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Rencontre avec Francis Mizio

(animation : Patricia Mevel)

A peine descendu du train ce mercredi 18 octobre 2000, Francis Mizio espérait bien trouver soleil, palmiers et sable chaud... Pauv ‘tit gars, on l’avait bien berné ! La Pointe Bretagne c’est pas Pointe à Pitre. Faut pas croire tout ce que disent ces mal intentionnés qui n’entravent rien à la géographie nationale. Brest, c’est au fin fond du Finistère. Rien à voir avec la Guadeloupe... si ce n’est l’Atlantique, là-bas plus tiède qu’ici ou ici plus tonique que là-bas (c’est comme on veut, ici on n’est pas contrariants, tout le monde sait ça ! ) Seulement voilà ! Si les Guadeloupéens acceptaient d’échanger leur trop plein de soleil contre notre trop plein d’humidité, nous autres on aurait rien contre non plus. Pour dire, ça nous arrangerait bien plutôt, et c’est avec un bien plus grand sourire qu’on accueillerait nos auteurs invités bien au sec, confortablement, tout comme il faut, sous un ciel un rien plus bleu, un rien plus clément, un rien plus chaleureux. Mais faut pas rêver ! .. Trêve de digressions, revenons-en au sujet qui nous intéresse.

Francis Mizio, puisque c'est de lui dont il est question ici, est un jeune homme charmant, bien propre sur lui : cheveux blonds coiffés en brosse, ce qui lui demanderait une attention de tous les instants (voir le petit mot de François Braud sur la plaquette consacrée à notre invité), regard doré, intense, pétillant, direct, sourire discret, chaleureux. Un esprit vif, critique, constamment en ébullition doublé d'un tempérament rêveur. De la réserve néanmoins. Le sens de la dérision, de l'auto-dérision, de la mesure, de l'amitié aussi... Un passionné, un être éminemment " humain " qui gagne assurément à être connu ! Francis Mizio aura 38 ans en novembre prochain. Il est papa de 2 enfants et partage sa vie entre la Seine et Marne (pour ses enfants) et Bergerac en Dordogne (pour sa nouvelle compagne), une région dans laquelle William Boyd possède un vignoble qui donne un très bon cru ! .. Après avoir exercé divers métiers, il décide, en septembre 98, de ne se consacrer dorénavant qu'à la littérature. C'est un homme à multiples facettes : nouvelliste, romancier, anthologiste, chroniqueur, critique, scénariste, animateur d'ateliers d'écriture... Il est l'auteur, tant dans les genres policier, noir, dans la science-fiction que dans la littérature générale, de textes dont nous nous sommes délectés, de textes truculents, humoristiques ou satiriques, inspirés du réel et de l'actualité des problèmes de société. Cette année, d’ailleurs, a été particulièrement riche en parutions puisqu’on ne compte pas moins de trois livres signés Francis Mizio.

La Santé par les Plantes, premier roman de Francis Mizio publié en 1997 aux éditions de La Loupiote, vient d’être réédité à la Série Noire en 1999...

Francis Mizio : La première édition comptait beaucoup de coquilles et un certain nombre de passages que j’ai jugé mal écrits. Lorsque j'ai relu le manuscrit avant de le remettre à la Série Noire, cela m’a causé huit jours d'insomnies au terme desquels je me suis dit qu’il fallait que je retravaille le texte. Il s’agit donc de la même histoire mais elle est réécrite... et un peu plus longue !

Après ce premier roman paraîtront, en 1998, Le Pape de l'Art Pauvre, un recueil de nouvelles, toujours aux éditions de La Loupiote, et, en 1999, dans la collection Macno des éditions Baleine, La Vie Ultramoderne, un roman de science-fiction. En 1999, chez Flammarion, Francis Mizio publie encore L'Agence Tous-Tafs, un roman de littérature générale abordant le thème du chômage – et des régimes amaigrissants -, belle satire du monde de l'intérim. Suivra La Cosmogonie Macroqa, une novella illustrée par Olivier Balez et publiée chez Treize Etrange...

Francis Mizio : Dans La Santé par les Plantes, il était déjà question d’Indiens Macroqa qui vivent en Guyane, dans la forêt où nichent les perroquets verts à deux crêtes et touffes rouges sous les ailes. ça avait beaucoup fait rire les lecteurs. Lorsque Treize Etrange, petit éditeur de BD, m'a demandé un mini-roman de 70 000 signes, je n’ai pas pu résister et j'ai réutilisé les personnages issus de cette tribu imaginaire. Ce petit texte est une parodie de Le Chant des Pistes de Bruce Chatwin, un roman inspiré de la cosmogonie aborigène où il est question de la création du monde selon le pays du rêve. J'ai utilisé le même concept. Dans La Cosmogonie Macroqa, un détective privé qui quotidiennement photographie tant bien que mal des flagrants délits d’adultères accepte un jour de se rendre dans la jungle guyanaise pour enquêter sur la mort d’Olivier Castani, l'ornithologue de La Santé par les Plantes qui a été assassiné dans la clairière du Vieux Toucan. Il doit interroger le vieux chef du village qui ne veut pas répondre à ses questions mais qui tient absolument à lui raconter la cosmogonie Macroqa : un énorme mythe sur lequel repose la création burlesque du monde. Il s’agit bien sûr d’une grosse farce inspirée de Bruce Chatwin, de Tony Hillerman..., et traitée à la manière de Tex Avery !

Suit ensuite un recueil de nouvelles complètement déjantées : Un Quart d'Heure pas plus et autres nouvelles, publié chez Librio.

Francis Mizio : On y retrouve quelques nouvelles extraites du recueil Le Pape de l’Art Pauvre.

Puis sort un livre que nous avons beaucoup aimé, au point même de le faire figurer dans Pour un Voyage Immobile, notre dernière plaquette coups de cœur. Il s’agit de Tout ce qui Tombe du Ciel, un magnifique roman noir burlesque publié chez Lignes Noires en 2000. Ensuite paraît Les Hommes Préfèrent les Sondes, une novella publiée dans la nouvelle collection des éditions Baleine intitulée Série Grise... Et pour finir, dernier roman de Francis Mizio, Domo Dingo, la vie domotique, vient de sortir chez J’ai Lu.

