tout petits chapitres ; pour Hémoglobine Blues c’est la narration à la première personne du présent. Je trouvais également assez intéressant que dans ce roman, Barry Gifford ait décidé que le héros meurt à la fin alors que c’est lui qui raconte l’histoire ! (Rires). Je n’ai donc pas lu Sailor et Lula, mais j’ai vraiment adoré le film. Je ne sais pas si Lynch a fait une adaptation fidèle du livre et je suppose qu’il a amené énormément de choses personnelles dans ce film. En tous cas, il est incontestable que l’univers de ce cinéaste m’intéresse et m’a beaucoup influencé.

Etes-vous déjà allé aux Etats-Unis ?

Philippe Thirault : Non, jamais ! Je connais les Etats-Unis par les films que j’ai eu l’occasion de voir. Moi, j’apporte une vision déformante d’un truc qui est déjà déformé puisque c’est par les médias, les bouquins, les films, que je connais ce pays. Que je fasse du polar ou du western, j’inscris mes histoires dans un genre. Le but est d’assimiler quelque peu les codes de ces genres-là, puis de proposer autre chose et surtout d’emmener le lecteur dans de nouvelles directions, de le surprendre à partir d’une base universelle. Cela dit, en matière de documentation, je m’en tiens à un ou deux bouquins, pas plus, histoire de sentir un peu l’époque, de ne pas dire trop de bêtises. Ensuite, je fais résolument dans la fiction et dans la description de personnages un peu hors normes. J’essaie donc de limiter l’apport documentaire, même s’il y a des tas de choses qui me passionnent, en histoire ou autre. Pour écrire le scénario de la série Miss, j’ai lu un bouquin publié chez Autrement qui traitait de la vie à Harlem entre 1900 et 1940 : il y avait là-dedans des cartes et quelques analyses intéressantes sur la ghettoïsation d’Harlem... Je n’ai pas de message à faire passer. Je m’attache plutôt à décrire une réalité humaine qu’une réalité sociale ou historique. A partir du moment où les personnages sont vrais et forts, on peut les faire évoluer n’importe où. Et ce qu’on décrit amène tout naturellement le lecteur à réfléchir à certaines choses. Mais ce n’est pas non plus ce que je demande à tous mes lecteurs ! Pour moi, c’est la base d’une bonne histoire ou d’un bon scénario ! Il faut que les personnages existent, qu’ils ne fassent pas toc, qu’ils ne soient pas éthérés, qu’on ait pas l’impression d’avoir lu les dialogues cent cinquante fois. Quand c’est le cas, pour moi, tout de suite c’est une réussite. Une exigence à avoir : on jette tous les clichés, tous les lieux communs, même s’ils peuvent servir facilement... Je n’applique pas non plus la technique américaine : je ne consacre pas trois pages à chacun de mes personnages en décrivant d’où ils viennent, ce qu’ils vont faire, leur enfance, leurs sentiments. Non ! Il me faut juste, à un certain moment, les sentir ! Alors, tous les éléments doivent se mettre en place naturellement. En fait, à un instant T, rien qu'en pensant aux personnages et à l’histoire, tout doit se décoincer et va rouler.

Vous qui aimez tant le cinéma, n’envisagez-vous pas d'adapter ou de voir adapter vos quatre romans pour le grand ou le petit écran ?

Philippe Thirault : J’aime le cinéma, c’est vrai, mais je ne connais rien de ses aspects techniques ! L’écriture cinématographique est quelque chose de bien particulier qui me dépasse complètement. Adapter mes bouquins, si on me le propose, si on m’aide, si on m’explique un peu comment cela se passe, peut-être essayerai-je ? .. Mais rien n'est moins sûr ! Lorsque j’ai démarré, j’ai, il est vrai, écrit un long métrage, mais il s’agissait plutôt de ce qu’on appelle une continuité dialoguée dans laquelle on explique ce qui se passe avec les dialogues. Mais au cinéma comme en BD, il faut un découpage par scène... En fait c’est un peu comme pour le théâtre - j’adorerais écrire pour le théâtre, je m’y suis du reste essayé - mais je ne connais pas assez le théâtre pour exploiter ce genre au mieux des possibilités qu'il offre, parce que ce qu’il faut c’est aller le plus loin possible dans le genre. Or j’ignore tout ou presque de la technique des décors, de tout ce que l’on peut faire sur une scène, de la mise en scène en général. Je n’appréhende pas du tout tous ces aspects propres au genre. Idem avec le cinéma ! Je me sens bien plus à mon aise dans le roman et dans la bande dessinée ou les techniques d’écriture sont plus empiriques.

