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Rencontre avec Jean-Hugues Oppel

(animation : Patricia Mevel)

Mercredi 24 janvier 2001, 20h30. L'auteur que nous avons le plaisir de recevoir ce soir affirme haut et fort qu'il est un mauvais garçon. Force est de reconnaître qu'il en a l'apparence ! Une grande carcasse solide et bien campée, une allure d'ours bourru, mais des postures de félin à l'affût. Seuls les yeux bruns dénotent quelque peu, tout le reste est noir : barbe, cheveux et tenue vestimentaire. L'homme est assurément un être inquiet et tourmenté, mais le sourire rassure : s'il apprécie et revendique le noir, ce garçon-là n'en est pas moins ouvert, affable. Il aime le rire, le calembour. Et le dialogue aussi ! .. Jean-Hugues Oppel est né en 1957, d'un père helvétique et d'une mère française, il vit et travaille actuellement à Nogent sur Marne. Entre sa compagne et les quatre chats qu’il affectionne. Depuis toujours, il a aimé raconter des histoires : d'abord nourri à la science-fiction puis au polar, il a tout d'abord travaillé comme opérateur pour le cinéma puis s'est mis à écrire des romans entre deux tournages...

Aujourd'hui vous ne tournez plus du tout et vous consacrez entièrement à l'écriture pour l'édition, pour les écrans, le petit comme le grand, mais vous ne désespérez pas de revenir un jour au cinéma. Serait-ce en tant que réalisateur ?

Jean-Hugues Oppel : C'est un vieux rêve, une de mes premières vocations, et plus le temps passe... Je laisse encore pour l'instant ce désir figurer dans ma biographie parce que ça sonne bien, mais, par honnêteté intellectuelle, je pense que d'ici quelques années je l'enlèverai si je n'ai pas fait de film. On prend goût à rester seul à la maison, à coucher sur le papier ses propres délires sans rien demander à personne... Chapitre 1 : " Brest, petit matin, la brume serpente entre les entrepôts, le cirque est là. Dans les immeubles, les enfants se réjouissent. Le drame survient sur le coup de onze heures : une cage mal fermée en raison d'un cadenas cassé et douze éléphants en furie remontent la rue principale, la rue Jean Jaurès... " Lorsqu'on est tout seul à la maison, on peut très bien se permettre d'écrire ce genre de chose, c'est génial. Mais pour le réaliser au cinéma, c'est une autre paire de manches ! Le producteur commence par vous dire : " Douze éléphants ? C'est beaucoup ! Un seul devrait suffire, la cage sera petite ! ". Puis il enchaînera : " Et si, en fait, toute cette histoire était rendue du point de vue de la boulangère qui s'écrie : " Ciel, douze éléphants furieux remontent la rue Jean Jaurès ! ", cela nous causerait moins de soucis "... Avouez que c'est assez frustrant ! Voilà pourquoi je ne sais pas si je serai réalisateur un jour. A cause des éléphants ! (Rires) Vous avez lu mes livres ; c'est plutôt ce genre d'histoires-là que j'imagine que : " Charles-Henri, seul dans sa chambre sous les toits, se demande s'il va d'abord réussir à passer sa thèse ou finir par coucher avec Gwendoline, sa voisine du dessous... ". Ce n'est pas mon genre de prédilection. Cela dit, ça peut tout de même faire des bons films !

Venons-en maintenant à votre œuvre littéraire. Nul ne peut contester que vous êtes un auteur qui a un sens aigu du suspense, qui travaille son style au scalpel. Votre écriture se fait méticuleuse, nerveuse, fébrile, terriblement efficace. On peut dire que vous faites du cinéma avec les mots, que vous maniez humour noir, cynisme, ironie et calembours avec une certaine maestria. Pourquoi ce goût immodéré pour les calembours ?

Jean-Hugues Oppel : Tout simplement parce que j'aime bien ça ! Je professe en effet un saint amour du calembour, de l'approximation douteuse - qui sont les meilleures de toutes façons - de l'art du contrepet, enfin de tout ce qui est jeu sur les mots, double sens, etc. Personnellement, j'en suis du reste un grand amateur. Pour moi, c'est une bouée de sauvetage par rapport à l'écriture. J'écris quand même des choses relativement noires, épouvantables, mais je mène une vie tout à fait normale. Je n'ai encore assassiné personne, je n'ai pas vendu d'armes, mon père était quelqu'un de tout à fait ordinaire, je n'ai pas fait de prison... Il faut donc que j'invente puisque je n'ai rien dont je puisse témoigner. Cela dit, je suis assez provocateur, réducteur, caricaturiste, mais je n'ai pas vécu d'inceste dans mon enfance non plus ! .. Et j'aime bien pousser un peu le trait. Par ailleurs, je ne suis pas non plus une jeune et jolie femme blonde de vingt-quatre ans évoquant des horreurs épouvantables. Il faut que je fasse travailler mon imagination, cependant, ce genre d'inventions-là me fait terriblement peur ! .. Et puis, j'ai toujours à cœur de ne pas être un donneur de leçons, de ne pas me montrer péremptoire, alors, de temps en temps, un jeu de mots, un calembour sont les bienvenus ! D'autant plus que cela peut faire exister un personnage ! C'est aussi une manière de faire un clin d'œil au lecteur, de lui faire comprendre que lorsque je lui dis : " Ne me prenez pas au sérieux ! ", cela ne signifie pas que j'écris n'importe quoi, des conneries monumentales, mais veut seulement dire : " Ne me prenez pas pour ce que je ne suis pas ! ". ça met une petite distance... Parfois, il est vrai, je me laisse un peu entraîner, sinon c'est le plaisir de jouer avec les mots qui m'anime. Ce que je vous raconte peut être abominable, mais bon, soufflons un peu ! Un calembour permet de faire une petite pause dans l'horreur. Et puis, autant vous l'avouer ! Dans une scène épouvantable, je trouve tout particulièrement sadique de glisser un gros calembour qui fait autant ricaner le lecteur que l'auteur !

Vous écrivez du polar noir, sans concessions, des histoires sombres, fortes, qui prennent aux tripes, et ne laissent jamais indifférents, des intrigues bien ficelées, bien construites, rondement menées. Impossible de lâcher le bouquin tant qu'on n'est pas arrivé à la fin ! Vous nous offrez des romans ciselés, solides, à la mécanique bien huilée, des romans qui collent à la réalité, des romans qui souvent trouvent leur origine dans des faits divers. Est-ce toujours le cas ?

Jean-Hugues Oppel : Non, pas forcément ! Ils s'en nourrissent parce que rien de ce qui est humain ne m'est étranger. Pour moi, les faits divers ont un certain " charme ". Ils ne bénéficient pas d'une couverture médiatique spectaculaire comme beaucoup d'autres événements, mais ils donnent à voir de petits détails qui font la moelle humaine. Tout à coup, on touche un peu l'irrationnel des parcours sociaux ou psychologiques. Tout n'est pas forcément dû au hasard. Cela dit, retenir un fait divers pour vous le raconter ne m'intéresse absolument pas. Je vais m'en servir, le dissoudre dans mon intrigue. Il m'est même arrivé d'écrire un fait divers un an avant qu'il se produise ! Il s'agissait en l'occurrence d'un livre écrit pour la jeunesse : la première aventure du Furet qui se déroule dans le milieu de l'escalade et dont le titre est Piège à la Verticale. J'avais imaginé une rivalité de clubs qui aboutirait à un sabotage de cordes. Quelqu'un devait tomber. Au moment où il tombe s'est posée pour moi la question de le tuer ou non. J'aime bien tuer des personnages, même lorsque j'écris pour la jeunesse : il n'est pas correct d'habituer les enfants à un monde où tout va bien, où les méchants sont systématiquement punis et les bons récompensés. Je pense au contraire qu'il faut les habituer très tôt à un monde où tout n'est pas aussi rose que ça ! C'est la raison pour laquelle, dans mon livre, j'avais mis un petit buisson pour accueillir mon tombeur de manière à ce qu'il s'en sorte, mais avec un petit mois d'hôpital quand même ! Un an après avoir écrit Piège à la Verticale, un bulletin d'information évoque une rivalité entre clubs d'escalade - non pas des clubs de spéléo mais de ceux qui explorent les grottes des falaises - un sabotage de corde s'était soldé par la mort d'un homme. Mon livre n'était pas encore sorti, le saboteur n'avait donc pas pu s'en inspirer !

Est-ce le seul exemple ?

Jean-Hugues Oppel : Non ! Dans Six-Pack, j'avais cru avoir inventé quelque chose d'absolument abominable, que j'ai retrouvé, six mois plus tard, dans les faits divers américains. Une femme qui ne pouvait pas avoir d'enfant avait volé celui de sa meilleure amie... Je n'en tire absolument aucune gloire parce que je crois que nous sommes tous humains, tous terriens, avant d'être différents, culturellement parlant. Nous sommes tous bâtis à partir de la même " argile " mentale. On peut retrouver les mêmes passions, les mêmes rêves, qu'ils soient religieux, sacrés ou non, du fin fond de Bornéo aux quartiers chics de Manhattan ! C'est en cela que l'être humain est unique. On ne peut finalement rien inventer : les pires horreurs ont déjà été commises, sont en train de se commettre ou se commettront. Même si j'y pense un peu avant et que cela se produit ultérieurement, il n'y a aucune raison pour que je me vante ! Finalement, c'est assez logique, si moi j'y ai pensé, quelqu'un d'autre y a pensé avant ou il y pensera plus tard, sans forcément s'inspirer de ce qu'il aura pu lire. Tout simplement parce qu'il s'agit d'un être humain, tout comme moi. Parce que, tout compte fait, nous sommes constitués des mêmes neurones, en bien comme en mal... Un autre exemple me vient encore à l'esprit. Brocéliande-sur-Marne m'a été inspiré par la commune dans laquelle je vis et que j'ai vu changer. J'ai écrit ce livre au début des années 90 – je suis arrivé à Nogent-sur-Marne en 1988 – nous étions en plein boom immobilier et j'ai vu la commune se transformer en l'espace de trois ou quatre ans. Pour ceux qui connaissent, Nogent-sur-Marne, c'était Les Ritals de Cavanna, les guinguettes, toute une histoire... Cette commune n'a jamais été une banlieue dortoir, hyper-prolétaire, c'était une banlieue " mélangée ". Après 1990, étant donné le prix du mètre carré, ça l'est devenu nettement moins ! Comment une ville change, change de population et donc forcément en arrive à changer de statut ? En se posant ce genre de questions, on va au-delà du fait divers, on s'intéresse au fait social.

Vous dites écrire du polar pour tous les âges, des mots d'urgence, de combat, de tendresse, une littérature noire revendiquée pour rire, s'interroger, se passionner, rêver et frissonner. Tout un programme ! Depuis 1983, on vous doit une dizaine de livres pour adultes, dont les premiers ont été publiés à la Série Noire. Le tout dernier, sorti en 2000, est la réédition d'un recueil publié à La Loupiote en 1998, Un Tigre Chaque Matin. Il compile quinze nouvelles publiées dans diverses revues. En 2000 également, vous publiez un roman chez Rivages, dans la collection Rivages / Noir. Il s'agit de Cartago : 14 juillet 1994, traditionnel défilé sur les Champs-élysées, c'est la première présentation publique des forces armées européennes de défense commune, l'Eurocorps. Dans la tribune d'honneur, tout le monde se lève pour les saluer, y compris François Mitterrand, pourtant bien malade et affaibli par le cancer qui le ronge. Depuis la fenêtre du Crillon, un hôtel situé sur la place de la Concorde, s'est embusqué un tueur à gages qui attend son heure, qui vise et qui tire. Le Président de la République vient de s'asseoir et c'est un officiel allemand qui se fait dézinguer. On déguise le crime en malaise cardiaque. Tous les services de police, y compris le plus secret d'entre eux, la DOG, sont sur les dents. La DOG existe-t-elle effectivement ou pas ?

Jean-Hugues Oppel : Non, bien sûr ! C'est une pure invention ! (Rires)

Ce service est pourtant criant de réalisme !

Jean-Hugues Oppel : Il y a un indice qui aurait dû vous le faire comprendre ! Ce service s'appelle la Direction des Opérations Générales, la D.O.G, la DOG. Je trouvais plutôt marrant de l'appeler ainsi, ne serait-ce que pour ne pas résister au plaisir de dire que l'un de ses agents préférés, Phalène, est une chienne de la DOG. Je sais, c'est lamentable ! Mais moi, ça me faisait rire ! Et je n'ai pas eu honte de pousser la plaisanterie plus loin encore. La cellule antiterroriste de l'élysée s'appelle la C.A.T. La suite était facile. J'ai donc monté les chiens de la DOG contre les matous de la CAT ! Un vrai bonheur à écrire ! Chez moi, cela a beaucoup fait rire...

Donc tous ces services sont sur les dents. Phalène, la " chienne " de la DOG, intègre, à la demande de ses supérieurs, le groupe spécial de protection du Chef de l'état. La jeune femme ne croit pas en un complot qui viserait à assassiner le Président de la République et elle va tout mettre en œuvre pour dévoiler une machination des plus machiavéliques...

Jean-Hugues Oppel : Jacques Vettier, à qui l'on doit Juge et Partie, va coller un agent de la DOG dans un de ses prochains bouquins. Finalement, ce service qui n'existe pas est appelé à vivre une longue carrière !

Cartago est une politique-fiction haletante et aux relents très réalistes. Avez-vous ressenti le besoin de vous appuyer sur une solide documentation pour bâtir cette intrigue ?

Jean-Hugues Oppel : Normalement, cela fait partie des choses qu'on ne doit jamais dire, mais je mens très mal ! En matière de documentation, je suis plutôt feignant : moins j'en fais, mieux je me porte ! Mais il faut cependant que ce que j'invente respecte une certaine logique. Pour Cartago, je me suis appuyé en partie sur mon expérience personnelle parce que j'ai travaillé dans l'audiovisuel. Au début des années 80, j'ai été amené à faire beaucoup de télévision pour ce qu'on appelle les " News ". J'ai eu du reste la chance de travailler pour une télévision étrangère, la WDR de Cologne, pour laquelle j'effectuais le même type de reportages que si j'avais bossé pour Cognacq-Jay. Avec le statut de télé étrangère, je pouvais même aller là où n'allait pas la télé française ! Nous avons ainsi pu couvrir l'explosion des radios libres à l'époque où elles n'étaient encore que des radios pirates. On arrivait après la RAI, la BBC nous suivait de loin, les seules qui ne venaient pas étaient les équipes de télévision française puisque, si elles étaient contactées, les flics débarquaient sur leurs talons ! .. A cheval entre 1980 et 1983-84, en pleine affaire des diamants du Président, j'ai réalisé l'interview du rédacteur en chef du Canard Enchaîné. J'ai donc été amené à voir l'élysée avant et après 81, à m'apercevoir qu'en fait il n'y avait que le locataire et son chien qui avaient changé. Les costards et les cravates étaient les mêmes. Les guignols en queue de pie avec une grosse chaîne autour du cou étaient toujours là aussi. Fin 1982, j'ai eu l'occasion de couvrir le voyage que François Mitterrand a fait à Alger. L'événement était important puisqu'il s'agissait de la première visite d'un chef d'état français en Algérie depuis la proclamation de l'indépendance de ce pays. A cette occasion, j'ai vu la garde rapprochée à l'œuvre. La presse est très bien placée pour observer comment elle travaille, comment elle s'organise, comment elle se déploie... Lorsqu'il s'est agi d'écrire Cartago, j'ai naturellement puisé dans ces souvenirs personnels, je me suis aussi servi de certaines de mes lectures et des films que j'avais eu l'occasion de voir. Le reste, je l'ai purement inventé. Ainsi, par exemple, je suis l'inventeur de la défense calibrée. Cela relève exclusivement de mon métier d'écrivain. Si j'avais à vous vendre des pianos, je préfèrerais que ce soit des Steinway que des Yamaha blancs en plastique. En littérature, c'est la même chose ! Il me faut extrapoler, inventer, cependant je ne cherche pas à produire de l'ultra-réalisme mais du vraisemblable. Cet aspect-là de mon métier me passionne vraiment ! Ce que je raconte doit paraître logique, cohérent et crédible, sinon le lecteur ne peut pas y adhérer...