Francis Mizio : C'est un roman un peu à part, une sorte d’OVNI ! J'ai été journaliste spécialisé dans les nouvelles technologies pour Libération pendant 4 ou 5 ans. Le discours médiatique tenu sur les nouvelles technologies m'a tellement énervé que je me suis mis à collecter toutes les perles que j'ai pu trouver dans la presse internationale et lorsque j’ai écrit le roman, j'ai appliqué tout ça dans un univers où tout déconne, histoire de démontrer par l'absurde qu'on nous raconte n'importe quoi ! Le livre s’intitule aussi La Vie Domotique par référence à un bouquin d'Albert Robida, écrivain futurologue, illustrateur de Jules Verne, qui s'appelait La Vie Electrique. L’auteur y faisait tout un tas de prédictions sur le 20e siècle, évoquait la fée électricité, etc. C’est le discours qu’on nous tient actuellement sur la domotique, le numérique, les chaussures qui pensent... Je vous laisse imaginer ! .. Ce livre est effectivement le dernier publié à ce jour. J'en ai un à paraître l'année prochaine : Si les Singes en Rient, en grand format chez Baleine. Finalement, pour déconner avec Levi Strauss et comme c'est aussi ma vision de l'acculturation des amérindiens, ça s'appellera Twist Tropiques (et il y est en plus question de twist...). L’histoire se déroule à nouveau en Guyane, dans la jungle, comme dans La Santé par les Plantes. Il faut savoir que l'humour chez les singes est un sujet d’étude très pointu en primatologie, car en essayant de savoir s'ils ont le sens de l'humour ou pas, les scientifiques pensent qu’ils seront mieux à même de comprendre l’Homme. Or il se trouve qu'on découvre une nouvelle espèce de singes qui sembleraient avoir développé un certain sens de l'humour. Une équipe composée de scientifiques spécialisés en éthologie décide d’aller les observer et, pour financer l’expédition, fait appel au tourisme scientifique. C’est ainsi que nos chercheurs demandent aux gens passionnés par un sujet scientifique quelconque de payer pour venir avec eux. Les rejoindra donc un plombier qui va les embarrasser dans leurs observations, va péter les plombs et émettre un certain nombre de théories. Dans la seconde partie du roman, les membres de l’expédition sont kidnappés par les Vanivani, redoutables ennemis des Macroqas qui les prennent en otages, comme à Jolo aux Philippines, avec pour première revendication d'être connectés à Internet ! Il s’agira donc d’un roman burlesque, comme La Santé par les Plantes, mais qui traitera du darwinisme, de l'éthologie et de la primatologie. ça sort au printemps prochain, en mars 2001 !

Que s'est-il passé en septembre 98, pour que vous décidiez de devenir un écrivain professionnel ? Pourquoi le 1er septembre 98 ?

Francis Mizio : Pendant 10 ans, j'ai voulu absolument être journaliste, car je me suis aperçu que je ne pouvais plus me passer d'écrire. Je ne pensais pas pouvoir être un jour écrivain et je me suis dit que je pouvais peut-être être un pas trop mauvais journaliste, que ça répondrait à mon besoin physiologique d'écrire. Pendant 10 ans, je me suis focalisé sur cette idée tout en exerçant plein d'autres boulots. En parallèle, je faisais des piges pour rentrer dans la presse. Quand enfin j'ai pu intégrer Libé, je me suis aperçu (au bout de 10 ans ! ) que le métier ne me plaisait pas du tout. Je m'étais complètement planté pour des tas de raisons, liées au métier lui-même qui ne correspondait pas du tout à ce que j'attendais. Je pense en effet que le journalisme est incapable de rendre compte de l'état du monde. Il n'y a plus de journalisme littéraire. Moi, j'étais très idéaliste, très naïf ; j'avais été bercé par Albert Londres, Lucien Bodard et tutti quanti, je me suis retrouvé à travailler comme journaliste sur les nouvelles technologies. Un peu par hasard ! Il faut savoir qu’on ne peut pas faire ce qu'on veut dans les journaux, on ne peut pas s'exprimer autant qu'on veut. Ce n'est pas de la censure à proprement parler, mais il y a de telles contraintes qu'on ne peut pas faire ce qu'on veut. Et puis on n'a pas le droit à la subjectivité, ce qui me dérange complètement. J’aurais aimé pouvoir exercer un journalisme littéraire, à la Zola, par exemple. ça n’a jamais pu être le cas, et, très vite, je me suis emmerdé à Libé. En parallèle, j'ai découvert que je ne supportais pas la population des journalistes, car ce sont des gens souvent imbuvables... à Libé, sur 200 journalistes, il y en avait 10 qui m'intéressaient, le reste... Au départ, je me suis dit que j'avais peut-être un problème d'ego. Je pensais que les journalistes étaient des êtres très cultivés, très curieux de tout, et ce n'est pas du tout le cas. En réalité, ils sont souvent très imbus de leur personnalité et ils se comportent souvent de manière lamentable. Il m’est arrivé parfois d’avoir vraiment honte lors de conférences de presse, quand je les voyais se ruer sur le buffet après avoir pris quelques notes de manière assez servile. J'ai l'air un peu dur comme ça, pourtant c’est la réalité ! Voilà pourquoi j'étais mal en 1997 après 3-4 ans de journalisme à plein temps. Bien sûr, il y a de bons journalistes et de très bons. Certains même risquent leur vie et font consciencieusement leur boulot. Mais ce n'est pas la majorité, à mon avis. A cette époque-là, en 1995, François Braud, un petit éditeur, qui créait La Loupiote, sa maison d'éditions, cherchait des auteurs à publier. Il avait passé une annonce dans 813, la fameuse revue policière. Je lui ai envoyé une nouvelle intitulée " Un Quart d’Heure, pas plus " qu'il a publiée et que l’on peut lire maintenant dans le recueil paru chez Librio. Cette nouvelle a beaucoup plu dans le milieu polar. François Braud m'a donc demandé de lui remettre toutes les nouvelles que j'avais encore en stock. Etant donné que depuis dix ans j’avais participé à nombre de concours de nouvelles, il s’est trouvé que j’avais quelques textes qui avaient été primés. De quoi composer un recueil ! Après, il m'a demandé d'écrire un roman et La Santé par les Plantes a vu le jour. Ce roman n'a pas été repéré par le grand public mais il a circulé très rapidement dans le milieu de l'édition et du cinéma. Deux ou trois mois plus tard, j'ai été contacté par Gallimard, Flammarion et Charles Gassot, un producteur de cinéma qui a produit les films de Chatilliez et de Cédric Klappisch... Gallimard a racheté La Santé par les Plantes, Librio a racheté mes nouvelles et Flammarion m'a fait un contrat pour trois bouquins. Tous ces gens m'ont donné plein de sous d'avance, donc je suis parti de manière très confortable, avec quasiment un an de salaire d'avance. D’autant plus que j'avais déjà des petits boulots de scénarios et de synopsis chez Gassot. Depuis - c'était il y a trois ou quatre ans- je me suis engueulé avec quasiment tout le monde, mais ça m'a permis de quitter très vite le journalisme où je n'en pouvais plus en me disant que je pouvais tenter le coup. Bien sûr, on m'a dit que j'étais fou, mais voilà, pendant un an j'ai écrit et j'ai dépensé mes sous. Au bout d'un an, je me suis dit : " coco, ça tombe pas tout seul ! ", et je me suis mis à faire d'autres trucs : j’ai animé des ateliers d'écriture, j'ai vendu des sujets à la télé, je fais du dessin animé Internet, j'ai vendu des nouvelles un peu partout. Et j'ai de nouveau une chronique dans Libé... Je place également des articles dans des revues qui vont de celle d’EDF-GDF à des revues luxueuses de sport telles Attitude Football, par exemple. On me demande en fait d'écrire un texte de fiction sur un sujet d'actualité, quelque chose que je sais bien faire finalement. C’est le cas pour l'Express et pour Libération. Amusant, tout de même, que Libé se soit mis d'un seul coup à me demander, alors que j'étais parti, de faire ce qu'ils ne voulaient pas que je fasse avant, quand j'y étais encore. Ce qui est un peu logique finalement. En ce moment, j'écris une chronique burlesque le vendredi, dans Libé, sur les nouvelles technologies. Bref, j’ai choisi, il y a trois ans, de devenir écrivain tout simplement parce que le journalisme m'a énormément déçu.