Quels sont les auteurs qui vous ont donné le goût de la littérature ?

Philippe Thirault : Ils sont de deux types. Il y a d’abord eu ceux qui ont structuré mon écriture à l’époque de mon adolescence. Maupassant en fait partie, en raison de la force et la richesse de ses histoires, même dans les nouvelles les plus courtes. Mais aussi en raison du style limpide, clair et évocateur qui lui était propre. Parallèlement, un autre auteur qui n’a rien à voir avec Maupassant a aussi beaucoup compté : San Antonio, un écrivain qui, dans son invention, son délire, son vocabulaire, m’a toujours bluffé ! C’est quelqu’un qui a créé une nouvelle langue ! Voilà donc les deux auteurs que j’ai lus lorsque j’étais adolescent, à une période où je ne voulais pas spécialement écrire, mais qui m’ont énormément influencé pour le style. Plus tard, pour l’univers, je citerai Boris Vian, James Ellroy, des auteurs qui finalement sont très loin de moi dans la réalisation, mais qui m’ont donné de sacrées claques. Je pourrai aussi évoquer certains poètes, des dramaturges et beaucoup de réalisateurs de cinéma qui écrivent leurs scénarios tels Bertrand Blier, par exemple. La toute première chose que j’ai écrite est le scénario de long métrage dont je vous ai parlé tout à l’heure. Je m’y suis mis après avoir vu Tenue de Soirée ! Pour moi, ce film est un chef d’œuvre parce que Bertrand Blier est un type qui écrit magnifiquement. Je pourrai aussi affirmer la même chose en ce qui concerne David Lynch ou Martin Scorsese. Ce sont des gens qui ont vraiment perfectionné leur art.

En fait, le désir d’écrire vous a pris sur le tard !

Philippe Thirault : Effectivement. Au risque de vous décevoir, vers l’âge de vingt ans seulement. Je n’ai pas été poursuivi par une vocation précoce, comme certains écrivains dès l’âge de sept ans ! (Rires) Bien sûr, ainsi que l’affirme la biographie officielle, j’écrivais des histoires quand j’étais tout gamin, mais bon ! Quand j’ai commencé, j’ai écrit ce fameux scénario de long métrage, mais ça n’a été suivi de rien ! Cependant, lorsque je me suis essayé à la nouvelle, j’avais vraiment envie de raconter des histoires ! Cela me fait penser à Serge Gainsbourg, un autre auteur qui m’a énormément influencé mais qui n’était pas du tout un écrivain. Pour moi, c’est quelqu’un qui allait très loin, à la fois dans le fond et dans la forme, quelqu’un qui a donné beaucoup de complexes à tous les paroliers... et même à beaucoup d’autres auteurs. Il était innovant sur la forme il savait jouer avec les mots et les rythmes, tout en racontant quelque chose et en parlant toujours de sentiment. C’est un peu ce que j’essayais de faire avec mes nouvelles. Elles étaient toujours très très courtes, mais j'avais à cœur de raconter une histoire et, à chaque fois, j’essayais d’expérimenter un truc différent en narration. C’est à partir de cette expérience-là que je me suis persuadé que j’allais devenir un auteur. Pas avant !

Pensez-vous l’être devenu aujourd’hui ?