L'action se passe en 1994, mais le livre n'a été publié qu'en 2000. Que s'est-il passé durant cet intervalle ? Quand donc avez-vous écrit Cartago ? Pourquoi l'avez-vous situé en 1994 ? Est-ce lié à un événement précis, à la première apparition de l'Eurocorps par exemple, ou bien est-ce que ce livre a finalement un peu traîné dans un tiroir ?

Jean-Hugues Oppel : En fait, j'ai pensé pour la première fois à Cartago en 1991-92, en relisant Le Chacal de Forsythe. Je me suis dis : " Voilà une zone d'imaginaire polar que j'aimerais bien traiter un jour, c'est intéressant ! ". Il y avait là une thématique que j'avais envie d'explorer à ma façon. Un peu plus tard, en 1993, je suis allé voir La Ligne de Mire, un film avec Clint Eastwood et, tout à coup, l'idée jaillit : je vais m'attacher au Président de la République ; il y aura un attentat - parce que je ne pense pas que les hommes politiques détiennent réellement le pouvoir : je crains beaucoup plus le pouvoir de l'argent que celui qu'exercent messieurs Bush, Chirac et consorts. –, un attentat raté. La vie du Président est menacée, il faut le protéger. Il n'y aura qu'une seule personne, la petite Phalène, pour dire : " Pourquoi vouloir flinguer ce vieux con ? Est-ce que cela va changer quoi que ce soit à la face du monde ? ". Et j'ai embrayé là-dessus ! Le film m'a également soufflé l'idée force du roman, celle qui va donner la clé de la fiction. En 1994, alors que j'avais assez souvent filmé des défilés militaires, j'allume la télé et regarde le défilé. Le lieu est magique, l'hôtel Crillon à proximité de la tribune d'honneur est l'endroit idéal pour abattre un Président ! Je vois passer dans un bruit étourdissant le blindé de l'Eurocorps... Il y a là pour moi du grain à moudre. Ce 14 juillet s'avère bien un peu particulier. Même si je pensais bien l'écrire plus tard, j'ai su ce jour-là que le président dont parlerait mon livre serait François Mitterrand. De fait, j'ai commencé une première fois l'écriture de Cartago en 1997, Mitterrand était déjà dans sa tombe, puis je l'ai laissé tomber un temps pour le reprendre en 1998-99. Il me fallait, pour que cette fiction marche bien, un chef d'Etat avec une certaine stature, quelqu'un qui ait du poids, une figure plus que symbolique. Or à mon avis et sans vouloir faire de peine aux autres, en France, depuis la seconde guerre mondiale, seuls le Général de Gaulle et, plus récemment, François Mitterrand avaient l'envergure requise. En ce qui concerne Mitterrand, j’avais le choix entre deux septennats. Je voulais mettre en avant le côté vieillissant du chef d’Etat : l’année 1994 me convenait bien, elle avait été riche en actualités. Il restait à régler des points de détail. Par exemple, quelle était la voiture officielle en 1994 ? En consultant Le Quid, j’ai appris qu’il devait s’agir d’une Safrane. Voilà, j’avais mon président et ne souhaitais pas le nommer, même si je savais pertinemment que je ne tromperais personne. Il y avait donc des choses que tout le monde connaît et d’autres qu’on ignore. Dans ce dernier cas, il convient alors de faire du crédible et du vraisemblable. L’action s’organisait donc plutôt bien et petit à petit tout se mettait en place. Je fouinais dans l’actualité de cette année 1994, je brodais, je vérifiais, mais je cherchais désespérément une cible aussi. Quelqu'un dont la perte me ferait plus de peine que celle du chef de l'état, une figure féminine mais je ne savais pas encore trop qui... Je me suis vraiment mis à la rédaction en 1997, ni contraint ni forcé, tout simplement parce que je me sentais bien pour le faire. De toutes façons, si j’écrivais ce livre cette année, l’action se déroulerait encore et toujours en 1994 ! Cela dit, pour répondre plus précisément à votre question, il arrive qu’un livre reste parfois un peu en carafe. Ténèbre, par exemple, l’est resté six ans ! J'ai commencé à publier à la Série Noire et puis je suis passé chez Rivages. Cela correspond à un changement de direction à la Série Noire qui a refusé successivement Ambernave et Ténèbre. Après Piraña Matador qui sera réédité en Folio Policier en 2001, j'ai d’abord écrit Ambernave, puis Ténèbres, puis Brocéliande-sur-Marne et enfin Six-Pack. Ces livres ont été publiés sans respecter la chronologie liée à l’écriture, ce qui donne un ordre de parution plutôt bizarre. Le premier publié sera Brocéliande-sur-Marne, puis ce sera le tour d’Ambernave. Six-Pack sera publié avant Ténèbre. Voilà pourquoi j’affirme que pendant six ans Ténèbre est resté en carafe. à l'époque où je l'avais écrit, je voulais parler des sectes et ce sujet n’était pas à la mode. Quand le livre est sorti, ce n’était plus le cas, mais comment aurais-je pu prouver qu’il était déjà écrit depuis six ans ? Les choses sont parfois dues aux hasards de la publication...

Continuons donc d’évoquer Ténèbre, sorti en 1998 chez Rivages, toujours dans la collection Rivages / Noir ! Ce roman démarre sur une course poursuite qui ferre d'entrée de jeu le lecteur. La fuite éperdue de ce Maghrébin la nuit, pourchassé par une camionnette est on ne peut plus visuelle. C'est vraiment une scène de cinéma. On imagine qu'elle se déroule à Paris, non loin du chantier de la Grande Bibliothèque de France. Pourtant vous n'avez pas situé l'intrigue géographiquement. Pourquoi ?

Jean-Hugues Oppel : Il est effectivement question d'un grand chantier situé près d'un fleuve où on construit des grands machins qui vont ressembler à de gigantesques bouquins. Maintenant vous situez ça où vous voulez ! (Rires) Il y a des voies de chemin de fer pas bien loin. Là encore, je n'avais pas envie de dire que l'action se déroule à Paris. Allez donc vérifier si le cœur vous en dit ! Le chantier a foutu un bordel bleu derrière le quartier Austerlitz ! .. Quand je le peux, je change tous les noms dans mes livres. Sauf en ce qui concerne Cartago, parce que je ne pouvais pas faire autrement : l'élysée se trouve bel et bien à Paris. J'avais envie, dans Ténèbre, que le cadre soit la ville de tout le monde. J'ai procédé de la même manière quand je faisais Ambernave. Là il s'agissait d'un port imaginaire. Ce pourrait être n'importe quel grand port de commerce de l'Atlantique. Pour en revenir à Ténèbre, l'idée de la course-poursuite est issue d'un souvenir de tournage : une voie de chemin de fer sous la pluie ; quelqu'un remonte du petit talus ; au moment où nous allions tourner le plan, en contrebas, est passé un convoi tracté par une locomotive électrique ; on a juste vu le pantographe sur le caténaire balançant un éclair qui a fait un effet de flash... Sous la pluie, la nuit, cette image m'a fortement marqué. J'ai eu envie de m'en servir. A Paris, avec un pont surplombant le chemin de fer, il n'y a guère qu'à Austerlitz que j'ai l'espace suffisant où promener mes personnages, où les faire courir dans un quartier relativement désert la nuit. Mais dans le roman, je n'avais pas du tout envie de donner une identité quelconque à la ville. Il me fallait simplement pouvoir évoquer l'immensité et l'aspect urbain d'une très grande ville. D'ailleurs, si vous regardez bien, il y a peu de rues nommées, pour que cela demeure les rues de tout le monde...

Vous venez de nous dire que l'image du flash dans la nuit vous avait fortement marquée. L'avez-vous notée quelque part ? Est-ce que vous notez ainsi beaucoup de petites choses dont vous êtes témoin ou est-ce que vous avez une mémoire de plusieurs mega octets ? Finalement, c'est enfoncer une porte ouverte d'affirmer que vous avez un style très visuel. Vous ne venez pas du cinéma pour rien ! Quand on vous lit, on visualise. Est-ce que vous notez véritablement tout ou est-ce que vous emmagasinez ?

Jean-Hugues Oppel : Je prends effectivement quelques notes, mais pas trop ! J'écris comme un cochon et bien souvent je n'arrive pas à me relire. En définitive, ça ne change pas grand chose. Les images que j'ai en tête, je me les garde, c'est comme ça, je suis quelqu'un qui fonctionne aussi au visuel ! Il m'est impossible d'adhérer à un livre qui ne me met pas d'images dans la tête. ça ne marche pas ! Ce sont des images à moi que je projette sur les mots de l'auteur. Ainsi, par exemple, j'ai toutes Les Enquêtes du Commissaire Maigret à la maison et pour moi Jules Maigret c'est Jean Richard ! Ce ne sera jamais Jean Gabin ou Bruno Cremer. Ce ne peut être que Jean Richard, qui, soit dit en passant, joue à peu près Maigret comme un sac de farine ! Mais bon, même s'il jouait vraiment comme un sabot, il portait bien la pipe et le chapeau. Pour moi, c'est la figure... Bref, quand je relis du Maigret, c'est sa tête à lui que je vois... Par ailleurs, si dans un livre l'auteur décrit un lieu, il faut que je puisse y circuler avec les personnages ! Les bouquins qui me plaisent vraiment sont ceux qui me mettent des images dans la tête. Depuis quelques années, les prix Goncourt manquent - à mon goût - cruellement d'images : ils causent beaucoup, ils disent des choses très profondes, mais je ne vois pas qui parle, je ne sais pas quelle tête ils ont, et ça m'agace prodigieusement ! A l'inverse, lorsque je lis un SAS, force est de reconnaître que c'est très visuel, très mauvais aussi, mais très visuel, parce que tout à coup le lieu existe... Lorsque j'écris une histoire, j'ai envie de vous donner à voir, parce que ça participe encore une fois de mon travail de manipulation. Je suis content quand ça marche...

Ténèbre est un roman à l’atmosphère angoissante, un roman dont les dialogues sont percutants, un livre rythmé, efficace, douloureux, dans lequel le suspense va vraiment crescendo. Cela raconte la dérive de l’inspecteur Novembre, flic solitaire, blessé par la vie, pris dans un implacable engrenage et qui doit se battre non seulement contre sa hiérarchie mais aussi contre un de ses collègues, l'Inspecteur Larquet, un homme peu scrupuleux, con mais efficace dans son métier. Novembre doit se battre dans son milieu professionnel, qui tente de le mettre sur la touche, mais aussi contre les fantômes de son passé...

Jean-Hugues Oppel : La base de cette intrigue est une histoire de secte, en apparence de secte satanique. Il y a sur le sujet des sectes des encyclopédies, des textes, des enquêtes et des publications qu'on connaît et qui font froid dans le dos parce que bien souvent les sectes dont il est question n'ont de satanistes que le nom. Très souvent, il y a deux ou trois hurluberlus franchement allumés qui croient dur comme fer à l’idéologie qu’ils prônent et qui sont mis en avant. Derrière eux, les manipulant dans l’ombre, on trouve des gens nettement moins bien intentionnés. Quand on recoupe un peu les écrits, les credo, les croyances, les dogmes de certaines sectes, cela rappelle immanquablement les belles heures brunes d'il n'y a pas si longtemps où l’on voulait imposer le mythe du surhomme et le désir d’éradiquer tous les inadaptés ! Bien avant que le sujet ne vienne sur le devant de la scène, il me passionnait. Pour animer l’action de Ténèbre, je voulais un flic un peu cassé, mais bourré de certitudes, un gars qui fait son métier de flic en pensant qu’il y a les bons d’un côté et les méchants de l’autre parce que je voulais essayer de pousser le jeu de la mécanique : manipulation, identification... Je voulais en effet bousculer le principe d'identification au héros : je ne demande pas au lecteur de suivre le héros, je lui demande d'être dans son pantalon, d’être lui. C’est une espèce de machination, et pour que ça marche, il me fallait quelqu'un qui ait des certitudes. Ce que j'ai changé après, dans Six-Pack, qui fait en quelque sorte un diptyque avec Ténèbre, parce qu’au centre de ces deux intrigues on retrouve deux flics – représentant théoriquement le Bien - confrontés au mal absolu. Dans Ténèbre, Novembre, bourré de certitudes, se doit d’affronter le mal ; dans Six-Pack, placé dans la même situation, Saverne est quelqu'un qui doute. Quand on a reçu la première épreuve de Ténèbre, ma correctrice m'a dit, et je crois qu'elle avait raison, que j'avais un peu chargé le karma du héros. Avec le recul, je dois bien reconnaître qu’il est vrai que j'y suis allé un peu fort avec Novembre ! Mais, en même temps, j’aime bien ce personnage parce qu'il est quand même costaud...

N’avez-vous jamais envisagé de conserver l’un de vos personnages pour en faire un héros récurrent ?

Jean-Hugues Oppel : Je n'ai pas de héros récurrent parce que, généralement, les personnages qui arrivent entiers à la fin de mes livres ne sont guère nombreux. S’ils y parviennent, c’est dans un tel état que je ne me sens pas le cœur de les faire revenir ultérieurement. Le seul qui me taquine le bout du museau, c'est le petit Saverne de Six-Pack. à mon avis, il n'en a pas encore assez dégusté et il se pourrait qu’il revienne dans un prochain roman. La petite Phalène aussi, elle a un petit charme. Il n'est pas impossible que... Pour tout vous dire, j'avais même imaginé de faire revenir Saverne dans Ténèbre afin qu’il croise Novembre au moment du dénouement... Je préfère tout de même inventer de nouveaux personnages pour chaque nouveau livre. C’est bien plus amusant !

Six-Pack paraît chez Rivages en 1996. Dans ce roman, un assassin maniaque massacre cinq jeunes femmes. Rien ne semble lier ces meurtres si ce n’est un processus répétitif : personne ne voit jamais rien, n'entend jamais rien, et tout le monde peut être suspecté de ces abominations. L'inspecteur Saverne, le flic héros de cette histoire, risque de se perdre corps et âme dans cette enquête crépusculaire... C'est une histoire tragique de tueur en série psychopathe, un récit tonique, rapide, rythmé toujours, empreint d'humour noir, bien mené, une réflexion sur le mal, sur l'horreur absolue, sur le processus qui transforme un être d'apparence normale en monstre psychopathe. C'est un livre qui met quelque peu mal à l'aise...