Vous approchez assez des éditorialistes, du type François Reynaert dans le Nouvel Observateur : vous avez aussi ce type d'écriture et d'humour journalistique qui se manifestent par des phrases assez brèves, des images qui font mouche, un sens aigu du dialogue, de la comparaison qui provoque le rire, etc...

Francis Mizio : Il y a une bonne raison à ça ! Ce sont des gens comme François Reynaert ou Alain Shiffres qui m’avaient donné l’envie de faire du journalisme. Lorsque j'étais gamin, Alain Shiffres écrivait dans le Nouvel Obs. - maintenant il travaille pour l'Express - et ses chroniques me fascinaient complètement. Celles de François Reynaert aussi ! Pour moi, les bouquins d'Alain Shiffres sont des chefs d'œuvre d'humour et de sociologie mêlés : Les Parisiens, Les Hexagons, il a fait quatre ou cinq bouquins comme ça qui sont à la fois extrêmement savoureux et extrêmement intelligents. En fait, j'espérais rentrer en journalisme pour marcher dans leurs traces et, petit à petit, arriver à faire comme eux, mais je n'ai pas pu le faire en tant que journaliste. Du coup, je le fais un peu aujourd’hui, mais en tant qu' " extérieur " à la profession ! Le problème cependant est que j'ai un passé de journaliste multimédia qui me colle aux basques. J’étais un des premiers " spécialistes " en presse nationale et un des premiers à parler du multimédia autrement que de manière technique, c'est-à-dire en abordant les problèmes de société ou les problèmes politiques. Du coup, j'ai cette étiquette extrêmement collée et on ne me propose de faire rire qu'à partir d'Internet. Je pourrais très bien le faire, mais j'aimerais bien qu'on me laisse m'exprimer dans les journaux sur d’autres thématiques. En fait, je me plains tout le temps (Rires). Cela dit, il est vrai que j'ai beaucoup d'admiration pour Alain Shiffres et pour François Reynaert, qui est un type charmant. Il faut bien reconnaître que parmi les journalistes, on compte des gens extrêmement courageux, des gens qui s'engagent, des gens qui vont au front. Comme Florence Aubenas, journaliste-correspondante de guerre pour Libé, qui est vraiment quelqu’un d’impressionnant, ou cette autre journaliste récemment retenue en Tchétchénie, mais ce sont là des cas d’espèce, le reste de la profession demeure sans intérêt. N’allez surtout pas croire que ceux qu'on connaît le plus ou qu'on lit le plus souvent sont les plus intéressants ! .. On peut citer aussi Jean Hatzfeld, de Libé, qui est un très bon écrivain et qui a été blessé en ex-Yougoslavie.

Le tableau que vous nous brossez du milieu journalistique n’est guère reluisant ! Nous avons eu, l’an passé, l’occasion de lire Une Coquille dans le Placard, roman policier dans lequel Jacques Vallet qui semble bien partager votre analyse plonge son lecteur dans la vie d’un grand quotidien national qui nous a fait penser à Libération...