Philippe Thirault : Je le crois sincèrement. Du moins suis-je convaincu d’être sur la bonne voie. Je ne vis pas encore de ma plume parce que je ne vends pas beaucoup de livres. Pour vous donner un exemple, il a dû se vendre au mieux deux milles exemplaires de Speedway. Par contre, j’ai vendu les droits de la trilogie en poche ! Je n’ai pas des revenus énormes, mais ça démarre ! Il faut mettre le doigt dans l’engrenage et là, c’est un cercle vertueux qui fait qu’une fois que ça commence à marcher, ça continue par la suite ! Je ne sais pas faire autre chose qu’écrire et, en ce qui me concerne, cette activité n’est pas du travail. C’est clair ! Ce n’est pas un effort. Il faut juste que je m’installe devant mon ordinateur et que j’écrive. Ce n’est absolument pas une souffrance, plutôt une facilité qui m’a été donnée et que j’essaie d’exploiter au mieux. Pendant dix ans, j’ai bossé dans une boîte de sondages où j’étais vacataire. J’avais pas mal de temps libre à consacrer à l’écriture, mais depuis un an, je suis en congé parental chez moi. Je m’occupe de ma gamine et j’écris à temps plein. Il y a des gens que cela flipperait, pas moi ! C’était mon rêve. (Rires) Je ne me suis jamais emmerdé de ma vie, encore moins maintenant. Je fais ce qui me plaît, c’est une chance, je m’en rends parfaitement compte et j’en profite. Pour vous donner un exemple, en tant que scénariste de bande dessinée, une histoire me demande environ un ou deux mois de boulot – pour les dessinateurs, c’est beaucoup plus long ! -. Pour vivre de ce travail, il faut lancer plusieurs séries, avoir plusieurs scénarios qui tournent sur l’année. C’est ce que j’essaie de faire actuellement pour gagner ma vie, me plus toucher que des à-valoir, mais aussi des droits d’auteur, si par bonheur ces séries marchent !

Peut-on évoquer la genèse de Lucy ?

Philippe Thirault : Bien sûr ! Ce bouquin est vraiment parti d’une phrase de Cent Ans de Solitude - un roman que j’ai adoré – qui parle de faux signaux envoyés par une armée. Cette phrase évoquait une imposture, un mensonge, et elle m’a fasciné. Sans doute parce que je suis moi-même un mauvais menteur. Les gens qui ont du bagout, qui transforment la vérité, je trouve cela assez incroyable. Voilà pour le point de départ de Lucy puisqu’il s’agit d’un roman avec des éléments épistolaires et une ambiguïté sur l’identité à la fois des personnes qui écrivent et celles qui reçoivent les lettres. Comme je tenais à cette ambiguïté dans la relation, il était indispensable d'installer de la distance entre les personnages pour que les lettres mettent beaucoup de temps à arriver à leurs destinataires. J’ai porté ce livre qui a mûri pendant une année avant de passer à l'écriture.

Toutes vos histoires demandent-elles à mûrir longtemps avant que vous écriviez ?

Philippe Thirault : Souvent. Hémoglobine Blues était au départ un scénario de bande dessinée que j’ai écrit quand j’avais vingt ans, après avoir vu le film Sailor et Lula. Il faisait partie des scénarios que j’avais montrés à Makyo qui l’avait trouvé trop dur pour de la BD. A l’époque, j’avais déjà écrit la suite. Du coup, cinq ans après, je me suis dit : « Pourquoi n’en ferai-je pas un roman, tout compte fait ? ».

Avant de vous lancer dans l’écriture de ce roman, saviez-vous qu’il ferait partie d’une trilogie ? Aviez-vous déjà réfléchi à la structure de chacune des trois intrigues ?

Philippe Thirault : Oui, tout à fait ! Cela correspondait à des scénarios de bande dessinée qui formaient une sorte de mini série. En fait, lorsque j’ai publié Hémoglobine Blues, j’ai annoncé à Tania Capron, la directrice du Serpent Noir, qu’il existait une suite éventuelle. Elle a trouvé l'idée géniale et m’a dit : « Vas-y ! ». J'ai donc écrit assez vite Heureux les Imbéciles qui a été publié six mois après le premier volet. Par contre, pour en arriver à Speedway, je me suis aperçu que l’idée que j’avais pour le troisième volet de la trilogie n’était pas bonne (Rires) ! Et j’ai un peu « galéré » pour écrire le roman. Je suis reparti de zéro, finalement ! C’est la raison pour laquelle l’histoire se passe avant Hémoglobine Blues et Heureux les Imbéciles. En fait, après le deuxième volet, je ne savais pas quoi raconter. Ce que j’avais imaginé originellement ne tenait pas la route. Il m’a donc fallu beaucoup de temps pour écrire Speedway et franchement ça a été un peu « hard ».

L’intrigue de la trilogie est parfaitement improbable, mais semble cependant s’appuyer sur des faits divers piochés dans l’actualité contemporaine. Ces rubriques vous ont-elles ou non inspiré ?