Jean-Hugues Oppel : Et moi donc ! Je le répète, j'ai une vie tout à fait normale, je n'ai rien vécu de frappant dont je puisse témoigner, je ne m'identifie jamais à rien, et cependant Six-Pack est le seul de mes livres où il y a pas mal d'autobiographie ! C'est un voyage par rapport au mal, aux pulsions sadiques qui, je le crois viscéralement, sont internes à l'homme. Pourquoi, quand on va voir au cinéma Le Silence des Agneaux, se contrefout-on du personnage qu’interprète Jodie Foster ? Pourquoi s’intéresse-t-on davantage à l'autre sagouin, celui qui fait des barbecues à la maison avec ses invités ? On est troublé, fasciné, et, en même temps, on est quand même bien horrifié. Pourquoi tout à coup le mal exerce-t-il un tel pouvoir de fascination ? Est-ce que chacun d’entre nous aurait des petits démons qui dorment à l'intérieur ? .. Je me suis donc fait mon propre petit voyage intérieur, un voyage que je ne souhaite à personne. Parce que je les ai trouvés mes petits démons ! Ils sont bien là tapis, des pulsions qui me sont personnelles... C'est peut-être enfoncer une porte ouverte de dire que je règle mes comptes avec eux par le biais de l'écriture. D’autres le font bien en tapant sur un punching-ball ! Or il se trouve que dans les meurtres rituels qu'on connaît, il arrive que des tueurs en série agissent pour des motifs qui touchent aux transgressions majeures, à la chair au sens strict du terme : je t'aime, je te bouffe, je te découpe... Ce sont là des choses qui fascinent les hommes depuis très longtemps, il n’est pas question de la violence, de la castagne ; là c'est encore autre chose, ce que les spécialistes du FBI ont trouvé relativement vite et qu'on appelle la chosification des victimes. Tout à coup, nous ne sommes plus dans le crime passionnel, le règlement de comptes ou la vengeance, l’acte est complètement déshumanisé : la personne qui est en face devient la chose de l’assassin, il en fait ce qu’il veut et c'est cela qui est fascinant ! Je trouve que c'est un comportement très masculin, tout compte fait : vous avez quelqu'un à demeure, vous pouvez en faire ce que vous voulez et il n'y a personne pour vous ennuyer. Fascinant ! .. Je me dis : " Attends un peu, Oppel, restons calme ! ". Il faudra néanmoins que ce voyage-là recommence parce que j'ai envie de pousser plus avant les investigations. Avec Six-Pack, j’en suis resté au niveau humain. Il n’y a qu’un seul cas historique, à ma connaissance, où la chosification de la victime a été poussée au niveau de l'état : la Shoah. Il n'est plus question de bien ou de mal dans la Shoah : c'est parce qu'elles sont comme elles sont qu’on a mis toutes ces victimes dans des wagons à bestiaux, qu’on les a mis dans des fours crématoires. C'est la seule fois où cela s’est produit à un niveau politique alors qu’il n'était pas question de conquête. L’humanité a depuis fort longtemps été marquée par l'antisémitisme mais rien ne laissait présager qu’on allait aboutir à ça. C'est un exemple unique et j’ai bien envie d’explorer cet aspect-là également... Six-Pack est le seul livre pour lequel ma maman m'a téléphoné. Sitôt après l'avoir lu, elle a sauté sur le téléphone pour me poser trois questions : premièrement pour savoir comment j'allais, deuxièmement pour savoir si ma chérie était toujours avec moi et troisièmement afin de savoir ce qu'elle avait bien pu rater dans mon éducation pour que j'écrive un truc pareil ! Donc, j’avais réussi mon pari, le livre avait marché ! De plus ma mère avait été bouleversée en le lisant ! Ce genre de voyage en renvoie à d'autres, il est fait pour mettre mal à l'aise. Les coups d'humour m’ont été salutaires pour ne pas me prendre trop au sérieux, parce que j'étais moi-même très mal à l'aise. Je le dis sans frimer : on ne sort pas indemne de l'écriture d'un bouquin comme celui-là, l'avoir terminé vous soulage... Je suis sorti de Ténèbre complètement lessivé parce que ce livre avait été très complexe à mettre en place, mais je m’en suis tout de même bien sorti. Lorsque j’ai bouclé Ambernave, j'ai pleuré toutes les larmes de mon corps – j'adore les petits chiens - ... Mais là, avec Six-Pack, le plus difficile était justement de garder la tête froide pour avoir une construction de personnages, de décor, qu'on voie les scènes, qu'on rentre dans cet espèce de voyage d'horreur. Vous ne pouvez pas imaginer à quel point j’étais content d'en sortir !

N’avez-vous pas été amené à dialoguer avec quelqu'un comme Stéphane Bourgoin, par exemple, avant de planter votre personnage de tueur en série ? Vous cachez peut-être tout au fond de vous les penchants qu’un psychopathe met à exécution. Stéphane Bourgoin ne vous a-t-il pas donné quelques tuyaux ?

Jean-Hugues Oppel : J'étais très fier d'un jeu de mots navrant mais Stéphane m'a dit qu'il y avait déjà quelqu'un d'autre sur le coup, le côté étienne Jallieu, un autre de ses copains l'avait mis en scène dans une nouvelle, deux ou trois ans avant. Stéphane Bourgoin, je le connaissais déjà, bien sûr, j'avais lu des livres mais je n'avais pas la connaissance que j'ai maintenant. Avant d’écrire Six-Pack, j'avais effectivement vu les premières interviews de tueurs réalisées par Stéphane Bourgoin. Nous avions eu la possibilité de papoter dans un salon ou deux, mais c'est à peu près tout. Quand il s’est agi de me mettre à écrire, j’ai décidé de ne pas relire de livres, de ne pas rechercher davantage de documentation et de faire avec ce que je savais. à deux ou trois trucs près qu'il me faudrait vérifier plus tard, histoire de ne pas dire n'importe quoi ! Parce que Saverne est comme ça ! Le tueur, je m'en foutais - il apparaît au début et à la fin du bouquin – tout le reste se bâtit à partir des cheminements de Saverne. Son problème est qu’il n'est pas habitué à ce genre d'affaires, sa manière de mener l'enquête relève de cette logique-là : puisque c’est quelqu'un qui ne sait pas, il va tout naturellement se tourner vers quelqu'un qui sait, son Jallieu-Bourgoin à lui. Je me suis mis dans la même peau que le personnage et j’ai commencé à boire trop... Deux ans après avoir écrit Six-Pack, j'ai lu d'autres bouquins, j'ai vérifié des trucs, la chosification notamment. à la réflexion, je me dis que j'aurais dû en parler dans le roman, c'est un bon concept mais ça aurait gâché un peu la psychologie du personnage de Saverne s’il avait su plus de choses de manière trop précise.

Dans Six-Pack, le tueur est un diplomate venu d'un pays étranger. On peut curieusement noter quelques similitudes entre votre livre et La Mort à Bombay, celui qu’a écrit l’Américain Paul Mann. Vos deux histoires se terminent de la même façon, notamment : en fait, le tueur s'échappe parce qu'il est couvert par l'immunité diplomatique. Ces ressemblances ne sont-elles que le fruit du hasard ?

Jean-Hugues Oppel : Croyez-moi sur parole ou pas : je ne connais absolument pas ce bouquin ! Encore une fois je le dis et le répète : il y a une logique d'écriture, une logique de situation. Je ne tire aucune gloire d'avoir imaginé cette histoire, et lorsque je la construisais, j’étais tout à fait conscient que le personnage du tueur n’était pas le plus important, cependant, il fallait une certaine logique pour qu’il parvienne à s’échapper. Je n'avais pas non plus envie que ce personnage ressemble à l'affreux paysan texan cannibale qui avait envoyé la recette de sa sauce barbecue à Bourgoin. Il fallait construire un peu tout ça, il fallait aussi, pour les rebondissements que je prévoyais, qu'il puisse bénéficier d’une certaine protection. A partir du moment où cela a été le cas, il m'intéressait aussi de mettre en balance l'horreur, la psychopathie criminelle d'un homme avec la raison d'état pour voir jusqu'à quel point l’immunité pourrait le couvrir. J’ai cru que j'avais peut-être un peu forcé – je n'invente finalement pas grand chose -, mais j’ai découvert qu’on peut, au nom d'un marché, d'une raison d'état ou autre, couvrir non pas simplement un trafic d'armes, une malversation, une mauvaise conduite, mais également des choses beaucoup plus graves. Et je crois sincèrement que ça s'est déjà fait. Je ne vous jurerais pas qu'on a déjà couvert un homme politique qui aurait découpé dix-huit de ses maîtresses en rondelles. Mais pour une seule, ce n’est sûrement pas impossible !

Ambernave est votre premier roman publié - en 1995 - chez Rivages. Dans le port imaginaire d'Ambernave, il y a émile, ancien docker misanthrope, un vieux teigneux unijambiste, alcoolique et aigri. Clochardisé suite à un accident de travail, il est devenu indic pour le compte d'un trafiquant chinois. C'est un homme qui a trop lu Steinbeck, surtout trop lu un livre, qu'il lit et relit à longueur de temps. Un homme qui cherche un autre homme sur les quais sans le savoir, au hasard de ses errances portuaires et qui va finir par le trouver sous les traits d'un mystérieux colosse, amnésique et muet. Ce livre est un hommage particulièrement réussi à Des Souris et des Hommes, un roman étrangement réaliste quand même, à la limite du conte, poétique, grinçant, souvent drôle aussi. Une histoire bien bâtie, d'amitié, de fraternité, de douleur, qui met en scène des marginaux qui sont attachants, même malgré l'horreur perpétrée, et qui brosse le portrait d'une communauté urbaine rongée par la crise et les magouilles...

Jean-Hugues Oppel : Permettez-moi de rectifier : on ne lit jamais trop Steinbeck ! Effectivement, comme vous le dites, Emile est l'homme d'un seul livre et moi, je crois qu’il faut en avoir plusieurs. Ambernave demeure à ce jour mon petit chéri parce qu'il a failli ne jamais être publié et qu’il est le seul pour l'instant ! Quand je tiens une histoire, j'écris, je fabrique, je manipule. Est-ce que ça va marcher ? Je ne sais pas ! On peut ne pas aimer mes histoires, on peut ne pas aimer mon univers, la seule chose sur laquelle je me défendrai est l’écriture parce que je ne pense pas qu'on puisse dire que j'écris mal. On peut tout à fait ne pas aimer mon écriture, mais je ne crois pas qu’on puisse dire que c'est écrit comme un cochon. Pour chaque livre que j’ai écrit, je me suis demandé s’il allait ou non marcher. Dans Ténèbre, pour le karma de Novembre, n’ai-je pas trop chargé la mule ? Est-ce que les lecteurs vont marcher avec moi ? Dans Six-Pack, est-ce que les lecteurs vont ressentir le côté glauque, noir ? Est-ce qu'ils vont avoir peur avec moi ? On ne sait jamais, j’ai pu commettre des erreurs et ne pas m’en être aperçu. Brocéliande-sur-Marne est-il ou non le bon polar sympa que je souhaitais faire ? .. Rien de tel pour Ambernave ! Quand je l'ai achevé, j'ai pensé qu’il s’agissait d’un chef d'œuvre absolu. J’étais persuadé d’avoir raison, que tous les autres étaient des cons s'ils osaient affirmer que ce livre n’était pas bon. Pour moi, il était merveilleux ! Nous étions en 1992 ! Maintenant, si je relis une page, je dirai : " Peut mieux faire ! ". A l'époque, cependant, je ne pouvais pas mieux faire. J’en étais à mon quatrième bouquin dans la collection lorsqu’est intervenu le changement de direction à la Série Noire. J'avais déjà écrit sur la banlieue, des histoires de drogue, et j'avais envie d'autre chose. A mes yeux, le polar était un genre très vaste, le polar c'était aussi le roman noir. Ce qu’avait fait John Steinbeck avec Des Souris et des Hommes, un des grands livres de la littérature mondiale. Il n’y a pas plus simple, le livre n’est pas gros, pas épais. La langue est d'une simplicité biblique. Pour moi, ce bouquin aurait très bien pu être publié dans la Série Noire. Sans le moindre problème puisqu’il y a tout dedans : le regard social, l'engagement politique, l'amitié, l’émotion qui vous tord les tripes. Chaque fois que je repose ce roman, j'ai la gorge serrée. Pourtant, on ne braque pas de banque, on ne deale pas de dope, mais on fait le boulot du roman noir et on accompagne des gens qui existent en fonction d'un lieu... J’ai donc eu moi aussi envie de faire du polar romanesque et de sortir des histoires de banlieue. J'adore les ports, leur atmosphère particulière. Je ne connaissais pas encore Brest à l'époque, Ambernave est un port imaginé à partir de beaucoup d’autres, avec ses docks, sa construction navale, etc. Je traînais depuis longtemps le personnage de l'innocent. C’est un personnage que j'adore ! On parlait de science fiction tout à l'heure. Pour moi, le Lenny de Steinbeck ressemble beaucoup au Charlie de Daniel Keyes, dans Des Fleurs pour Algernon – une excellente histoire que tous les enseignants de collège devraient pouvoir trouver pour leurs élèves dans les CDI de leur établissement –. Ce livre raconte l'histoire d'un attardé mental qui va devenir un être extrêmement intelligent. Il est bête, orphelin. Avant de mourir, son père l'a confié à son oncle qui a une boulangerie. Il devient donc le souffre-douleur, la risée des ouvriers boulangers. Ce n’est jamais méchant... Pour moi, un innocent est celui qui prend le monde en pleine gueule parce qu'il n'est pas armé pour le comprendre et donc pour se défendre. Les demeurés, les attardés mentaux, les tous petits sont des innocents. C'est de cette innocence-là que je voulais parler dans l’histoire. Pour ce faire, je vais en lâcher un dans le port d’Ambernave et, en fait, l'innocent sera le plus dangereux de tous : c'est une baraque, il a la mort dans ses mains, mais, comme il a disjoncté, il ne le sait pas. Il n’empêche que ce type est le plus meurtrier de tous ! .. Là, je me suis dit : " mon petit Oppel, c'est bien tout ça, mais ça s'appelle déjà Des Souris et des Hommes ! L’action ne se déroule pas dans un port mais ça a tout de même déjà été fait ". Qu'est-ce que je pouvais faire ? Renoncer au projet ou bien le poursuivre ? Moi, j’avais bien envie de continuer ! Il n'y avait qu'une seule solution : " Mon cher John, tu viens chez moi ! ". Et c’est ainsi qu’émile s’est retrouvé lui aussi avec un livre dans sa poche, un seul ! Et le jour où il tombe sur l'autre, un grand con fort comme un Turc, celui-ci a également un petit chien dans sa poche. J’ai décidé que le livre de Steinbeck serait au cœur du mien. Mais à la différence des protagonistes de Des Souris et des Hommes, les miens, peut-être, pourraient s’en tirer.

N’avez-vous jamais eu peur de tomber, même de manière involontaire ou inconsciente, dans le plagiat ?

Jean-Hugues Oppel : Non ! Pour moi, c'est un hommage ! ...

Je ne dis pas que c'en est un, mais quelque part, il y a cette référence, il y a une construction qui se calque bien un peu sur la construction de Steinbeck.