Francis Mizio : C'est effectivement un bon livre ! Même en dépit du fait qu’on y décèle un anachronisme quant à l'informatisation du quotidien dont il est question dans le roman. En réalité, le dernier journal à s'être informatisé a été Le Monde en 1993. Il y a donc un problème de date dans le roman puisqu’il est question d’informatiser le journal à l’époque de la guerre en Bosnie. ça ne peut donc pas coller ! Mis à part cette petite anicroche qui n'ôte rien à la valeur du roman, le livre est excellent. La vie quotidienne d’un grand quotidien ressemble vraiment au tableau qu’en brosse Jacques Vallet. Dans la même veine, il y a un autre titre qui me vient à l’esprit : Sous Pression, écrit par une américaine, Edna Buchanan, publié chez J'ai Lu policier. Il y est aussi question la vie quotidienne vue de l'intérieur d'un journal américain, le Miami Herald Tribune. Avant d'être écrivain, Edna Buchanan a été journaliste et a obtenu un ou deux prix Pulitzer. L'ambiance qu’elle dépeint dans Sous Pression et les rivalités internes au sein du journal sont très représentatives. Il y a, alors que l’intrigue se déroule aux Etats-Unis, un personnage qui est le portrait craché de quelqu'un qui travaille à Libé, on a l'impression que c'est d’elle dont il s’agit. Le milieu de la presse est vraiment très spécial, c'est un monde très dur... S'il y a beaucoup de femmes correspondantes de guerre aujourd’hui, c'est tout simplement parce qu’il s’agit là d’un terrain délaissé par les hommes, parce que le pouvoir s'obtient dans les couloirs. Le parcours idéal pour un journaliste serait d'avoir été correspondant aux Etats Unis pendant trois ou quatre ans, puis de revenir au service politique pour ensuite pouvoir grimper dans la hiérarchie et devenir rédacteur en chef, directeur adjoint de la publication, directeur de publication. C'est le plafond de verre auquel se heurtent fréquemment les femmes et donc la seule voie qui leur reste pour s'exprimer en journalisme consiste à accepter de devenir des correspondantes de guerre, souvent au détriment de leur vie voire de leur état psychologique. Les grands reporters, hommes ou femmes, reviennent rarement indemnes des conflits qu’ils couvrent. Sachez encore que nombre de femmes correspondantes de guerre s'aperçoivent après plusieurs années qu'elles sont dans une impasse et que leur expérience a été quelque chose de destructeur et qu'elles ne se réaliseront peut-être pas vraiment dans le journalisme...

Le courant actuel, en ce qui concerne la production des écrivains francophones, se montre assez sombre, pessimiste, nombriliste. On a l'impression que rien ne va plus, que les auteurs s'attachent à plaisir à remuer le couteau dans la plaie, là où ça fait le plus mal possible, on a l'impression qu'ils écrivent pour eux et non pour les autres. Vous, vous optez pour des fictions complètement déjantées que vous abordez par le biais de l'humour, de la dérision, de la satire et c'est un pari assez hasardeux aussi. Pourquoi le choix de l'humour ?

Francis Mizio : Je trouve qu'on a tellement la tête dans le sac que ce n'est pas la peine d'en rajouter ! L'exemple le plus typique pour moi a été L'Agence Tous-Tafs. Même si je suis un journaliste aigri, je reste un grand intoxiqué médiatique et un grand brûlé des lectures de presse ; je continue à en lire des quantités invraisemblables. Le roman a été écrit à une époque où le discours dans la presse était " consensuellement " sinistre. Il fallait se contenter de son sort, ne pas bouger, courber l'échine, s'estimer heureux parce qu'on avait du boulot, parce que dehors c'est l'enfer... Des propos d'une noirceur terrifiante qui incitaient presque à la servilité. C'était insupportable ! Tout concourait à nous enfoncer. On sortait également d'une espèce de courant de littérature trash que publiaient des éditeurs comme Florent Massot, avec les œuvres d’auteurs tels Virginie Despentes et consorts. Donc, pour L'Agence Tous-Tafs, je me suis dit qu’on pouvait certainement parler de tous ces problèmes autrement et cela d’autant mieux que l'humour est un vecteur de liberté, de subversion et d'espoir. Si je me remets dans l'état d'esprit qui était le mien à l’époque, cela donnait à peu près : " On nous a tout pris ! C'est fini ! C'est le capitalisme gagnant ! On a tout perdu, les acquis sociaux, la conscience sociale, syndicale ! Tout a explosé ! C'est fini, tout est cuit ! .. " Je me suis dit que si l’on pouvait effectivement nous dépouiller de tout, mais si l’on est encore capable d'en rire, alors cela veut dire qu’on est encore libre ! Il y aura un jour un retour de bâton, un nouveau cycle démarrera et, si on a réussi à en rire entre temps, alors... On pourra se dire qu'on en a ri et qu'ils ne nous finalement pas tout pris. C'était le challenge, essayer de faire rire avec ça, avec en plus un phare au bout de la nuit : Jonathan Swift, grand auteur anglais du 18e siècle, a écrit un bouquin somptueux, Instructions aux Domestiques, qu'on trouve encore dans une édition à 10 F. Ce livre est un anti-manuel de ce que doivent faire les domestiques (instructions au cocher, instructions à la cuisinière, etc.). C'est un livre extrêmement grinçant, extrêmement limite, du point de vue de l’humour noir. L’auteur trace un portrait d'une humanité sale, veule, sordide, etc. et, en même temps, lance une espèce d'appel désespéré à l'amélioration de la condition humaine. Je crois que c'est un livre intemporel. L'exercice est tellement fascinant, que j’ai eu envie de m’y frotter à mon tour. De manière à faire rire, à communiquer un message à travers des choses avec lesquelles on ne peut habituellement pas rire.

On rit certes en lisant votre roman, mais on rit jaune !

Francis Mizio : Oui, on rit jaune, mais on rit ! Prenez l'humour juif : s'il y a un peuple et des gens qui ont souffert à travers toute l’histoire de l’humanité, ce sont bien eux ! Malgré ce qu’ils ont vécu, ils sont encore capables de rire d'eux-mêmes... Je trouve ça formidable ! Une preuve de plus s’il en était besoin de la liberté gagnée à ne pas céder au désespoir !

Dans L'Agence Tous-Tafs, on rit, mais cela fait mal. Ce que vous décrivez n’est pas drôle. Si vous le racontez drôlement, les situations en elles-mêmes ne sont absolument pas amusantes. Cette espèce de nouveau métier que vous inventez, celui d'" enthousiasmeur " est vraiment immonde. Dans le monde que vous décrivez, certes avec ironie, se cache une désespérance épouvantable, ne serait-ce que dans l'évocation de ces gens qu'on fait maigrir dans ce qui s’apparente à des camps de concentration... C'est drôle, mais ça ne fait pas rire franchement. En fait, il semble que vous jouez avec les mots pour dire ce que vous avez envie de dire. Peut-être faites-vous semblant de rire, alors que finalement vous ne riez pas tellement, vous non plus ?