Philippe Thirault : Indirectement, je pense ! Je suis effectivement assez friand de faits divers. Dans ce qu’ils ont d’absurde, par exemple, ou de décalé ! Alors oui, cela a bien dû m’influencer. Par contre, je me méfie de l’anecdote. Il faut faire attention à ce qu’un fait divers ne vampirise pas un peu l’histoire que l’on veut raconter. En fait, la lecture des faits divers me donne une approche non pas de l’humanité (Rires), mais des gens, de l’humain, qui fait que dans ce que je vais écrire ultérieurement, on va immanquablement retrouver certains éléments.

Pour quelles raisons avez-vous décidé de raconter l’histoire d’Harvey dans le cadre d’une trilogie et non en un seul bouquin ?

Philippe Thirault : Tout simplement parce que j’ai écrit les trois bouquins à des périodes très différentes de ma vie et que – je n’ai rien contre les gros bouquins de cinq cents pages ! – je considérais qu’il s’agissait de trois histoires distinctes, même si elles se déroulaient dans le même univers, même si elles reprenaient les mêmes personnages, même si chronologiquement Heureux les Imbéciles se passe tout de suite après Hémoglobine Blues. Peut-être aussi parce que, dans la mesure où il s’agissait de scénarios de BD au départ, chacun correspondait à un album, à une histoire à part entière. D’ailleurs chaque volet de cette trilogie peut se lire indépendamment des deux autres. Le fait est que ces trois bouquins sont assez différents. En tout cas, ils le sont pour moi !

Que voulez-vous apporter ou dire grâce à vos romans ?

Philippe Thirault : C’est clair que je ne fais pas dans « l’entertainment », que ce n'est pas seulement la distraction qui m'intéresse, quelle soit « gore » ou pas (Rires) ! Dans mes bouquins, je crois qu'on retrouve aussi tout ce en quoi je crois. Certains lecteurs seront sensibles aux thèmes que j’aborde : le racisme, la violence et tous les autres sujets qui me préoccupent. Simplement, j’essaie de m’attacher à les mettre dans une forme qui fasse que cela se lise facilement. J’ai bien sûr le désir de faire partager mes sentiments, mes convictions sur certaines choses. Sur la forme, j’ai la volonté de ne pas faire de concessions : la noirceur, et la description de la violence pour la stigmatiser seront toujours perceptibles. Quand on parle de mes bouquins, on parle de romans noirs, non de polar puisqu’il n’y a pas d’enquête ni d’énigme ni de révélation ni coup de théâtre. Vous avez raison d’affirmer que je raconte des histoires improbables. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’histoire, que ce que je raconte n'a ni queue ni tête... J’aime que tout tourne autour des personnages. Ainsi par exemple, dans Miss, je pense que la description que je donne de Slim, le « proxo » Noir, sans verser dans le discours antiraciste, apporte énormément plus de choses qu’un pamphlet ou qu’un texte beaucoup plus théorisé ou plus réfléchi... Celui de mes livres qui a le mieux marché est Hémoglobine Blues, le roman assurément le plus radical que j’ai écrit. Cela m’encourage à persévérer dans cette voie sans trop me poser de questions.

Etes-vous un gros lecteur ? Eclectique ou plutôt versé dans un ou plusieurs genres ?

Philippe Thirault : Je lis peu parce que je suis quelqu’un de difficile, voire impitoyable ! Très souvent déçu, je suis devenu méfiant et du coup je fais moins l’effort de partir à la découverte de nouveaux auteurs. Cela arrive souvent que je ne dépasse pas cinq pages d’un bouquin ! Je ne peux pas par exemple lire un auteur qui n’a aucun style, qui écrit platement. Les personnages et les situations caricaturales sont également rédhibitoires. Le cliché me fait vomir. L’exemple type de ce genre de soupe indigeste pourrait être Et Si C’était Vrai de Marc Levy, mais il y en a plein d’autres.

Y a t-il des auteurs contemporains dont vous vous sentez proches ?