Jean-Hugues Oppel : C'est très difficile d'en causer sans se faire gonfler les chevilles, sans paraître prétentieux parce que je l'ai pensé mais pas dans ces termes-là. En fait, j'ai invité John Steinbeck dans mon livre. émile a Des Souris et des Hommes dans la poche, moi par contre, il faut que je fasse aussi bien que Steinbeck. Sinon ce serait trop facile ! C'était un challenge, mais en même temps j'adore l’œuvre de Steinbeck. Je sais maintenant que grâce à moi, certains lecteurs l’ont découvert ou redécouvert. Dans les classes que je rencontre, il y a encore des adolescents qui ne connaissaient pas Steinbeck et qui auront peut-être envie de le découvrir après m’avoir lu. Je ne fais donc pas un plagiat ! De toute façon, cela fait cinquante mille ans que l'homme se raconte des histoires. On a à peu près tout dit sur l'amour, la haine, la vengeance. On ne fait que " reraconter " de nouvelles histoires. Les époques changent, les voitures aussi ! Mais citez-moi un seul livre publié aujourd’hui qui apporte quelque chose d'entièrement nouveau par rapport à il y a trois mille ans... Dantec ? (rires) ; Clancy ? Octobre Rouge n’a pas vraiment renouvelé l’histoire du Cheval de Troie... J'ai vraiment adoré écrire Ambernave. Il y a des scènes pour lesquelles je me suis dit : " Tant que je ne pleure pas en tapant mon histoire, les lecteurs non plus ne pleureront pas ! ". Je finissais en larmes sur mon clavier – j'exagère un petit peu, mais à peine -. J'adorais cette histoire et j'avais envie de la travailler. Avec le recul, je me rends compte qu'à deux ou trois moments, l’écriture est à la limite de la préciosité, un peu trop recherchée, ça passe tout de même... A l’époque, il fallait que je cherche d'autres moyens d'expression. Ambernave n'est pas écrit comme mes romans précédents. J’ai assez de recul maintenant pour me rendre compte qu'à certains moments je me suis un peu écouté écrire, mais je crois cependant que je n'ai pas trop basculé dans l'étalage. Dieu merci ! En même temps, j'avais besoin de le faire à l’époque. Ambernave est mon livre chéri. Il aurait du être mon cinquième roman publié à la Série Noire. La direction avait changé : quand je leur ai porté le manuscrit, ils l’ont refusé. J’ai pensé que c’était trop bien écrit pour du polar, que l’histoire était peut-être trop compliquée, qu’il fallait que je me remette à écrire un petit polar de banlieue. C’est ainsi que j’ai écrit Brocéliande-sur-Marne, un livre finalement torché vite fait. Quand j’en parle à François Guérif, directeur de collection chez Rivages, il est fou de rage parce que c'est celui qu'il préfère ! Cela dit, c'est un bon bouquin et je le défends. Mais il ne m'a rien apporté de plus que les précédents. J’avais seulement envie de passer à autre chose. Il faut dire qu’Ambernave avait fait le tour de tous les éditeurs de polars existants et que pas un seul n’en voulait y compris Francois Guérif qui l’avait refusé une première fois. Je suis en effet arrivé chez Rivages avec Ambernave, qui revenait de je ne sais plus quelle collection de polar, avec Ténèbre qui revenait de je ne sais plus quelle autre collection, et avec Brocéliande-sur-Marne que je venais d’achever. Quand il m’a reçu, François Guérif m’a dit : " ça non, ça non, ça, par contre, j'aime bien, je le prends ! ". C'était Brocéliande-sur-Marne ! Ni Ténèbre ni Ambernave n’avaient retenu son attention. Malgré le saint respect que je ressens pour Guérif, je me suis dit : " Je peux comprendre qu’il ne veuille pas de Ténèbre, je veux bien, mais pour Ambernave il se goure complètement. Je sais bien que j’ai raison, c'est un bon livre ! ". Je le lui ai fait savoir et il m’a répondu : " Puisque tu as tant l’air d'y tenir, laisse-moi encore ce manuscrit quelque temps ". Ce que j’ai fait, mais au bout d'un moment, puisqu’il ne se passait toujours rien, je m’en retourne chez Rivages afin de récupérer le manuscrit et dis à Guérif : " Il semble que dans le monde du polar, personne ne veuille de ce livre auquel moi, je continue de croire. Je vais dorénavant aller tenter ma chance en blanche ! ". Je ne sais pas pourquoi, Guérif m’a encore demandé de lui laisser le manuscrit pour qu’il puisse à nouveau le relire. Puis il me l’a encore refusé, mais cette fois-ci il savait pourquoi. De fait, entre le manuscrit original et le livre publié dans la collection Rivages / Noir, il n'y a pas de très grandes différences : il ne manque finalement que les trois flash-back qui expliquent d'où vient Joe. Il avait compris ce qui pour moi justifiait ces trois flash-back, mais il était convaincu que le livre serait meilleur si le lecteur ne savait pas d'où il venait. Cela méritait réflexion. Or Joe venant du Viêt-nam, c'était clair, net et précis. François Guérif considérait par ailleurs que le Viêt-nam n’était pas mon univers... Le problème, si j’en avais fait un rescapé de la guerre d'Algérie, est qu’il aurait été franchement vieux ! De plus, Joe avait appartenu aux troupes d'élite, ce qui n’était pas très français non plus ! - Il aurait très bien pu être un Russe revenu d'Afghanistan ! –. Malgré tout le respect que je lui dois, je crois que Guérif a eu tort d'affirmer que la guerre du Viêt-nam n’est pas ma " mythologie " : elle appartient au monde moderne, au monde occidental, au même titre que le cinéma américain et le Coca-Cola. Mes aînés, du reste, ont aussi manifesté contre ce conflit à Paris. Le Viêt-nam fait donc naturellement partie de mon imaginaire ! Nous étions donc en désaccord sur ce point, non sur le premier qui demandait réflexion. Je me suis rendu compte que si je virais les flash-back, cela ne changerait pas grand chose à l’histoire. Il faudrait par contre que je réécrive tout le livre pour éviter certains déséquilibres. C'est ainsi que les deux flics ont pris plus d'importance que dans le premier manuscrit, qu’on les retrouve en fil rouge. IIs sont bien un peu cons mais ils sont gentils quand même ! J’ai pu, grâce à eux, amener autre chose, semer des fausses pistes. Ils ont remplacé les flash-back. J'ai réécrit des scènes où ils n'existaient pas et repris toutes les métaphores. Tous les clins d'œil sur Joe sont à double sens maintenant : dès qu'il y a une métaphore américaine, elle est contrebalancée par son équivalent français. Ainsi par exemple Joe est-il baraqué comme un quarterback ou un trois-quart aile ? ça dépend. Il y a deux ou trois clins d'œil comme celui-là dans le livre... Je l'ai une nouvelle fois ramené à Guérif qui l'a accepté. Je ne le sentais pas chaud quand même : il a fait lire ce livre à une " marraine " parce qu'il n'arrivait pas à prendre la décision tout seul et cette femme lui a dit : " ça, on publie ! ". Et Ambernave a obtenu le Grand Prix de la Littérature Policière, le Prix des Chantiers Navals de St Nazaire... Plein de gens m'en parlent maintenant avec des sanglots dans la voix... comme prévu ! Bizarrement, par contre, c'est celui de mes romans qui se vend le moins, alors que c'est celui qui a le plus assis ma notoriété. Théoriquement il devrait se vendre cent fois plus que les best-sellers de Tom Clancy parce que c'est cinquante fois meilleur, mais Ambernave se vend trois cents mille fois moins, hélas ! .. Ce n’est pas grave, ça explosera peut-être à un moment donné ! Allez savoir ! Tout ça pour dire que François Guérif mène une politique d’auteur, non celle du bouquin au coup par coup. L’auteur publié chez lui est toujours assuré que Guérif témoignera de l’intérêt aux manuscrits qu’on lui présentera. Cela ne veut pas dire qu’on peut lui amener n’importe quoi. On peut être amené à faire des corrections !

Avez-vous dû modifier quelque chose au manuscrit de Ténèbre, par exemple ?

Jean-Hugues Oppel : Oui ! Guérif m’a fait une réflexion sur des tics de langage dont j’avais sans m’en être aperçu truffé le texte. Je les ai bien sûr corrigés. Mais il m’est arrivé aussi de réécrire certains passages de ma propre initiative. J'avais besoin d’une discussion entre flics dans le commissariat. A l’époque est sortie – ce qui faisait bien mon affaire - une nouvelle circulaire relative à la loi sur la mise en examen. Cela ne changeait pas grand-chose à la procédure. La différence était minime : dorénavant vous mettez des coups de botte à un mis en examen et non plus à un inculpé... Six ans après, cela paraissait complètement ridicule alors que ça avait eu d'abord l'air d'être d'une actualité brûlante ! Il a donc fallu que je change le texte de la scène. Et, ô miracle, pour remplacer cela (parce que enlevez tout ça et tout se casse la gueule et moi, je n'aime pas ça ! Effectivement, si l'on enlève toute cette partie où en apparence l'on discute de la législation dont on n'a strictement rien à foutre - il se dit des choses derrière les phrases - tout le chapitre se casse la gueule), entre temps sortait le projet de loi sur les nouveaux grades d'officiers de police. Coup de bol ! J'avais besoin d'une discussion anodine pour glisser des choses entre les lignes. C'était tout trouvé ! Et j'ai donc tout réécrit de A jusqu'à Z. Mais il me manquait toujours l'idée force du roman. Celle de Six-Pack, c'est mes démons à moi. Et je suis tombé sur ces lignes : " Pour chasser l'ombre qui te poursuit, il suffit d'éteindre la lumière. Mais alors, il te faudra vivre dans le noir ". C'est exactement Novembre. Je trouve cela très fort effectivement. L'homme est vraiment comme cela, il lui faut des certitudes. Donc on allume des lumières. Mais alors il y a des ombres : on ne connaît pas tout. On est cependant rassuré. Si on veut chasser l'ombre, il faut éteindre les lumières et on vit alors dans le noir. Il faut alors prendre ses responsabilités et c'est plus dangereux. Tout le bouquin a été réécrit à la lumière de cette " révélation ". Le livre a marché plutôt bien et a ensuite été primé à Vienne... Mais, à l'époque, il a été jugé trop compliqué pour la Série Noire.

Dans Brocéliande-sur-Marne, sorti chez Rivages en 1994, vous plantez votre intrigue policière dans une banlieue coincée entre une rivière assez glauque et une forêt de chênes. L’action concerne un petit monde promis aux affres du béton dévoreur d'horizon : Leroy Arthur, propriétaire d'un restaurant, La Table Ronde, son fils, le chanteur Martin, qui ne rêve que de Rock'n Roll, Lanchelot et Dulac, des promoteurs immobiliers qui tentent par tous les moyens de faire déguerpir le restaurateur afin de couvrir de béton tout le quartier dans lequel s'est tout de même organisé un comité de défense. Cette intrigue est montée sur un clin d'œil à la Quête Arthurienne, mais dans un univers qui n'a plus rien de légendaire ni d'enchanteur puisqu'en proie à la corruption, aux malversations, à la spéculation et au profit. Il s'agit de la lutte d'une communauté de banlieusards contre des promoteurs magouilleurs. D'où tout cela vous est-il venu ?

Jean-Hugues Oppel : Tout d'abord, j'ai vu la commune où je vis bouger. Mais il y avait aussi ma rogne parce que j'écrivais des trucs dont l'éditeur ne voulait plus. J'avais déjà écrit un polar intitulé Zaune qui évoquait une banlieue plus " classique ", c'est-à-dire la banlieue dure, la banlieue prolétaire, la banlieue rouge, la banlieue du nord. Mais il n'y a pas qu'à Paris que le crime fleurit ; nous aussi, au village, on a de beaux assassinats ! Et voilà que ça " promote " dans tous les coins ! .. Mais, pour être tout à fait sincère, la véritable genèse de cette histoire, c'est Morgane. En 1989, il se trouve que la femme de ma vie me quitte. Drame ! S'ensuit une longue période de solitude physique et affective. Et voilà que ma mère qui était comédienne de théâtre vient jouer à Saint-Quentin-en-Yvelines. Je m'y rends pour la voir. Dans le hall du théâtre, je remarque une fille vraiment sublime accompagnée d'une femme plus âgée, vraisemblablement la fille et la mère. Après la représentation, je file en coulisses attendre ma mère. Et, devant la porte de sa loge, qui vois-je ? Maman et fifille ! Là je me dis : " Oppel, mon p’tit gars, il faut croire aux signes ! " (Rires) Là-dessus, la porte s'ouvre, ma mère me voit et me fait coucou, puis elle tombe dans les bras de la dame, une ancienne amie à elle qu'elle n'avait pas vue depuis fort longtemps. Cette personne lui présente sa fille et j'apprends que cette splendeur s'appelle Morgane ! .. Il ne s'est rien passé entre nous, mais cette rencontre m'a marqué... Le prénom de cette jeune femme, Morgane, m'a fait penser aux Chevaliers de la Table Ronde. Je me suis dit : " Je verrais bien un polar dont j'ai la quatrième de couverture qui ne sera qu'une accumulation d'âneries monumentales ". Et c'est ainsi qu'à Brocéliande-sur-Marne, un petit royaume de banlieue, nous avons Le Roy Arthur, le papa. Le Roy est un nom assez courant, Arthur, le prénom, l'est tout autant. Son restaurant, ça tombe sous le sens, est forcément La Table Ronde. Il a un fils, Martin, qui veut devenir vedette de Rock'n Roll. Il est chanteur, ce qui me permet de placer Martin le chanteur. Merlin l'Enchanteur, Martin le chanteur, ça passe ! Pour la petite Morgane, Laffay en nom de famille, ça va très bien ! En ce qui concerne les deux promoteurs, il me faut un Auvergnat pour faire Lanchelot, sinon Lancelot ferait trop gros. Dulac pour l'autre demeure un patronyme courant qui fera l'affaire. (Rires) La suite a été plus compliquée... Pour l’aspect social, il y a le vieil ouvrier typo qui, lui aussi, voit sa ville changer. Et pour cause ! C'est lui qui imprime les tracs des promoteurs ! D'autre part, ce qu'il voit aussi changer, c'est que maintenant, de plus en plus, les apprentis et les ouvriers qui viennent bosser dans son entreprise parlent des langues bizarres... qui ne sont pas vraiment du français. Des gens qui ne sont souvent pas déclarés ! Pour leur transmettre la fibre syndicale, l'idée de la lutte des classes, ce n'est pas gagné. Lui sera Monsieur Vallier, un bon vieux briscard, ouvrier du livre. Il forme un brave petit Tchèque, Lech. Et voilà Lech et Vallier : les chevaliers, parfait ! .. Je veux voir ça écrit un jour sur une quatrième de couverture ! Et ça marche à " donf ", comme on dit. Les gens se marrent ! Je les préviens souvent qu'ils risquent d'être surpris tout de même parce que c'est beaucoup moins rigolo à l'intérieur du livre qui, soit dit en passant, se vend énormément en Bretagne. Allez savoir pourquoi ! A chaque fois, l’honnêteté me pousse à dire : " Si vous pensez que c’est du sous Jean Markale, vous allez être très déçu ! ça va vous faire une drôle de surprise ! ". De mon côté, je me suis bien amusé à l’écrire. Je ne renie pas du tout ce livre parce que cela reste quand même du noir et que la rencontre d’Arthur et de Morgane est ma rencontre à moi...

Il faut bien reconnaître que Morgane est un bien joli personnage !

Jean-Hugues Oppel : En fait, je n’étais toujours pas sorti d’Ambernave... Je n’aime pas les gens tout d’une pièce. Ainsi, dans Ténèbre, Larquet est un sale con, mais c’est un bon flic. Dans Cartago, le sergent Van Merz n’est certainement pas une lumière, mais il fait correctement son boulot, Sphynx est un vieux con un peu réac’, mais je l’aime bien. Dans Ambernave, Monsieur Wong est une crapule immonde, certes, mais c’est aussi quelqu’un qui est mû par une certaine éthique ; Emile, l’ancien docker, est aussi un vieux con. Même s’il a été très malheureux ! Il est un peu macho, un peu falot, un peu homophobe, bref, un peu beauf ! Il boit comme un trou, dit pas mal de grossièretés, mais en même temps, il fait en sorte de ne pas devenir un SDF : il pourrait boire dix fois plus, mais quand il touche ses sous, la première chose dont il s’acquitte lui permet de s’assurer du minimum pour rester maître de son pavillon : il paie ses impôts locaux. Il n’a pas d’eau, il s’en fout puisqu’il ne se lave pas. On lui a coupé l’électricité, tant pis ! Il peut toujours s’arranger pour faucher sa nourriture. Tout ce qui compte, c’est qu’il a un toit ! .. Comme Ambernave était en souffrance, la petite Morgane a finalement un peu hérité de la même chose. Elle est toxico, elle se prostitue, mais elle a un boulot et elle fera tout pour le garder. Elle refuse de sombrer dans la déchéance complète. Son boulot, c’est le statut auquel elle se raccroche : elle travaille dans une boutique huit heures par jour et peut louer un petit appartement. Morgane, je l’aime bien parce qu’elle est à la fois belle et ténébreuse ! Pour en revenir à l’idée force que j’évoquais plus haut, ce n’est pas tout de faire des jeux de mots navrants sur une quatrième de couverture, il faut aussi trouver le principe. Et ce principe, dans les Légendes Arthuriennes, c’est celui de la quête du Graal. Et tout le monde sait bien que le Graal n’est pas fait pour être trouvé, il est fait pour être cherché ! Il ne faut surtout pas le trouver ! Donc l’idée force que j’en ai tirée est que tout le monde va chercher son propre Graal : le papa Arthur, sauver son restaurant ; le fils, devenir rock star, les autres, " promoter " à qui mieux mieux... Le problème, dans le livre, est que tout le monde trouve son Graal, et il ne le fallait pas...