Francis Mizio : Regardez ce qu'a fait Roberto Benigni avec La Vie est Belle, son film sur les camps de concentration, sur la Shoah ! Le rire est aussi une manière de se protéger, de ne pas céder au désespoir. On peut bien sûr traiter le sujet en pleurant toutes les larmes de son corps, en faisant un affreux mélo. Mais j'ai quant à moi le sentiment qu'en le traitant avec noirceur, je n’apporterais rien de plus, si ce n’est de déprimer les gens davantage. On n'a pas besoin de ça ! Il suffit d'allumer la télé, de lire les journaux pour être déprimé... Je pense qu'on peut traiter les mêmes sujets douloureux et susciter le même esprit critique, le même appel à " la révolte ", mais sans enfoncer la tête dans l'eau, peut-être tout simplement en partageant un rire, même s'il est jaune...

Est-ce qu'on pourrait considérer que vous êtes quelqu'un d'optimiste ?

Francis Mizio : Non, pas du tout ! Absolument pas ! Je ne sais plus qui a dit que le rire est la politesse du désespoir... J'en suis profondément convaincu. Le but du jeu est de faire un peu réagir. Des gens m'ont écrit pour me faire savoir qu’ils avaient ri en lisant L’Agence Tous-Tafs mais qu’ils avaient honte d'avoir ri.

Rire de quelque chose qui n'est pas drôle, n’est pas forcément salutaire. Dans ce bouquin-là, le rire se situe à la limite de la tristesse. Tous ces pauvres gros qu'on essaie de faire maigrir, qui meurent les uns après les autres, ne sont-ils pas un peu clownesques ?

Francis Mizio : C'est une provocation, bien sûr ! Mais j'espère qu’elle fait sens. Ce que je veux dire, c'est que l’on nous prend l'esprit, et que l’on veut aussi nous modeler le corps. Quand je regarde un journal féminin, et que je vois ces gamines anorexiques qui s’interdisent toute nourriture pour respecter ces canons de beauté qu’on cherche à nous imposer, ça me gonfle ! Dans Domo Dingo, j’ai voulu que le personnage féminin soit une femme très ronde parce que j'en ai marre de ne trouver dans les bouquins que des beautés sculpturales. Merde, quoi ! Parce qu'il faut être tous normés pour tout, et ce, dès l'enfance ! Dans L'Agence Tous-Tafs, il y a un formatage. Quand vous cherchez du boulot, il faut que vous soyez formaté intellectuellement, formaté dans votre cursus, formaté physiquement. Alors oui, vraisemblablement, il y a provocation quant au corps, quant au discours, aux manipulations, etc. Si j'avais fait dans la noirceur extrême, si j'avais pleuré toutes les larmes de mon corps, est-ce que vous m'auriez lu jusqu'au bout ?

Non, certainement pas ! Nous passons notre temps à dire qu'on en a marre du roman nombriliste ! ..

Francis Mizio : Il y avait aussi un autre problème : comment parler aux gens maintenant ? Comment exprimer ce que j’avais à dire et essayer d'être un peu entendu ? C'est un problème de génération, tout compte fait. Si j’envisage la génération des années 70, c’est celle des auteurs qui ont fait du polar politique, " comportementaliste ", qui assénait des discours pouvant être très moralisateurs. Il y a eu des gens très talentueux parmi eux, tel Didier Daeninckx par exemple, et qui font mieux que moi qui suis de la génération suivante. Il faut que nous aussi nous trouvions notre place. Qu'est-ce qu'on a ? Le bénéfice de ce qu'a créé la précédente génération ! Soit on le gère et on n'existe pas, soit on le rejette et il faut se construire une identité. Je pense qu'en ce qui concerne la littérature dite noire, il faut qu'on trouve ! Je ne vais pas me mettre à gueuler comme un émeutier, un syndicaliste, je ne serais pas entendu. Ce n'est plus ni l'époque, ni l'heure, ni le discours approprié. Il faut aussi que nous nous trouvions une identité de discours, une nouvelle manière de parler de ce qui nous tient à cœur, de secouer un peu les gens. Très modestement ! Je ne crois pas qu'un bouquin parvienne à changer le monde, mais je crois qu’il me faut essayer de créer un réseau de connivence, de proximité de connivence avec le lecteur. L'humour peut être une moyen d’y parvenir. ça vaut mieux que la revendication prêchi-prêcha et compagnie ! ..

Votre propos n’est-il pas quand même un peu moralisateur ?

Francis Mizio : J'essaie que non. J'espère que non ! Est-ce que j'y arrive toujours ? Je ne sais pas. La dérive est facile. Du haut de son Olympe, dire : " je vais vous donner un jugement sur le monde ! ", ce que font beaucoup de journalistes chroniqueurs d'ailleurs. J'espère que je ne le fais pas. Je voudrais un peu donner mon truc, donner des éléments, je vous balance ça - c'est quand même moi qui écris ! (Rires) - et après démerdez-vous ! Si vous n'êtes pas d'accord, écrivez-moi. Je suis tout petit dans mon coin : j'espère bien ne pas être moralisateur. Tout compte fait, je n'ai pas de leçons à donner à qui que ce soit ! On peut m'en apprendre encore beaucoup !

Mais alors, quel est, selon vous, le rôle de l'écrivain ? Plus précisément, quel est vôtre rôle ?

Francis Mizio : S'il y avait un rôle auquel je pourrais croire, ce ne serait que celui de créer un réseau de connivence. Prenons l'exemple de L'Agence Tous-Tafs : vous et moi sommes tous assis dans la salle d'attente de l'agence d'intérim lorsqu’entre un type vêtu d’un costard de DRH, qui va essayer de nous formater. On va peut-être se laisser faire, mais on va au moins échanger des regards et on sait qu'on pourra compter les uns sur les autres pour le moment où on pourra réagir. C'est cela créer un réseau de connivence à défaut de faire la révolution dans l'heure. Parce qu'on n'a pas le choix. On ne peut même pas faire appel à la rébellion ! Ce serait stupide de tenir un discours pareil, ce ne serait plus crédible, je n'y crois même pas. La rébellion aujourd'hui est prônée par les rappeurs. C'est grotesque, du n'importe quoi ! Parce que le rap est une industrie marchande très cynique. Ce qui m'intéresse est de créer un réseau de connivence : on n'est pas dupe, on n'est pas ce qu'ils croient tous que nous sommes. Un appel à la vigilance, (on se repère les uns les autres), un appel à conserver l'esprit critique.

Est-ce que vos lecteurs se sont manifestés pour vous témoigner leur solidarité ? Bénéficiez-vous d'un important réseau de connivence ?