Philippe Thirault : Lisant très peu, des tas de bons auteurs ont dû m’échapper ! Sur la forme, je me sens proche de tous les stylistes, c’est à dire les auteurs qui n’ont pas une écriture clinique, froide, dépourvue de recherche sur les mots, les métaphores. Attention, je ne parle pas d’expérimentation formelle, mais bien de l’utilisation des richesses infinies de notre langue et finalement de la perpétuation d’une certaine tradition littéraire française qui privilégie le style ! Il est d’ailleurs étonnant de constater que cette exigence stylistique est très présente, en France, dans un milieu sous-considéré comme celui du polar. Pour moi, Marc Villard fait partie de ces grands stylistes. Sur le fond, je me sens proche de Thierry Chevillard, un auteur du Serpent Noir qui a publié deux bouquins : The Bad Leitmotiv (prix Truffe Noire 2001) et Dolorès Escudo. C’est un fou furieux qui pond des textes d’une violence extrême. Mais dans ses rapports avec la violence qu’il décrit, Chevillard n’est soupçonnable d’aucune ambiguïté, d’aucun voyeurisme. Et puis c’est écrit à huit cents à l’heure ! Il fait encore moins de descriptions que moi, c’est dire ! Les « chapitres » ne sont souvent constitués que d’une succession de dialogues tranchants comme une lame de rasoir. Ces bouquins sont deux grandes claques, sûrement les plus fortes que j'ai jamais reçues dans ma tronche de lecteur. Le petit hic, ce sont ses fins : Chevillard a encore du mal à canaliser son énergie débordante à l’intérieur d’une intrigue imparable. Mais cela viendra. Pouy m’a dit : « S'il y en a un troisième comme Chevillard et toi, vous allez former une école ! »...

Quels sont ceux aujourd’hui dont vous admirez l’œuvre ?

Philippe Thirault : Pour rester dans le polar, Ellroy est sûrement le meilleur de ce genre qu’il a entièrement renouvelé et, en quelque sorte, fait totalement imploser ! Mon bouquin préféré de lui est Le Grand Nulle Part, un chef d’œuvre absolu. L.A. Confidential est encore très bien, mais par la suite (dans American Tabloïd, par exemple), je trouve qu’il est un peu prisonnier de la forme de narration qu’il a créée et qu’il reproduit à l’envie. Sauf dans Ma Part d’Ombre où il retrouve beaucoup de spontanéité. Sa grande force est de faire de vrais polars avec des personnages qui ont la complexité du Noir.

Aimez-vous la nouvelle ? Si oui, pourquoi ? Dans ce cas, pourra t-on lire bientôt un recueil de vos nouvelles ?

Philippe Thirault : Aimant les textes courts et denses, la nouvelle est un genre dans lequel je m’exprime naturellement. C’est notamment par des nouvelles et des contes que j’ai démarré mon expérience d’écrivain lorsque j’avais vingt ans. Sur la cinquantaine de textes que j’ai écrits à ce moment-là, je n’ai rien gardé car ils étaient franchement mauvais. C’était du débroussaillage ! Aujourd’hui, je n’écris environ qu’une nouvelle par an, c’est vous dire qu’il faudra attendre quelques années encore pour parler de recueil !

Aimeriez-vous écrire pour la jeunesse ? Pourquoi ?

Philippe Thirault : Toutes les formes d’expression écrite m’intéressent, le livre pour la jeunesse en fait donc partie, comme d’ailleurs le théâtre, le cinéma, la poésie... mais j’essaye pour le moment de développer des projets personnels dans le roman et la B.D. adultes et cela me prend tout mon temps.

L’actualité éditoriale de Philippe Thirault ?

Philippe Thirault : Pas d’actualité en inédits. En revanche mes quatre romans sortent en poche : la Trilogie Noire au Seuil (Hémoglobine Blues en mars 2001), et Lucy dans la collection Motif du Serpent à Plumes (juin 2001).

Les projets ?

Philippe Thirault : Un roman dans la veine stylistique de Lucy : une histoire d’aventure qui se déroule au début du siècle, entre la France et la Birmanie. Je n’en dis pas plus car, comme pour Lucy, l’intrigue repose sur une imposture.

Interview réalisée par Patricia Mevel

Bibliographie

Romans :

Lucy, ed. Le Serpent à Plumes – 1997

Hémoglobine Blues, ed. Le Serpent à Plumes – coll. Serpent Noir – 1998, rééd. ed. Le Seuil – coll. Points Policier – 2001

Heureux les Imbéciles, ed. Le Serpent à Plumes – coll. Serpent Noir – 1998

Speedway, ed. Le Serpent à Plumes – coll. Serpent Noir – 2000

Nouvelles :

« Pearl », in recueil collectif Hollywood, ed. Eden Noir (octobre 2000)

« En dessous ensemble », in Le Journal de L’Eclipse, hors série exceptionnel de Ciel et Espace (1999)