Dans Brocéliande-sur-Marne, vous faites un clin d’œil à la Quête Arthurienne, dans Ambernave, vous en faites un autre à Des Souris et des Hommes, le roman de John Steinbeck. Dans Un Tigre Chaque Matin, la nouvelle intitulée " A Demon in my Head " a été écrite en hommage au romancier Jim Nisbet. Qu’est-ce qui vous pousse à procéder de la sorte ?

Jean-Hugues Oppel : En gros, votre idée est la suivante : quand donc allez-vous vous mettre à écrire vos propres livres et non plus ceux des autres ? (Rires)

Mais pas du tout ! (Rires)

Jean-Hugues Oppel : Cela dit, ce n’est pas entièrement faux, non plus ! Parce que cela renvoie à ce qui a été dit tout à l’heure. Mais qu’est-ce que c’est agréable de revisiter ! Je me méfie de l’originalité parce que sous prétexte de faire original, on fait souvent du n’importe quoi. Dans Ambernave, j’avais envie de raconter une histoire d’innocent. Cela avait déjà été fait. En ce qui concerne Brocéliande-sur-Marne, je considère que les Légendes Arthuriennes font partie de notre " fonds de commerce ", au même titre que La Bible (L’Ancien et Le Nouveau Testament), Le Roman de Renart et les œuvres des penseurs grecs et latins. Même si on n’y pense pas, nous en sommes tous issus... Le clin d’œil apparaît donc logique ! .. Jim Nisbet est quelqu’un que j’adore. Nous avons pris une cuite mémorable ensemble à Saint-Malo. Je l’ai découvert lorsque François Guérif qui commençait à éditer ses premières traductions à l’époque où je suis moi-même arrivé chez Rivages m’a recommandé de lire Le Démon dans ma Tête. Jim Nisbet est un garçon adorable et complètement déjanté. Il n’a qu’un seul défaut : le titre anglais de ses œuvres n’est en général pas terrible. En l’occurrence, le titre français qu’a proposé Guérif est bien meilleur. Il n’empêche que le bouquin est splendide. J’ai donc repris le titre en anglais, en hommage à lui. L’histoire allait se passer à Saint-Malo, en souvenir de cette soirée mémorable que nous avions passée ensemble. Tous les personnages de cette nouvelle portent les noms de ceux des livres de Jim. Cette nouvelle est donc bien un hommage. Elle n’a pas été écrite " à la manière de... ". Je serais bien incapable d’écrire comme lui ! Jim Nisbet, soit dit en passant, est un auteur que je vous recommande chaleureusement. Le dernier, Prélude à un Cri qui est peut-être sa facture la plus classique, Le Démon dans ma Tête, mon livre préféré, Injection Mortelle, Le Chien d’Ulysse, Sous le Signe du Rasoir, sont tous d’excellents bouquins. Nisbet, c’est le diesel du polar américain. ça met du temps à chauffer, mais une fois que c’est chaud, ça n’arrête pas ! Pout, pout, pout ! ça vous entraîne... Tout cela pour dire qu’avec lui, il faut aller au-delà des premières pages qui parfois désarçonnent quelque peu. Pour la petite histoire, la nouvelle que j’ai écrite en hommage à Jim Nisbet a été traduite aux Etats-Unis.

Si nous remontons encore plus loin dans le temps, nous en arrivons aux romans que vous avez publiés chez Gallimard, dans la Série Noire : Piraña Matador, Zaune, Barjot ! et Canine et Gunn, quatre romans qu’hélas nous n’avons pas pu lire...

Jean-Hugues Oppel : Et pour cause puisqu’ils sont officiellement indisponibles et officieusement épuisés. En fait, la différence est toute simple. Si vous sollicitez votre libraire en lui demandant : " Je veux tel titre " et que l’éditeur répond : " Il est épuisé ! ", aussitôt l’auteur saute sur le poil de l’éditeur avec ces mots : " On réimprime ou tu ne rends mes droits ? ". Si le livre est indisponible, il n’est pas épuisé, donc l’auteur ferme sa gueule. Et même s’il se plaint que cela fait deux ans qu’il est indisponible, l’éditeur peut toujours trouver dix exemplaires couverts de poussière posés sur une étagère quelconque pour affirmer qu’il en reste bien encore quelques-uns. En ce qui me concerne, cela fait deux ans que les quatre titres publiés chez Gallimard sont indisponibles ! Piraña Matador sera réédité en Folio Policier au mois de juillet prochain, Zaune devrait suivre, mais je ne sais pas quand. Les deux autres à mon avis sont définitivement perdus. Si vous les trouvez, gardez-les, ça vaudra de l’or ! (Rires) J’espère vraiment que ces livres ressortiront parce que je n’aime pas que les livres meurent. Cela dit, pour être honnête, le tout premier, Canine et Gunn, que je ne renie pas du tout non plus, a cependant très peu de chance d’être réédité en folio.

Pour quelles raisons ?

Jean-Hugues Oppel : Parce que ce n’est pas un chef d’œuvre absolu, qu’on l’a écrit à deux...

Pourquoi l’avez-vous écrit à deux ?

Jean-Hugues Oppel : Un soir, mon meilleur ami, Dorison et moi-même étions bourrés comme des cochons. Nous adorions tous les deux le polar. Moi, à cette époque, je marnais à écrire de la SF sans succès aucun. On venait de découvrir Claude Klotz, Patrick Manchette et toute la bande. On aimait le cinoche plutôt polar et plutôt américain parce qu’à l’époque ce genre de cinéma se faisait plutôt aux Etats-Unis qu’en France. Et puis, à un moment donné, je ne sais plus trop pourquoi, est arrivé dans la discussion : " Et pourquoi on n’écrirait pas nous aussi un polar ? ". J’ai dit : " Bonne idée ! ça s’arrose ! " et on a repris un coup ! Le lendemain, nous étions un peu malades, mais nous sommes des hommes de parole. Donc, on s’y est mis. Cela a duré une année, à se voir de temps en temps. Le problème était tout de même que nos séances de travail nous laissaient dans un état de fatigue éthylique assez avancé. Il nous fallait bien deux jours pour nous en remettre. Il faut dire qu’à chaque fois que nous finissions un chapitre, nous étions si contents que nous arrosions l’événement, ce qui fait que le boulot avançait lentement. Au bout d’un moment, nous nous sommes tout de même retrouvés avec cent quatre-vingts pages qui tenaient debout. Le style était bien un peu bâtard - on peut inventer à deux ; écrire à deux c’est l’horreur ! -, mais l’ensemble était un pastiche plutôt sympathique, bourré d’hommages et de clins d’œil. Pour pousser le jeu jusqu’au bout, nous avons décidé de présenter notre polar à un éditeur. Lequel ? A tout seigneur tout honneur ! Le seul, l’unique : la Série Noire, bien sûr ! .. D’un coup de moto, le manuscrit est déposé directement chez Gallimard, rue Sébastien Botin. Je pensais qu’il nous faudrait être patients. Moi qui écrivais de la SF, j’attendais souvent entre huit mois à un an avant qu’on me réponde. Trois mois plus tard, coup de téléphone à la maison : Robert Soulat de la Série Noire qui me dit : " On a bien reçu votre truc. On a bien aimé, on prend ! ". J’ai appelé Dorison pour le mettre au courant de la bonne nouvelle. Après, que voulez-vous, on a arrosé ça ! (Rires).

Dans un numéro de la revue Temps Noir, on a pu lire un article vous concernant dans lequel il était dit que Jean-Hugues Oppel est un petit malin. Ce que vous venez de nous dire confirme cette affirmation. Votre roman Six-Pack vaut bien nombre de bons polars américains. Le film qui en a été tiré n'est, paraît-il, pas très bon. Quel est votre avis personnel sur ce film ? N'avez-vous pas souffert de la critique qui en a été faite ? N'auriez-vous pas préféré réaliser ce film vous-même ?

Jean-Hugues Oppel : Peut-être, si vous allez le voir, serez-vous agréablement surpris ! Le film s'est fait unanimement descendre par la critique. Du coup, les gens ne sont pas allés le voir. Le réaliser moi-même ? Non ! Je pense toujours que l'auteur est le plus mauvais adaptateur possible de sa propre œuvre. Cet avis n'engage que moi, bien sûr ! La vie est suffisamment courte. J'ai écrit un bouquin, je n'ai pas envie de le réécrire une deuxième fois. Si vous voulez absolument me produire, j'ai dix-huit idées de scénario dans la tête. Mais je vous aurais prévenu au début : il y aura forcément dedans douze éléphants en furie ! .. Finalement, moi, j'étais plutôt content de l'adaptation cinématographique de Six-Pack. Il n'y a pas tous les éléments du bouquin, mais ce n'est pas une trahison noir pour blanc. Il s'agit d'un vrai thriller, un vrai film noir. Il n'était pas question de seulement faire joujou avec du glauque et de la tripaille. Le film a été réalisé par quelqu'un qui adore ça et qui a fait un vrai film de genre. Ce qui veut dire que le film a les défauts de ses qualités. Il y a de la musique boum-boum pour soutenir l'action, une succession de plans, de zooms, un montage nerveux, etc. Si vous n'aimez pas le thriller, le film ne va certainement pas vous convaincre. Mais lorsqu'on bâtit un thriller au cinéma, c'est comme cela que l'on procède et les amateurs souhaitent ce genre d'effets. Alain Berberian a fait cette adaptation sans se prendre la tête, sans prétention aucune. Il m'a dit qu'il avait adoré le bouquin. Il l'a respecté, a rajouté certaines choses, en a changé d'autres. Cela dit, je crois sincèrement que c'est un bon film de genre. Pas un chef d'œuvre ! Le problème - et là, je retombe dans mes caricatures à moi ! - c'est qu'il n'est pas assez con pour les cons, mais il l'est trop pour les autres. Ce qui bourre les salles, ne soyons pas naïfs, c'est Taxi 2, Astérix et Obélix, La Vérité si Je Mens, etc. Je ne dis pas que c'est forcément bon ou mauvais, quoique Taxi 2 est d'une crétinerie assez grave, tout de même ! Enfin, il ne faut pas se leurrer, plus c'est bête et plus ça marche. Jim Nisbet vend beaucoup moins de livres que Mary Higgins Clark, or je pense qu'il écrit beaucoup mieux qu'elle et qu'il a des choses bien plus passionnantes à dire. Tout cela pour dire qu'on sait bien qu'il y a une grande consommation qui n'est pas d'un niveau culturel très élevé ! Ces gens-là n'iront pas voir Six-Pack parce que justement c'est un film noir, non pas de la paillette pour rire. Ils vont aller voir Le Silence des Agneaux, ils vont aller voir Les Rivières Pourpres, un film qui lui, effectivement, n'a strictement rien à dire, qui a été tourné par un mec, Mathieu Kassovitz, qui aime bien ça mais qui s'emberlificote les pieds dans un scénario pas terrible alors que le bouquin est déjà très compliqué à la base. Jean-Christophe Grangé fait de la littérature de grande consommation et vend bien plus de bouquins que moi : on ne joue pas dans la même catégorie ! Dans le cas des Rivières Pourpres, Kassovitz n'a strictement rien à dire, mais il sait filmer. Un peu comme Luc Besson. Le jour où ces gens-là auront des choses à dire, ils feront des très beaux films. Pour l'instant, ils ne font que des coquilles vides qui sont ou très crétines ou seulement un peu sympas, sans plus. Berberian, quant à lui, n'a pas de chance. Il n'est pas branché. C'est le réalisateur des Nuls, donc un réalisateur de comédie. Déjà, pour la bonne critique, c'est un gros vilain. Pas étonnant qu'il ait été expédié en une demi-colonne dans les journaux d'une manière que je trouve absolument injuste. Alors, c'est vrai, ceux que j'appelle les bouffeurs de pop-corn n'iront pas voir son film, ce qui veut dire qu'il ne fera pas des millions d'entrées. Mais les gens qui aiment le polar, qui s'aperçoivent que le cinéma français a réinvesti le genre et, parmi eux tous ceux qui avaient aimé le bouquin, auraient pu être intéressés. Il est dommage que parmi tous ces gens, il y ait une frange " intellectuelle " qui se montre bien incapable de prendre son pied avec un film de genre. Berberian n'est pas un réalisateur médiatique et cela l'a desservi. Le

film est sorti fin avril, il a été retiré de l'affiche début mai. Il a fait cent soixante mille entrées en France, ce qui est une catastrophe épouvantable. Berberian adore faire du thriller. Mais maintenant, on ne lui propose plus que des comédies. Depuis, on projette ce film de temps en temps. On n'est pas forcément toujours douze mille à aller le voir, mais à chaque fin de projection - généralement on me demande d'animer le débat - je rencontre des gens qui me disent : " J'ai finalement passé un très bon moment. C'est bête, mais si j'avais su, je serais allé le voir ! Mais la critique était tellement mauvaise que... ". C'est pour cela que je dis que la critique était méchante, vacharde. Elle aurait pu dire que le film était mauvais, mais elle aurait pu mentionner qu'il s'agissait d'un film de genre, que c'était du cinéma, qu'il y avait un travail de mise en scène qu'on peut aimer ou non.

La critique, que ce soit de cinéma, que ce soit de romans, que ce soit de BD, est ainsi faite ! Les critiques reçoivent des dossiers de presse pour lancer des " produits ". Il faut aider les éditeurs ! Et en attendant, c'est la mort du " petit commerce " ! Tant pis pour la création !