Francis Mizio : Lorsque L'Agence Tous-Tafs est sorti, j'ai reçu au moins une dizaine de lettres d'agents ANPE (Rires), notamment une grande carte de vœux signée de tous les prénoms des employés d'une énorme agence et sur laquelle il était marqué : " Sans rancune ! ". Je mets mon adresse électronique dans tous mes livres pour que les gens m'écrivent, non pas pour avoir des compliments, mais pour qu'ils puissent émettre des critiques et qu'on discute. Mais les gens n'osent pas trop se manifester ou bien alors ils ne rentrent pas toujours dans les détails. Si je regarde les critiques que j'ai eues dans la presse, c'est carrément : " Qu'est-ce qu'on se marre ! " et puis c'est à peu près tout. Une fois pourtant, le magazine Lire m'a fait un petit papier dans lequel le journaliste avait vu ce que je voulais faire : la manipulation des corps et des esprits. ça m'a fait plaisir parce que, pour une fois, je n'ai pas été pris que pour un amuseur public.

Il y en a eu d'autres ! Des articles sont parus à la sortie de L'Agence Tous-Tafs, vraiment décalés, notamment une chronique parue dans la rubrique Entreprendre du très sérieux Nouvel Obs...

Francis Mizio : Effectivement, la critique n'était pas mauvaise ! J'ai une bonne presse pour le livre, mais qui n'est jamais rentrée dans les détails. En humour, on n'est pas pris au sérieux (Rires). On n'a pas le droit de rire en littérature française ou bien alors on considère que l'auteur est attardé voire vulgaire. On accepte facilement que des auteurs étrangers comme David Lodge, Tom Sharpe ou Donald Westlake écrivent des romans humoristiques... C'est néanmoins quelque chose qui n'est pas entré dans les mœurs en littérature française.

Emotionnellement, en raison de tout ce que l'on met derrière les mots, lorsqu'on lit L'Agence Tous-Tafs, rire fait plus mal que pleurer. C'est réussi, chapeau ! D'autant plus que vous provoquez une émotion à laquelle le lecteur ne s'attend pas, une émotion complètement indépendante de la volonté de celui qui vous lit et qui s'impose d'elle-même. Vous affirmez par ailleurs ne pas être moralisateur. Est-ce ce qui vous différentie d'un écrivain comme Maurice G. Dantec, par exemple ?

Francis Mizio : Oh la la ! Ne me branchez pas sur Dantec, parce que je serais capable de vous en parler pendant des heures ! Voulez-vous que je vous dise ce que je pense de Dantec ? Je n'ai pas lu tous ses livres parce que je ne supporte pas. J'ai senti venir son Théâtre des Opérations : Journal Métaphysique et Polémique, j'en ai lu des passages au hasard. Il y a là-dedans des trucs qui me font sauter au plafond ! Voilà un type qui parle de Darwin, qui applique d'une manière parfaitement stupide le darwinisme à l'ultralibéralisme. Il y a eu un grand papier dans Le Monde Diplomatique cet été, au mois de juin ou de juillet, sur les affiliations entre darwinistes et ultralibéralistes. Alors, de deux choses l'une, soit Dantec est bête... soit il est bête ! Il mélange tout, Momo, il sait tout, il est au courant de tout et il écrit n'importe quoi. Il raconte des choses délirantes, notamment certaines pages sur le racisme et le darwinisme social. Sans faire de politiquement correct - je n'ai pas l'impression d'être un prude effarouché - je ne supporte pas ! Il est dans une espèce de truc de littérature où il est question du mythe du surhomme, de l'amélioration de l'être humain, amélioration génétique et spirituelle. C'est un sujet que je connais bien pour l'avoir aussi traité : lorsque je travaillais pour Libé, j'ai fait des dossiers sur la cyberculture. Je vous conseille d'ailleurs vivement la lecture de La Vitesse de Libération, l'excellent bouquin de Marc Levy, qui traite de cyberculture en analysant tous ces mouvements issus des années soixante. Dantec fait un de ces amalgames ! Actuellement on peut lire un de ses textes sur le web : Millenium Machine, boîte à outils théorique pour le 21e siècle. J'ai passé deux jours dessus à l'analyser pour le compte d'une revue littéraire et, en réaction j'ai écrit : Dantec expliqué à Maman. Quand on regarde tout ce qu'il raconte, ça ne veut rien dire : il mélange Euripide à Motorhead... Cela dit, il peut y avoir chez Dantec des pages de grâce pure ! Dans la première partie des Racines du mal, je reconnais avoir été scotché : il y a un souffle remarquable ! Il faut vraiment que Dantec fasse du roman (et qu'il coupe aussi dedans) mais surtout pas qu'il se prenne pour un cybergourou ou je ne sais pas quoi ! Il va prêcher des trucs dangereux. Ce type a une grande influence sur le public. Il vend chaque livre entre soixante et quatre-vingt mille exemplaires, souvent à des adolescents qui vont avaler tout ce qu'il dit parce qu'ils n'auront le temps de savoir qui est Euripide, Saint-Simon... Eux aussi risquent de tout mélanger et ne leur restera plus finalement que cette espèce de musique générale qui est : l'homme doit être amélioré parce que son enveloppe ne convient plus et vive l'ultralibéralisme qui permet d'effectuer la sélection naturelle appliquée à l'économie, au social... ça craint, faites-le taire ! Attention danger ! Je ne comprends pas l'engouement du public pour Dantec ; ce mec renvoie à des polémiques comme ces deux chercheurs en physique appliquée, Sokal et Bricmont, dans Impostures Intellectuelles (ed. Odile Jacob, 1997), à des gens qui mêlent le jargon de leur propre discipline à des notions pointues relevant d'une érudition apparente relative aux sciences comme la physique quantique par exemple. C'est brillant mais ça ne veut rien dire, ce n'est qu'un ramassis de théories toutes mal assimilées. Dantec fait la même chose et il y a là une grave imposture intellectuelle. Je n'ai rien contre cet homme, il est complètement jeté, c'est tout. Et vous, avez-vous quelque chose à dire sur Dantec ?

Il est effectivement hallucinant que des jeunes puissent lire son dernier livre. Maintenant, il vit au Canada et attend on ne sait pas trop quoi derrière sa ligne de démarcation, comme une espèce de grand flash qui doit arriver. Dantec ne va pas bien, semble-t-il. Mais il est incontestable qu'on lui doit de très belles pages ! Cet homme a assurément du talent. S'il se contentait de faire du polar sans vouloir refaire le monde, ce ne serait pas si mal ! Qu’on aime ou non, Les Racines du Mal, Les Sirènes Rouges et Babylon Babies attestent du talent de l’auteur. Quant à l'engouement du public, il est vraisemblablement dû à l'impact médiatique : Dantec est un auteur actuellement à la mode, il bénéficie d'une réputation un peu surfaite. Dans son dernier livre, il a mixé des termes scientifiques, des références à différentes théories. Le romancier se prend pour un penseur. Et, en tentant d'être reconnu comme tel, son propos devient effectivement dangereux pour qui manque de recul... Pour en revenir à un sujet plus agréable, quels sont les auteurs que vous aimez bien ?

Francis Mizio : Il y a un auteur contemporain que j'aime beaucoup. Il s'agit de TC Boyle, un romancier américain à qui l'on doit entre autres Water Music et America. Il a remporté le Médicis étranger il y a deux ans. America est l'histoire d'émigrés mexicains qui franchissent la frontière et se mettent à perturber la vie d'un village de riches. J'aime beaucoup les romans écrits par TC Boyle. J'aime également ceux de Donald Westlake, auteur américain, qui n'écrit d'ailleurs pas que du comique. Le Couperet est le bouquin qu'on pouvait écrire sur le chômage. Il est sorti en même temps que L'Agence Tous-Tafs. Comparé à cet écrivain, je me tiens dans mes petits souliers. Je suis un nain, quoi ! (Rires) Le Couperet est une grande tragédie grecque sur le thème du chômage. Donald Westlake a eu une idée qui est extrêmement géniale : il raconte l'histoire d'un type, cadre dans l'industrie de la papeterie - un truc très pointu - qui se retrouve au chômage parce que l'usine de papier ferme. Cet homme se met à chercher du boulot pendant quelques années, il n'en trouve pas et ne comprend pas pourquoi. Il faut dire qu'à chaque fois il s'aperçoit que les types qui ont été pris à sa place ont exactement le même âge, le même profil, parfois le même style de vie, le même itinéraire, la même spécialisation etc. Il se demande pourquoi ces candidats ont été choisis et pas lui et se dit qu'il y a une bonne part de subjectif dans ces recrutements : ou celui qui a décroché le poste pratique le même sport que le DRH ou il a fait meilleure impression... Il y a donc une notion qu'il ne pourra pas maîtriser. Il se décide alors à procéder autrement. Notre chômeur passe une fausse annonce dans un journal professionnel proposant un poste fictif identique à celui qu'il voudrait bien obtenir et reçoit deux cents CV - ceux des deux cents mecs qui potentiellement peuvent postuler au même poste que lui. Il les élimine, n'en reste plus que six. Ces six-là sont exactement similaires à lui, qui vise un poste dans une fabrique de papeterie, pas bien loin de chez lui, un poste occupé par un mec au profil identique au sien. Il se dit : je vais tuer le type pour avoir le boulot, mais avant je vais éliminer les autres candidats. Il va donc, un par un, dézinguer ces six types au chômage qui sont ses semblables, ses clones. Et là Westlake est très fort ! Il construit une dramaturgie, une vraie tragédie dans laquelle, à chaque fois, il y a des conflits externes ou internes au personnage de plus en plus élaborés. Au départ, le type nie ses futures victimes et les désigne par des initiales. Il ne doit pas sympathiser avec eux, il ne faut pas qu'il s'attendrisse sur leurs familles, il ne faut pas qu'il aille boire un verre avec eux, etc. à chaque fois, il se retrouve dans une situation de plus en plus en plus difficile et le crime va être de plus en plus difficile à commettre. Dans chaque chapitre, Donald Westlake restitue les réflexions intérieures du personnage après chaque crime. Le type essaie en fait de justifier son acte. Pour cela, il va se référer, par exemple, à l'Irlande quand les propriétaires ont décidé que le fermage n'était plus intéressant, qu'on allait introduire des moutons et qu'ils ont licencié tous les fermiers, entraînant une grosse crise économique en Irlande. Et le type monte en boucle ses exemples, son argumentation pour parvenir à justifier son acte. Ce qui est terrible - parce que c'est tellement bien fait - c'est que, un chapitre sur deux, on est d'accord avec le personnage parce qu'on s'identifie à lui et qu'on s'aperçoit que placé dans la même situation, nous aussi, nous pourrions tuer quelqu'un. Il y a toute une progression vraiment habile dans la construction du roman. Plus tard, le fils du héros commet un cambriolage et, en tant que père, notre homme va être obligé de justifier la loi et l'ordre et d'en vanter les vertus à son fils. Puis, il va encore se retrouver confronté à des conflits conjugaux : il y a une progression dans la dramaturgie. Je ne vous dévoilerai pas la fin, il faut lire le livre. C'est un chef-d'œuvre, le bouquin qu'il fallait écrire. Westlake se contente de publier les CV des mecs et ça fait froid dans le dos, parce que ce CV correspond à une espèce de fantôme. Chapeau ! C'est très, très fort... Une revue américaine a milité pour que Donald Westlake obtienne le prix Pulitzer avec ce roman. Cela ne s'est pas fait ; il ne l'aura sans doute jamais parce qu'au départ Donald Westlake était catalogué romancier comique. Le Couperet est le seul livre de Westlake qui ait été remarqué par la presse alors qu'il en avait déjà écrit près de quatre-vingts et que les deux tiers avaient été adaptés au cinéma. Je vous incite vraiment à le lire, c'est somptueux. Pour le mécanisme de la dramaturgie et du conflit interne chez le personnage, c'est un modèle !

Vous venez d'évoquer deux écrivains contemporains. Quelles ont été vos influences ? Quels sont les auteurs qui vous ont insufflé le désir d'écrire ?