Jean-Hugues Oppel : Je suis bien conscient qu'en l'occurrence je suis juge et partie. Je suis l'auteur du bouquin tout de même ! Cela dit, si Berberian avait réalisé une daube infernale, je vous l'aurais dit aussi. Francis Mizio que j'avais invité en projection de presse a fait de ce film un compte rendu assez bien vu dans L'Ours Polar. Son appréciation était sévère mais juste. Que ce soit avec les bouquins ou avec le cinéma, le problème finalement est que si on ne s'emmerde pas, le produit n'est pas bon ! Le bon bouquin est un bouquin chiant, le bon film est celui où l'on s'emmerde. Pour la critique française, divertissement égale abrutissement. Je caricature, certes, mais ce n'est hélas pas faux ! A chaque fois, ça fout la critique en rogne parce qu'à chaque fois qu'elle balance que le dernier film de Veber est une grosse merde, à chaque fois il bourre les salles. Alors qu'au contraire, il y a un magnifique petit film ouzbek tourné sous les oliviers qui lui ne fera que vingt entrées en salles, mais qui bizarrement est un chef d'œuvre. Il y a de très beaux films ouzbeks comme il y en a aussi de très mauvais. Il y a aussi d'excellentes comédies de Veber comme il y en a aussi de très mauvaises. Ce qui me tue, c'est cette incapacité à accepter le contrat. J'ai bien aimé La Chèvre et Les Compères de Veber. A mon avis, son film Les Fugitifs est un vrai petit bijou de comédie. On se marre, ce n'est pas con, c'est émouvant. On se bidonne pendant une heure vingt-cinq, une heure trente. C'est bien foutu, le scénario est bien écrit. C'est une très bonne comédie ! Un film comme La Grande Vadrouille, ce n'est pas cela qui va révolutionner la philosophie moderne, mais dans ce qu'on vous donne, c'est très bien fait. Le Corniaud aussi ! Voilà deux excellents films. On sait ce que l'on va voir, mais on est bien servi. Ce qui est loin d'être le cas avec Rabbi Jacob ! Je m'ennuie. Vanille Fraise ou La Vengeance du Serpent à Plumes sont pour moi franchement atterrants. Alors là, je considère que je suis mal servi et je râle ! Essayez donc de faire comprendre à un critique de Télérama que Piège de Cristal est un bon film alors qu'il considère que tout Rohmer est génial. A noter cependant que depuis deux ans environ, pour chaque nouveau film de Woody Allen, la rédaction propose un pour et un contre. Auparavant, c'était forcément pour. C'est terrifiant ! Pour le cinéma français, les critiques sont tranquilles : c'est des grosses machines en costumes et l'on peut taper dessus parce que ce n'est pas contemporain et qu'on ne se mouille pas. Dans Western, le film de Poirier, le moins qu'on puisse dire est qu'il n'y a pas d'image là-dedans. Et pourtant, il pourrait y en avoir : c'est un road movie cadré en cinémascope. Avec les pieds, il est vrai. Par contre, le propos du réalisateur me touche et je vais le défendre. D'autant plus que c'est bien dit. Mais la mise en scène ne m'apporte pas un petit truc en plus ! Parlez-moi plutôt de la séquence de l'ANPE dans The Full Monty. J'adore ce film ; j'en suis sorti avec l'envie de me flinguer alors que c'est pourtant drôle. En fait, ce film m'a fait peur. Les films de Ken Loach ne me font pas peur, ils me passionnent, ils me transportent. Là, j'ai eu peur parce que tout à coup je me suis dit : " Dans l'Angleterre Tatcheriste, comment peut-on conduire des gens à ainsi abandonner le dernier rempart c'est-à-dire faire le gugus en se mettant à poil alors qu'on est gros, alors qu'on est bedonnant, alors qu'on n'est pas trop bien foutu ? C'est le viol le plus intime ! Mais dans quel monde vit-on ? ". J'en suis sorti bouleversé. La démonstration est tellement belle, les personnages sont splendides. Là oui, il y a une mise en scène ! Purement visuelle ! ça c'est du cinéma ! Rien de spectaculaire : un plan large, un peu haut parce qu'il faut voir les pieds. Il y a deux guichets, deux queues devant les guichets. Les héros sont répartis dans les deux files. Ils viennent pointer. On passe de la musique d'ambiance. Passe une chanson de Donna Summer, un truc hyper disco, de la guimauve, et c'est parti, nos quatre ou cinq héros se mettent en mouvement, ils répètent ! Pendant que tous les autres les regardent. Moi, je ne peux pas le faire en bouquin. Pour décrire cela il faudrait vingt pages. On ne peut pas le faire. Du cinéma cent pour cent ! Essayez donc de trouver l'équivalent de cette image dans le cinéma français des vingt dernières années ! Chez Tavernier, on va le trouver, dans certains films de Lecomte, mais c'est rarissime. Les petits nouveaux, Depleschin et consorts vous font sans problème du : " comment ai-je pu rater ma vie sexuelle, dois-je passer ma thèse, baiser Gwendoline, la concierge ou le poisson rouge ? ". Même ça, ça peut se filmer ! Bergman était quelqu'un d'hyper cérébral et tout le monde se rappelle la Mort jouant aux échecs avec le chevalier. ça, c'est ce que j'appelle du cinéma ! .. Autre exemple, Billy Elliott ! Du cinéma ! Des images ! Mélo à fond, toutes les ficelles y sont ! Les mecs ont l'accent. Ce sont des prolos finis. Le gamin veut faire de la danse, le père ne comprend pas trop : la danse pour un garçon, ce n'est pas trop viril ! Et ça marche ! .. Dans le cinéma français, on ne trouve pas des images d'une telle force. Ou, du moins, il y a longtemps que je n'en ai pas vu. La seule qui me vienne à l'esprit c'est Baptiste dans Les Enfants du Paradis. ça aussi c'est du cinéma ! A part Tavernier avec qui j'ai travaillé, il n'y a guère que le cinéma anglais qui m'enthousiasme vraiment. J'ai vu quelques extraits de La Veuve de Saint-Pierre. Là aussi je vois des images tout à coup. Parce que le lieu est étrange, qu'il s'agit d'un film en costumes. C'est donc plus facile. Mais bien souvent on nous sert du misérabilisme à outrance qui peut être sympa et que je ne peux pas ne pas défendre. J'ai regardé dernièrement La Vie Rêvée des Anges. J'avais très peur. Finalement cela a été moins pire que je ne le craignais, mais ça manquait cruellement d'humour. Dans The Full Monty, même si la situation est terrifiante, on se marre. C'est également ce qui fait la grande force de ce film. En France, le divertissement est mal vu. Ce n'est pas bien. Pour le livre, c'est la même chose. Le bouquin qui raconte quelque chose, c'est une honte, il faut absolument être très sérieux. C'est dommage et c'est con. Il y a des polars formidables, des bouquins sérieux nuls à chier et vice versa. J'adore taper sur les Goncourt. Je m'en farcis régulièrement pour m'entretenir la bile. Je tombe parfois sur un bouquin surprenant. L'Exposition Coloniale d'Eric Orsenna : un bonheur de lecture sept cents pages durant ! Je suis resté scotché, collé au plafond. Mais il s'agit d'un vrai livre, donc d'un Goncourt plutôt atypique. Mais souvent, il n'y a pas grand chose dans l'histoire, cela donne un livre léger. Cela peut faire des bons bouquins, je ne dis pas le contraire. Mais, du jour au lendemain, l'auteur est propulsé sur le devant de la scène, il est devenu un écrivain, il est invité chez Pivot, etc. Il y a pourtant d'autres auteurs qui ont écrit dix bouquins ou plus - Hugues Pagan, Stéphanie Benson, pour ne citer qu'eux - que peu de gens connaissent finalement et qui mériteraient pourtant d'être connus.

En fait, elle est bien là la question ! On sait bien que des écrivains tels que vous, que Stéphanie Benson et quelques autres qui produisent de la littérature de genre ou dans la blanche, ont de vraies réputations d'auteurs dans le petit milieu où ils évoluent. On sait aussi qu'ils sont peu voire pas médiatisés et qu'ils ne gagnent pas très bien leur vie par rapport à d'autres qui, à chaque fois qu'ils pondent un nouveau bouquin, ont forcément les honneurs de la presse et vendent entre cinq cents et huit cents mille exemplaires, même si c'est de la daube. Pourquoi continuez-vous à écrire ? Comment pouvez-vous continuer ?

Jean-Hugues Oppel : Tout simplement parce qu'on ne désespère pas d'arriver à huit cents mille nous aussi ! (Rires) Sérieusement, on continue parce qu'on aime bien ce qu'on fait. Si l'auteur d'un bouquin de grande consommation - celui qui ne casse pas trois pattes à un canard et qui n'a rien à dire - ne vendait pas huit cents mille exemplaires mais seulement deux à trois mille, s'il ne gagnait pas sa vie avec, il n'en écrirait pas vingt, lui. Il arrêterait à coup sûr ! Pour ma part, ce ne sont pas mes livres qui me font vivre à cent pour cent, loin de là. Si pour un prochain bouquin j'obtiens dix-huit articles signés par des gens que j'aime bien et qui disent : " Il faut vraiment qu'il arrête. ça ne va plus du tout ! ", si donc je me rends compte que ce que j'écris n'intéresse plus personne, il est bien évident que j'arrêterai. Mais tant que les gens me disent : " J'ai bien aimé ! ", tant que j'ai des idées et tant que j'ai envie de le faire, je continue ! Une rencontre telle que celle-ci - je ne vous cacherai pas qu'il m'arrive aussi d'aller ailleurs ! - me permet de dialoguer avec des lecteurs. Les festivals et les salons dans lesquels je me rends me donnent aussi l'occasion de me faire un " lectorat " ou plutôt un cercle d'amis. J'y retrouve des gens qui reviennent d'une année sur l'autre et qui font marcher le bouche à oreille en conseillant autour d'eux ceux de mes livres qu'ils ont tout particulièrement appréciés. J'aimerais vendre à huit cents mille exemplaires... et rester simple. C'est peut-être le plus dur, en définitive. Quand il s'est agi de lancer Ténèbre, j'ai fait une signature dans une librairie parisienne, Epigramme, où officie Gérard Moreau, organisateur du salon du polar tous les ans, au mois de juin, sous chapiteau, place de la Bastille (si vous êtes Parisien et si vous aimez le polar, vers le 13, 14, 15 juin, il faut y aller, c'est l'endroit rêvé ! ). J'étais donc installé à ma petite table avec mes petits bouquins. Il n'y avait pas encore trop de monde. Arrive un jeune homme de vingt-cinq, trente ans qui me demande : " Vous êtes monsieur Oppel ? ". J'acquiesce bien évidemment et il poursuit : " Je vais prendre votre dernier livre. Je voudrais aussi vous remercier d'avoir aidé ma mère à mourir ". Cela m'a interloqué. Il était très sérieux, pas du tout méchant. Et il m'explique que l'année précédente sa mère était très malade. Une maladie incurable. Que dans les derniers mois de sa vie, elle avait lu Brocéliande-sur-Marne et Ambernave et que cela lui avait fait du bien. J'aurais préféré qu'il me dise ça dans d'autres circonstances mais ce n'était pas dramatique, ce n'était pas le pathos ni rien. Un livre finalement peut aussi rencontrer son lecteur dans ce genre de circonstances. Alors pourquoi écrit-on ? On écrit pour ça ! Evidemment cela ne rapporte pas un rond. Mais, en même temps, si j'avais huit cents mille lecteurs, je n'aimerais peut-être pas tous les aider à mourir - il ne faut pas exagérer non plus ! - mais ne jamais perdre de vue l'émotion que je peux leur transmettre et dont ils viennent me rendre compte ensuite. Pour les mêmes raisons j'aime aussi animer des ateliers d'écriture en LEP ou en ZEP. Une fois, j'ai rencontré une classe de troisième technologique dans un collège privé d'une ville. Les organisateurs du salon polar qui s'y tenait avaient proposé des animations en amont en direction des scolaires. J'en avais fait plusieurs. Pour celle qui nous intéresse, un élève m'a accueilli à l'entrée et m'a conduit à la salle où m'attendait le professeur de français. La brave dame me guettait dans le couloir et me dit : " Monsieur Oppel, j'ai appris qu'il y avait des écrivains de polar qui venaient ce week-end. Venez voir mes 3T ! Je ne sais plus quoi faire avec eux. Rien ne les intéresse. J'ai demandé qu'un auteur vienne les rencontrer. On vous a envoyé. Je n'ai pas lu un seul de vos livres, eux non plus. Essayez, s'il vous plait, de leur parler un quart d'heure ! ". Elle était sur le bord de la crise de nerfs. Et j'ai pensé : " Il faut toujours que ça tombe sur moi ! ". J'ai parlé durant toute l'heure de cours. Je suis rentré dans la classe : vingt-cinq matous, pas une fille. Les cours de français se donnaient dans une classe de chimie, ils étaient assis devant des paillasses, c'est dire si cela se passait dans de bonnes conditions. Elle n'était pas vraiment aidée, la prof ! Et je démarre : " Bonjour messieurs ! On vous a expliqué qui je suis ? ". Réponse : " Oui, vaguement ! ". On ne parle pas bouquin. Je leur dis rapidement ce que je fais, que s'ils ont des questions à poser, il ne faut pas hésiter, c'est l'occasion. Ils n'avaient rien lu. Pas de problème ! On peut parler d'autre chose. Un élève évoque donc un film d'action quelconque alors à l'affiche et qu'il avait apprécié. Et j'embraie : " Celui-là, je ne l'ai pas vu, mais j'ai vu Cobra et c'était pas très bon ! " - on se regarde – " mais c'est un problème de scénario. Vous savez, un scénario, c'est un peu comme les bouquins, c'est du papier écrit. " Et nous avons discuté comme ça de tout et de rien. On a parlé pognon. ça, ça les passionne ! Je leur ai expliqué le principe des à-valoir en prenant l'exemple de mes propres livres : " Quand je vends un exemplaire de tel livre, je gagne 2,93 francs brut ! " - inutile de vous dire que je suis passé pour un bouffon, pour un guignol ! – " mais je touche aussi des à-valoir. Quand l'éditeur me prend un bouquin, je touche 25000 francs ! " - La vache ! Ils sont impressionnés – " Oui, mais cette somme est à diviser par dix-huit pour obtenir un salaire mensuel parce que j'écris un livre en moyenne tous les dix-huit mois ! ". Il n'empêche qu'ils trouvent que pour se servir de sa tête ce n'est quand même pas si mal payé que cela. (Rires) On a donc pas mal parlé. ça a sonné, j'ai quitté la classe à la fin de l'heure. J'avais la prof pendue à moi ! Saint Oppel s'en allait, revenez quand vous voulez. Pour moi, c'était normal. Le samedi, jour de marché, je me retrouve comme quelques autres auteurs invités à ma table de dédicace. La veille, on s'était couché tard, on s'était raconté nos diverses expériences et on avait aussi un peu bu. Le lendemain, forcément, la fatigue se faisait sentir. J'étais donc sur ma chaise, en train de finir ma nuit tranquillement. Et tout à coup, dans l'entrée de la porte, je vois, coiffée d'un splendide fichu, ce qu'on appelle LA " brave dame " qui revenait du marché avec les poireaux qui dépassent du cabas. Elle rentre, regarde autour d'elle, ses yeux s'arrêtent sur moi et elle m'arrive droit dessus. Elle regarde ma table, pointe du doigt Brocéliande-sur-Marne et me dit : " Vous avez vu mon fils hier dans sa classe et il m'a dit de venir prendre ce livre ". Voilà, je continue d'écrire pour ça aussi ! Je ne sais pas si son fils l'a lu ou non, s'il l'a compris ou non. Il n'est pas venu le chercher lui-même mais il a envoyé sa mère l'acheter pour lui. Je préfère cela que d'aider les gens à mourir, c'est sûr !

Vous truffez vos livres d'expressions hautes en couleurs qui sont à vous faire pleurer de rire. Ainsi, par exemple, dans Ambernave vous faites parler Emile des " œuvres complètes de William Saurin ". Ces expressions vous viennent-elles au fur et à mesure que vous écrivez ou bien les stockez-vous à l'avance pour vous en servir quand l'occasion se présente ?

Jean-Hugues Oppel : Très honnêtement, il y en a quelques-unes que je note et je suis tout à fait capable de construire un livre ou une nouvelle autour d'une bêtise. Ce qui importe, c'est de donner un sens à tout cela ensuite. L'idée d'évoquer les œuvres complètes de William Saurin me faisait poiler moi aussi. J'adore ça. Je ne suis pas sûr que cela fera toujours rire les autres, mais c'est pour moi un moyen de partager une certaine connivence, de faire un clin d'œil au lecteur. Et puis, même si ça peut paraître prétentieux, je trouve cela assez fort. Dire qu'on trouve sur des étagères des boîtes de conserve, choucroute, cassoulet, etc. de marque truc ou bidule vous donne une information. Mais on trouve les œuvres complètes de William Saurin chez Emile, un mec qui ne possède qu'un seul bouquin qu'on ne trouvera pas sur une étagère. C'est beau Des Souris et des Hommes, c'est de la culture. Mais la culture n'a jamais nourri son homme ! .. Je suis ravi quand mes lecteurs sont sensibles à ce genre de détails et qu'ils me le disent. Il en va de même, dans des trucs très poignants, et cela par exemple tout le monde l'a vu quand j'ai écris : " Dans le port d'Ambernave, il y a des marins pêcheurs, d'Islande ou d'ailleurs, pas mieux lotis... ". C'est aussi un petit clin d'œil. C'est ma défense pour me dire : " Là, je suis en train de faire un grand prologue, mais n'oublions pas qu'on peut rigoler un peu ". Pour William Saurin, c'était un peu plus vicieux. Mais je n'ai rien inventé en procédant de la sorte. Klotz l'a fait bien avant moi, pas de la même manière, il est vrai.

Une petite question relative au style : votre écriture est-elle naturelle ou bien devez-vous la travailler ?

Jean-Hugues Oppel : Je suis un besogneux. Tout est pris, repris, retourné, sans arrêt ! A chaque auteur sa méthode ! Moi, je cherche tout le temps. Pour une nouvelle, parfois, cela peut arriver assez vite. Mais écrire un roman me demande toujours beaucoup de temps. La première question que je me pose est de savoir comment je vais raconter l'histoire. Je sais ce que je veux raconter, je connais la thématique. Pour Ambernave, je savais qu'il me fallait des phrases beaucoup plus longues que celles que j'ai l'habitude de faire. Il fallait que cela bouge avec la mer. Il me fallait aussi trouver tout un vocabulaire portuaire et une manière judicieuse de l'incorporer à l'histoire. Cela vous paraîtra peut-être débile, mais pour moi Brocéliande-sur-Marne est un bouquin très Rock'n Roll, donc il fallait qu'il soit plein de virgules. Je savais que Ténèbre serait gros. C'est l'histoire d'une machination, ce qui pour moi imposait de trouver une écriture plus lourde qui entraîne le lecteur et redonne du sens à la quête du héros. Pour Cartago, je savais que ce serait encore complètement autre chose. Il ne fallait aucune fioriture dans ce livre. Il fallait que ce soit net. Six-Pack était plus classique. Le livre que je suis en train d'écrire doit être morcelé. Je ne veux pas de chronologie et j'ai des problèmes sur le temps : il y a des chapitres dans l'ordre, d'autres pas. Il est plein de moments, donc l'écriture se doit d'être aussi adaptée, donc avec des moments de phrases... Bref, c'est un travail de tous les instants. Mais c'est ma cuisine et, à la limite, cela ne regarde que moi. Je peux passer une après-midi à me demander si je dois ou non changer un point-virgule par une virgule, s'il est ou non judicieux que je coupe ma phrase en deux, s'il faut ou non que j'aille à la ligne. Je pourrais très bien avoir une idée de génie ou bien avoir perdu trois heures sur une connerie monumentale parce qu'à la limite chacune des solutions envisagées était valable. D'ailleurs, il serait tout aussi possible que j'y revienne ultérieurement. Dans Cartago, il y avait une phrase que j'ai traînée pendant un an et demi et qui ne me plaisait pas. Mais je n'arrivais pas à trouver autrement. Cela me turlupinait. J'ai passé des journées et des journées dessus et je voyais approcher le moment où il fallait que je rende le livre. Je ne l'ai pas rendu tant que je n'ai pas trouvé quelque chose qui me satisfasse. Enfin voilà ! Mais encore une fois, chacun a sa petite cuisine. Sur la technique, il y en a qui écrivent directement. Cela coule tout seul. D'autres sont plus durs. On peut écrire des chefs d'œuvre très rapidement, des grosses merdes de manière très laborieuse. Le contraire se vérifie aussi. Moi, j'adore les mots, j'adore jouer avec, j'adore chercher. Tous les jours je découvre des mots intéressants dans la langue française, je les garde ou non parce que trop précieux. Les mots ont un sens et il faut les défendre. Pour Ambernave, j'ai recherché tous les synonymes du mot " quai ". Il y en a un paquet, vous pouvez me croire ! Je me fais aussi plaisir en inventant de nouveaux mots. Mais il faut que je fasse gaffe à ce qu'ils ne bousillent pas l'atmosphère du livre. Dans un bouquin aussi noir que Six-Pack, le verbe " madeleinedeproustiser " tombe bien. Dans Cartago, Phalène " zazise " et je trouve que ça marche aussi plutôt bien. Par contre, dans le roman que j'écris actuellement, j'ai placé deux ou trois néologismes bêtes qui foutent la merde. Je le sens ! Il va falloir que je les enlève.

Dans le roman policier français actuel, quelles sont vos affinités ? Vous avez déjà cité Stéphanie Benson et Hugues Pagan tout à l'heure. Y en a-t-il d'autres ?

Jean-Hugues Oppel : Tout d'abord, il faut que vous le sachiez, le premier et le meilleur, c'est moi ! (Rires) Plus sérieusement, pour moi, le meilleur auteur actuel de romans policiers ou de romans noirs français est - et je le répète - Hugues Pagan. Parce que c'est foutrement bien écrit, noir à souhait. On plonge dedans avec bonheur. Je n'aime pas forcément tous ses livres. Certains me parlent plus ou moins, mais il y a toujours une adéquation : qu'est-ce que j'écris, comment je l'écris, qu'est-ce que je décris, qu'est-ce que je raconte... L'Etage des Morts est à mon sens un roman sublime. Tarif de Groupe qui parle du prix de la corruption est aussi un très bon bouquin. Comme j'ai un sens aigu de la parité, je cite ensuite Stéphanie Benson pour la noirceur des romans qu'elle publie à L'Atalante. Elle a une très belle écriture. En fait, en tant que lecteur, j'aime les livres qui me mettent en danger. J'aime bien aussi les livres qui ronronnent tranquillement, ça fait du bien. Pagan et Benson vous mettent en danger. Comme de temps en temps il faut bien que je me repose, j'adore Fred Vargas, parce qu'avec elle on est complètement à l'opposé. Je suis incapable d'écrire ce qu'elle écrit. Pour elle, c'est la même chose, elle ne sait pas faire ce que je fais et ajoute même : " Dieu merci ! " (Rires). Il y a une musique dans ses romans, et ce qui me plaît aussi est que depuis L'Homme à l'Envers, elle commence à devenir méchante. Pour moi, avant, elle était trop bonne. Elle est gentille, Fred, je la connais bien : elle a le cœur sur la main. Avec L'Homme à l'Envers, elle s'ouvre des horizons intéressants. Peut-être parviendra-t-elle à nous mettre en danger dans ses prochains livres ? Elle a beaucoup de succès, peut-être aussi parce qu'elle propose une littérature qui n'est pas " dangereuse ". Pour beaucoup de gens Fred Vargas est la digne héritière des vieilles Anglaises à tasses de thé qui écrivent du roman criminel. Ce n'est pas complètement faux, sauf qu'au fond de la tasse de thé, chez Fred Vargas, il y a toujours une bonne dose de cyanure. Mais le lecteur, en général, ne se méfie pas. Stéphanie Benson, quant à elle, ne s'embarrasse pas de la tasse de thé, vous avez directement la tasse de cyanure. ça va beaucoup plus vite ! Voilà, ce sont deux genres complètement différents... Et puis il y a aussi quelqu'un qui est de meilleur en meilleur dans les chroniques et pas toujours dans les bouquins (Rires) : Francis Mizio. J'ai vu qu'il a fait grosse impression à Brest ! Un peu comme à Pékin, du reste ! Francis est l'oiseau rare, l'un des rares représentants de la veine de la comédie, du comique, du drôle, du burlesque dans le noir. Ce n'est pas du comique à la Exbrayat. J'ai adoré tous les Imogène, c'est de la farce à se rouler par terre. Mais dans ses livres, l'idéologie d'Exbrayat était tout de même relativement réactionnaire. Sous son côté nez de clown, Francis Mizio - qui est plus jeune que moi - est un spécialiste des nouvelles technologies : Web, informatique, Internet et machin... Il faut lire Domo Dingo ! Un vrai régal ! La fin est peut-être un peu courte - il faudra que je lui tire les oreilles la prochaine fois qu'on se voit ! -, ce garçon est un fou furieux qui est à l'écoute de tout, qui lit des revues scientifiques sur les météorites, etc., qui s'intéresse aux indiens Macroqa, aux perroquets verts à deux crêtes et touffes rouges sous les ailes. Dans La Santé par les Plantes, c’est comme William Saurin, il fallait l’inventer cette variété de perroquets, tout de même ! Et la grande force de Mizio apparaît lorsque son sujet fait deux lignes avant que le verbe n’arrive. Il en use et il en abuse, le bougre ! (Rires) Et l’on se poile ! Parce qu'il vous explique que la femelle du perroquet vert à deux crêtes et touffes rouges sous les ailes ne pond pas n’importe où ! Une fois qu’elle a trouvé où nidifier, elle entonne son chant d’amour. Le mâle perroquet vert à deux crêtes et touffes rouges sous les ailes peut alors... Moi, j’adore ça ! Il fait cela très bien ! Francis Mizio représente un côté atypique du noir qui n’est pas simplement de la gaudriole ; par la comédie, il parvient à démontrer certaines choses... Il y a bien d’autres auteurs que j’aime bien, je ne vais cependant pas tous les nommer. Il y en a d’autres encore que je ne connais pas ou que je connais peu. Il y en a beaucoup qui sont des gens charmants mais dont j’éviterai de parler parce que leurs livres me gonflent. Parmi mes auteurs phares, il y a eu Manchette, Vautrin (l’époque de A Bulletins Rouges), A.D.G. (première manière), tous issus du néo-polar, Claude Klotz alias Patrick Cauvin que j’adore. Depuis quelques années, je râlais bien un peu à l’occasion des sorties de ses romans : j’avais un peu l’impression qu’on mettait en route une machine Cauvin. Le dernier Cauvin était annoncé comme le dernier Mary Higgins Clark. Des bouquins sympas, mais pas de quoi casser trois pattes à un canard. Mais le tout dernier que je viens de lire, la suite de E=MC2 Mon Amour intitulé Pythagore Je t’adore est un vrai petit bijou ! Avec ce livre, je retrouve Cauvin tel qu’il était il y a vingt ans : écriture, humour, manière de tourner son propos, tout y est ! Lisez-le !

Que pensez-vous des bouquins de Jean-Bernard Pouy ?

Jean-Hugues Oppel : J’ai presque tous ses livres. J’ai beaucoup aimé Nous Avons Brûlé une Sainte, son premier roman. Il y en a d’autres, bien sûr ! La Belle de Fontenay, par exemple. C’est un auteur qui me scotche parce que c’est une figure, tout de même ! Ce n’est pas mon auteur préféré, mais ses livres ne me laissent jamais indifférent. De temps en temps, il a comme un petit coup de fatigue, mais c’est quelqu’un qui adore jouer avec les mots, il est oulipien en diable, il s’amuse avec des calembours. Dès qu’il y a une collection à la con à lancer, il n’hésite pas, c’est pour lui et il trouve toujours un éditeur pour la lui prendre. Lui et moi ne sommes pas de la même génération, nous n’avons donc pas les mêmes combats à mener, nous n’avons pas les mêmes a priori sur certaines choses. Je ne pense pas que Larchmürtz 5632 soit un très bon bouquin. Le début est intéressant, après ça se barre dans tous les coins, mais tout à coup dans les cinquante dernières pages, Pouy en remontre à tous les petits camarades qui écrivent du polar. Là, c’est vraiment génial ! Les quinze, vingt dernières pages de Larchmütz 5632 sont nickel, irréprochables ! .. Lorsque vous tombez sur une courte nouvelle intitulée " L’équarrisseur " incluse dans le recueil Lamballe Harras 99, vous ne pouvez être qu’admiratif. C’est une nouvelle courte, du béton armé ! Cette nouvelle est splendide. J’aurais aimé qu’elle obtienne le Trophée 813, mais elle n’est pas assez diffusée pour qu’on la connaisse. Il faut se la procurer et surtout la lire. Cette nouvelle est un pur diamant... A tomber par terre !

Et ceux de Patrick Raynal ?

Jean-Hugues Oppel : Ce n’est pas trop mon truc ! J’aime bien le bonhomme. Là encore, c’est une question de générations et nous n’avons pas les mêmes centres d’intérêt. Le côté mythologie (Américains, bagnoles, jazz, etc.) ne me branche pas du tout et ne me parle pas non plus. Ce n’est pas pour cela que je dirai que c’est mauvais ! Cela ne me touche pas, c’est tout ! De la même manière, j’aime bien Marc Villard et ses nouvelles, mais il arrive que je reste à la porte de certains de ses textes parce que je ne partage pas son goût pour le jazz. Il me manque les codes. Il peut faire de très beaux descriptifs sur le solo de Machin dans telle session, mais comme je ne connais pas, cela ne me parle pas ! ..

Qu’en est-il des livres de Thierry Jonquet ou de Didier Daeninckx ?

Jean-Hugues Oppel : J’aime bien Jonquet, Daeninckx un peu moins, non pas en raison de ce qu’il raconte, mais pour une question de musique des mots. Un autre auteur que j’apprécie beaucoup : Jean-Jacques Busino. Il est beau comme un dieu grec, ce salaud ! Un Suisse italien, entre 1,90 et 1,92 m, un profil de pâtre grec, il est à tomber sur le derrière ! Oh la la ! .. (Rires) Je précise tout de même qu’il est marié et très fidèle, ce qui fait le désespoir de toutes les festivalières et de tous les autres auteurs qui viennent parce que quand il est là, toutes les filles ont les yeux braqués exclusivement sur lui. D’autre part, il vit en Suisse, mais essayez donc de l’inviter lorsqu’il vient en France, ce garçon vaut le détour ! De plus, il parle divinement bien de ses livres.

Dans le polar américain, quels sont les auteurs que vous aimez ?

Jean-Hugues Oppel : Pour être franc, j’ai tout d’abord découvert le polar français. Chez les anglo-saxons, j’ai un amour total et absolu pour Sherlock Holmes. J’aime bien aussi Agatha Christie, mais un peu moins que Conan Doyle. Je n’ai pas lu Chandler, Hammett, Himes. Je les ai découverts plus tard, mais ce n’est pas mon truc. Parmi les auteurs contemporains, j’ai plus de grain à moudre. Pour moi Ellroy est un auteur incontournable : il reprend le travail de ses anciens en faisant l’étude sociale et politique de son pays tranche par tranche. L.A. Confidencial, American Tabloïd, American Death Trip et le futur American Tabloïd 3 ( ? ) qui viendra clore la trilogie dans les mois à venir sont des bouquins passionnants. Il compose son œuvre en ayant soin de préserver l’ampleur romanesque et en assenant une leçon d’histoire par le biais de la fiction. Et moi, j’aimerais faire cela aussi ! Dans un tout autre genre, j’ai découvert Tony Hillerman. Il n’y a pas plus simple. Ses livres sont des romans policiers tout ce qu’il y a de plus classiques : enquête, indices, témoins, etc. L’intrigue progresse lentement, l’écriture est simple : sujet, verbe, compléments. Le petit plus qui fait que ses romans ne sont pas comme les autres tient du lieu et du milieu où cela se passe. Et ça me passionne ! Il ne fait pas du politiquement correct avec d’un côté les bons Indiens et de l’autre les mauvais Indiens. Tony Hillerman a des choses à transmettre. Dans La Voie du Fantôme, un livre que j’ai lu il y a très longtemps et que je conseille à tous ceux qui n’ont pas encore lu du Tony Hillerman, quelqu’un a disparu. On le recherche, en remontant sa piste on retrouve le cadavre d’un Indien à moitié enterré selon les rites, mais pas complètement. On est entré dans sa maison d’une certaine manière et pas d’une autre. Cela s’appelle La Voie du Fantôme parce qu’on ne doit pas mourir dans sa maison. Il faut le faire à l’extérieur pour que le fantôme ne vienne pas hanter la demeure qui sera léguée aux héritiers. Si, pour une raison X ou Y, on est amené à mourir dans sa propre maison, il faut respecter un certain nombre de rites et sortir le corps d’une manière bien particulière. Dans le cas bien précis de l’histoire, aucun autre policier que les enquêteurs Navajos ne peut résoudre l’énigme s’il n’a pas les codes de la culture. L’assassin se trahit puisqu’il les possède. Ce n’est donc pas un Blanc ! Tony Hillerman met l’accent sur l’importance des origines, sur ce qu’est la culture. Ses livres sont empreints d’une poésie qui me touche. Dans Le Vent Sombre, il nous apprend que chez les Navajos, on ne dit pas de quelqu’un qu’il devient fou. On dit qu’un vent sombre souffle dans son esprit. Il y a toute une philosophie associée à cette manière de dire les choses. Le vent peut retomber, la folie n’est donc pas forcément inéluctable... Je ne reviens pas sur Jim Nisbet, menuisier à San Francisco, si ce n’est pour préciser que ce déjanté de service sort maintenant ses livres en France, non pas aux Etats-Unis... George Chesbro, et s’il n’y avait qu’un seul de ses livres à lire : Bone, chef d’œuvre total, à vous dégoûter d’écrire ! Lorsque je l’ai lu, j’étais fou de rage, j’ai tout cassé... Après, je me suis remis au boulot ! (Rires) Ce roman est sublime... Il faut lire Bone. Absolument ! Vous allez savoir ce qu’est le polar contemporain : qu’est-ce que je raconte, comment je le raconte, voir ce qu’est un travail de traducteur... J’aime moins les aventures de Mongo, son nain détective. Encore un auteur apprécié en France et qui vend très peu aux Etats-Unis ! L’univers de James Lee Burke ne me parle absolument pas. L’ambiance Bayou, Louisiane, ce n’est pas pour moi. Mais je comprends qu’il y ait des fans ! Je reconnais tout de même à cet auteur l’un des plus beaux titres de polar de ces cinquante dernières années : Dans la Brume Electrique avec les Morts Confédérés, un titre parfaitement traduit, exactement conforme et fidèle au titre original. Cela dit, allez donc traduire cela autrement ! .. J’apprécie aussi énormément Donald Westlake. Sinon, il m’arrive de découvrir un titre ici ou là. La trilogie de Sailor et Lula de Barry Gifford est à tomber par terre. Je n’ai pas lu Perdida Durango, mais il faut lire dans l’ordre Sailor et Lula, Jour de Chance pour Sailor et Rude Journée pour l’Homme Léopard. C’est savoureux ! .. Je viens de lire Les Quatre Coins de la Nuit de Craig Holden. J’ignore si ce type en a écrit d’autres. Un beau livre ! J’ai lu également Jack O’Connell. Un voilà un qui écrit des gros pavés ! La Mort sur les Ondes, ce n’est pas trop ma tasse de thé (il paraît que la traduction n’est pas à la hauteur du bouquin ! ) ; B.P.9, pas mal mais je suis quand même resté un peu sur ma faim ; Porno Palace, bien ! Là il y a une atmosphère qui me plaît. Je ne ressens aucun enthousiasme à lire les bouquins issus de l’école de Missoula. Tout le monde se roule par terre en lisant Crumbley et consorts. Moi, c’est pas mon truc. La Danse de l’Ours est un bon polar, certes, mais j’ai déjà lu ça cent fois ! Je ne vois pas ce que ce livre peut avoir de révolutionnaire. J’ai essayé de lire Lawrence Block. Pas trop mon truc non plus ! Je n’ai pas encore essayé Michael Connelly, Brett Easton Ellis (tout le monde me dit le plus grand bien d’American Psycho ! ). Il faut aussi que j’essaie de lire du Ruth Rendell et autre P.D. James, ne serait ce que pour en dire du mal en toute connaissance de cause ! Mais si ça se trouve, je vais trouver cela très bien ! .. Pour moi, L’Echiquier du Mal de Dan Simmons, c’est du noir ! J’aime beaucoup ce que fait Dan Simmons. Cependant, si à chaque fois qu’il écrit un bouquin de mille pages il passait deux mois dessus pour essayer de le ramener à six cents pages, il ferait de purs chefs d’œuvre incontournables.

Avez-vous envie de vous remettre un jour à écrire de la science-fiction ?

Jean-Hugues Oppel : Non !

Pourquoi alors avez-vous commencé par écrire de la SF ?

Jean-Hugues Oppel : Tout simplement parce que j’adorais ça ! A l’époque, je ne lisais que de la science-fiction.

Qu’est-ce qui vous intéressait dans le genre ?

Jean-Hugues Oppel : Cela me faisait rêver ! La simple idée de partir avec sa pelle et son seau au bout de la galaxie pour " terraformer " joyeusement une planète inconnue me réjouissait ! Ce n’est plus vraiment ce que propose la SF des années 1980-90 où il est plutôt question d’aller casser les interfaces des intelligences artificielles, ce qui ne m’intéresse pas outre mesure...

On assiste actuellement au retour de la grande aventure dans la science-fiction d’aujourd’hui !

Jean-Hugues Oppel : J’en ai bien l’impression, effectivement. On m’a dit : " Garde tes manuscrits parce que le " terraformeur " qui débarque en disant : " Nous venons en paix ! " a l’air de retrouver une seconde jeunesse ! Surtout ne jette pas tout ! " (Rires) Donc, j’adorais ça, j’avais envie d’en écrire et j’en ai écrit ! Mais cela ne marchait pas, ce qui n’a pas été le cas lorsque je me suis mis au polar ! On peut penser qu’on est un génie méconnu, incompris de tous, que tous les éditeurs sont des cons, etc. Mais il ne faut tout de même pas s’entêter bêtement ! Moi, à l’époque, je me suis dit : " Je fais du polar, on prend. Je fais de la SF, personne n’en veut... Je suis peut-être plus doué pour le polar que pour la SF ! ". Je crois que c’était vrai, finalement. En fait, j’écrivais de la fausse science-fiction parce que je faisais du polar avec l’alibi que cela se passait dans trois mille ans ; j’étais tranquille : cela m’évitait de mettre les mains dans le contemporain ! Mais si l’on prend l’histoire, qu’on la ramène de nos jours - il faut certes remplacer les soucoupes par des moyens de propulsion plus normaux – rien ne change ou presque. C’est la même histoire ! Je n’ai jamais revendiqué un côté visionnaire. Pour moi, le " terraformeur " n’est jamais que Christophe Colomb débarquant en Amérique ou les Tuniques Bleues dans l’Ouest américain. Avec le temps, j’adore toujours lire de la SF, mais je ne peux plus en écrire parce que je n’y crois plus. Il en va de même avec le fantastique. J’aime bien en lire, mais je ne peux pas en écrire non plus. Quand c’est bien fait, cela peut marcher. Christine est née mauvaise, elle se répare toute seule : j’adore lire ça dans le bouquin de Stephen King, mais je ne pourrai jamais l’écrire parce que je me bidonne, que je sais bien que c’est impossible. J’adore lire ou regarder des histoires de vampires à la télé ou au cinéma, mais je suis incapable d’en écrire : je ne crois pas aux vampires ! Allez comprendre pourquoi j’aime voir ce genre de films, lire ce genre d’histoires, alors que je ne suis pas foutu d’en faire moi-même ! .. Toute la problématique liée à la conquête des étoiles ne peut plus marcher comme avant parce que la science et les techniques de communication ont beaucoup progressé. En ce qui concerne les intelligences artificielles, on peut encore me vendre n’importe quoi parce que je n’y comprends rien...

La science-fiction dont vous parlez n’est certainement plus viable puisqu’elle n’est plus crédible. Il n’empêche que le genre a évolué !

Jean-Hugues Oppel : D’accord ! Je vous parle effectivement de la science-fiction que j’aime, de celle à laquelle j’ai été nourri. Si je devais encore écrire de la science-fiction, ce serait celle-là parce que je ne saurais pas écrire dans la veine des nouveaux courants tel le Cyber Punk, par exemple. Je ne pourrai plus en écrire parce que je n’y crois plus. Je ne dois pas être le seul, du reste ! Pour moi, s’il me reste quelque chose à faire en science-fiction, ce sera d’aborder les problématiques de l’écologie. Mais s’il y a cataclysme en SF, encore faudra-t-il qu’il se produise d’une manière logique ! ..

Pourquoi vous êtes-vous mis à écrire des nouvelles ? Qu’apporte la forme brève par rapport à une forme romanesque bien plus longue ?

Jean-Hugues Oppel : Il y a longtemps, j’avais commencé, tout en faisant des bouquins de SF, à écrire des nouvelles de SF. C’était, comme je vous l’ai déjà dit, le genre que j’adorais. J’avais des petites idées bêtes, mais il n’y avait pas matière à en faire des romans. Je me suis dit que je pourrais peut-être en faire des nouvelles, que cela me permettrait aussi de frimer devant les copains, les gonzesses... Mais j’ai bien vite abandonné. Quand je me suis mis au polar, cela m’est complètement sorti de la tête. J’avais des idées de bouquins. Et puis on m’a demandé des nouvelles. Le tout premier texte était un hommage à Robert Soulat de la Série Noire, un clin d’œil, pas vraiment une nouvelle. Et puis une revue qui m’avait découvert m’en a demandé une à l’occasion d’un numéro spécial polar. Et je l’ai écrite. Il s’agissait de " Photo Souhaitée " que l’on retrouve dans le recueil Un Tigre Chaque Matin. Elle n’était pas très longue. En fait, je me suis bien amusé parce que je n’avais pas de contraintes et que j’avais une thématique marrante... J’en ai écrit d’autres par la suite, à chaque fois parce qu’on me les demandait, pour des revues, pour des compilations de festivals polar, etc... Lorsque les éditions de La Loupiote m’ont demandé de faire un recueil pour eux, j’ai récupéré un certain nombre de nouvelles qui existaient déjà, publiées à droite et à gauche. Je voulais que le recueil s’intitule Un Tigre Chaque Matin, il a donc fallu que j’écrive la nouvelle éponyme. J’avais aussi écrit pour les Américains " A Demon in my Head ", avec " Raccrochez, Bougre de Cochon ! ", ça faisait trois nouvelles inédites à joindre au recueil. Finalement, je prends goût à la nouvelle. Cela me repose !

Aujourd’hui, est-ce plus plaisant pour vous d’écrire pour les enfants que d’écrire pour les adultes ? Procède-t-on de la même manière que l'on s'adresse à un public adulte ou à des enfants ? Peut-on tout leur dire ? Y a-t-il des contraintes particulières ? Faut-il parfois se censurer ? Si oui, pourquoi ?

Jean-Hugues Oppel : Ecrire pour les enfants ou les adultes, le plaisir est le même. Il s’agit toujours de donner du plaisir à lire sans raconter trop de conneries ! Bien sûr, on ne s’adresse pas aux jeunes lecteurs exactement comme aux plus vieux parce qu’il y a une différence de maturité. Je raisonne forcément en termes de moyenne : il existe des petits génies de douze ans et de parfaits crétins de cinquante ! On peut tout dire aux enfants, mais pas de la même manière. S’il y a une censure, outre celle de la complaisance (également valable pour les " grands ", soit dit en passant), c’est celle de la compréhension. Difficile de raconter Cartago tel quel en collection jeunesse... ce qui ne m’a pas empêché d’aborder le thème de la raison d’Etat dans ma Souris Noire (éditions Syros) intitulée Tigre ! Tigre ! Tigre ! , sur fond d’espionnage militaire. On pourrait dire que le thème est traité de façon réductrice par rapport à un roman " adulte " ; je préfère dire qu’il est adapté. De même que l’écriture, toujours pour les mêmes raisons de différence de maturité. Cela ne signifie pas qu’il faut écrire basique gnian-gnian sujet-verbe-complément sous prétexte que c’est un livre jeunesse. Les jeunes lecteurs sont sensibles aux ruptures de style, aux audaces de langage. Il faut bien entendu aussi faire attention aux références, aux métaphores à clé ; celles qui font rire ou rêver les adultes sont parfois hors de portée de leurs cadets. Alors, sans forcément citer les Pokémons ou Harry Potter toutes les trois phrases, on peut trouver des clins d’œil... adaptés ! En conclusion, si pour être édité en collection estampillée " jeunesse ", je devais renoncer à ma liberté d’écriture et sélectionner mes sujets à l’aune d’un quelconque politiquement correct, j’arrêterais tout de suite !

De quoi sera faite pour vous l'actualité éditoriale dans les mois à venir ? Quels sont vos projets ?

Jean-Hugues Oppel : On travaille, on travaille ! Je souffle un peu côté jeunesse et prépare le (j’espère) prochain adulte, mais motus ! Je suis superstitieux : la dernière fois que j’ai trop parlé d’un projet, il a failli ne jamais voir le jour ! Tout ce que je peux dire, c’est que ce sera en trois parties, et... à base de chats !

Propos recueillis par Christine Gourmelon et Patricia Mevel
Interview mise en forme par Patricia Mevel

Bibliographie

Série Noire (Gallimard) :

Canine et Gunn (avec Dorison) n°1940 (1983)

Barjot ! n°2119 (1988)

Zaune n°2257 (1991)

Piraña Matador n°2287 (1992)

Zaune et Piraña Matador doivent être prochainement repris en Folio Policier.

Rivages / Noir (Payot) :

Brocéliande sur Marne n°183 (1994) (Prix Mystère de la Critique - 1995)

Ambernave n°204 (1995) (Prix des Comités d'Entreprise - Saint Nazaire 1995, Grand Prix de la Littérature Policière - 1995)

Six-Pack n°246 (1995) (porté à l'écran par Alain Berberian - 2000)

Ténèbre n°285 (1998) (Prix "Sang d'Encre" - Vienne 1998)

Cartago n°346 (2000) (Trophée "813" - an 2000)

Autres :

Un Tigre Chaque Matin (nouvelles), Ed. de la Loupiote (1998), Ed. Lignes Noires (2000)

(la nouvelle "Tueur en Duplex" a reçu le prix des Lecteurs des bibliothèques municipales de Nanterre, catégorie Lycées-Collèges, lors du Concours de la Nouvelle Francophone en 1998)

(la nouvelle "A Demon in my Head" a été publiée courant 1999 aux Etats-Unis dans l'anthologie Death by Espionage, éditée par Martin Cruz Smith & Martin H. Greenberg chez Cumberland House Publishing)

Brouillard au Pont de Bihac Zèbre n°6 / La Loupiote (1997)

(avec "Un problème avec les dates", de Bruno Ménard)

Jeunesse :

Ippon Souris Noire - Syros n°4 (1993) (Prix du Livre de l'Ete Jeunesse - Metz 1994, Prix des Lecteurs en Herbe - Bègles 1995)

Nuit Rouge Souris Noire - Syros n°10 (1995)

David a du Flair Castor Poche n°597 (1997)

Trois Fêlés et un Pendu Les Mini Syros n°25 (1998)

(traduit en italien, L'impiccato, Banane Gialla - Mondadori)

(traduit en espagnol, El ahorcado, Banana Negra - Mondadori)

Piège à la Verticale (Le Furet) Albin Michel Jeunesse (1998)

Dans le Grand Bain Souris Noire - Syros n°28 (1999)

Aller Chercher Mehdi à 14 Heures Les Mini Syros n°60 (2000)

Tigre ! Tigre ! Tigre ! Souris Noire - Syros n°47 (2000)

Le Feu au Lac (Le Furet) Albin Michel Jeunesse (2000)

Divers :

36ème Dessous micro-livre Traumfabrik Editions (1995) (Impasse du Bourg - 49320 COUTURES)

Génération Vidéo "Je Bouquine" - Bayard Presse (novembre 1996)

(novellisation du scénario de téléfilm de A. Lorenzi & C. Ruellier)

Au Saut de la Louve (janvier 1997)

nouvelle, et gravure originale sur bois ; ouvrage tiré à 60 exemplaires numérotés et signés par l'artiste : Jean-Paul Ruiz (Le Roc, 19130 Saint-Aulaire)

Tout le Monde Sait Où C'est, Alésia Autrement (1998)

Paris, Rive Glauque - Romans d'une Ville

Huit Mètres Carrés (janvier 2000)

nouvelle, et deux gravures sur lino ; ouvrage parmi les huit de la série sur le thème du passage à l'an 2000, tiré à 50 exemplaires numérotés et signés par l'artiste : Jean-Paul Ruiz (Le Roc, 19130 Saint-Aulaire)