Francis Mizio : Gamin, j'ai lu l’intégralité du cycle des Rougon-Macquart d’Emile Zola. J'ai été fasciné par Curzio Malaparte (La Peau, Kaputt), Jonathan Swift (ses petits textes). Gabriel Garcia Marquez a été un choc aussi (Cent Ans de Solitude), James Baldwin (Harlem Quartet) et j'ai dévoré plein d'autres auteurs tels Heinrich Böll (L'Honneur Perdu de Katharina Blum) ou Gunter Walraff, le journaliste allemand. Vous dire qui m'a vraiment influencé ? Mon goût du romanesque et de l'épique me vient sûrement de Garcia Marquez et de TC Boyle. Water Music est un de mes romans préférés, une espèce de roman picaresque, incluant presque tous les genres littéraires. L'histoire se passe pour moitié dans le Londres de Dickens et pour moitié en Afrique. Elle conte la vie de Mungo Park, le type qui a remonté les sources du Niger. Ce roman m’a fait l'effet d'une symphonie... J'ai aussi été un gros lecteur de science-fiction, je le suis toujours d'ailleurs. J'aime la science-fiction sociétale et le polar. Qui m'a décidé de faire du comique ? La réponse va de soi : Swift et Westlake, bien sûr ! .. Les bouquins de Lucien Bodard qui ne traitent pas du journalisme (Le Fils du Consul, La Vallée des Roses, Les Murailles Rouges) m'ont complètement fasciné en raison de la beauté du style. Parmi les femmes, je citerai Anne Bragance et Marguerite Duras. J'ai aussi aimé les premiers bouquins de Régine Detambel. Je n'apprécie pas les romans de Fred Vargas parce que je n’arrive pas à entrer dedans, mais je ne les critique pas non plus parce que Fred Vargas a beaucoup de talent et que j'estime mérité le succès qu'elle remporte auprès des lecteurs. Ses livres sont originaux, il y a un ton, elle développe un univers qui lui est propre. Par contre, j'aime beaucoup ce que fait Stéphanie Benson, auteur de romans noirs à la Robin Cook !

Quand on produit des romans de littérature générale, des romans policiers, de science-fiction, qu'est-ce qui détermine ce qu'un livre en gestation va devenir, qu’il va entrer dans l'un ou l'autre genre ?

Francis Mizio : Jean-Claude Dunyach, talentueux nouvelliste français de science-fiction, a donné, dans la préface à une anthologie intitulée Escales 2001, une énième définition de ce qu’est la science-fiction. Selon lui, la science-fiction est une littérature d'hypothèses. Je pense qu’il s’agit là d’une bonne formule. Cela dit, qu'est-ce qui va déterminer qu'un projet de livre donnera un polar ou un roman noir plutôt qu'un roman de science-fiction ou de littérature générale ? En fait, le polar ou le roman noir donnent un état des lieux ou une vision d'un état des lieux. La science-fiction livre une hypothèse, c'est à dire qu'elle part de l'état des lieux et qu’elle projette... En littérature générale ou en polar, je vais faire un constat ou plutôt, je vais mettre en scène un constat. En science-fiction, le constat est déjà fait. Par contre, je projette, j’exacerbe une éventualité. Envisageons la situation suivante : demain le monde souffrira d'une pénurie de chaises et l'auteur va se projeter dans le futur pour décrire la planète sans chaises – vous allez voir, ça ne sera pas drôle ! (Rires) Cela sera de la science-fiction. Le constat que je peux faire est le suivant : il y a de moins en moins de chaises. Si j'écris un polar, cela pourrait donner : il n'y a pas de chaises, OK ; je vais m'intéresser au trafic des chaises qui va découler de cette situation de pénurie et aux trafiquants qui ne manqueront pas de mettre sur pied et d’organiser la traite des chaises. Si j'écris un roman de littérature générale, j'envisagerai les choses sous un autre aspect : me voilà assis devant ma chaise que je regarde et je lui parlerai pendant trois jours en lui disant que je n'aimerais pas qu'elle disparaisse.

Mais alors, comment bâtissez-vous un livre ? Est-ce que vous avez un plan bien déterminé, très complet ou préférez-vous utiliser une trame assez vague sur laquelle vous broderez au gré de votre inspiration ?

Francis Mizio : Le seul livre pour lequel j'ai fait un plan est Tout ce qui Tombe du Ciel. Je l'ai refait six fois parce qu'au fur et à mesure que j'avançais dans l’écriture de l’histoire, rien n'allait plus, il apparaissait de nouvelles choses que je n’avais pas prévues. Avant d’écrire ce roman, il m’est arrivé de voir des types à la télé qui disaient : " Mon personnage m'échappe, etc. ", et je pensais : " Qu'est-ce que c'est ces conneries ! Ces gens racontent n'importe quoi. Ce n’est ni plus ni moins qu’une attitude d'auteur etc. " Force a été de reconnaître qu’ils avaient bien raison ! Il apparaît des choses qui s’imposent alors même qu’on ne l’a pas prévu. Ecrire Tout ce qui Tombe du Ciel n’a pas été une mince affaire parce que l’intrigue se passe dans le même endroit, quasiment en temps réel. J'ai donc bien été obligé de prévoir un plan super précis. Je voulais emberlificoter tout ça et résultat, je n'arrivais plus à m'y retrouver. J’ai dû modifier ce plan à plusieurs reprises, parfois pour améliorer, parfois pour rectifier le tir. C'est le seul roman pour lequel j'ai fait un plan et j'en ai vraiment bavé des ronds de chapeaux ! Il faut dire que je m'étais imposé un cahier des charges très précis ! Je ne sais pas si on s'en rend compte dans le bouquin. J’ai écrit tous mes autres livres sans faire de plan. Je me lance sur mon idée et ne sais pas du tout ce qu'il va y avoir la page d'après, je les écris d'un fil. Il n'y a guère que pour Tout ce qui Tombe du Ciel que je savais à l’avance ce que j’allais raconter : au départ, une météorite tombe dans un village ; à la fin du roman, je voulais qu'elle retourne dans le ciel et il a fallu que je me dépatouille pour parvenir à mes fins. En règle générale, je ne sais pas du tout ce que je vais raconter, mais je sais vaguement de quoi je veux parler.

Cela veut-il dire qu’une fois la moitié d’un livre écrit, vous ne savez toujours pas comment l’histoire va s’achever ?

Francis Mizio : Non ! Je peux vous raconter comment j’ai écrit La Santé par les Plantes ; il s’agit un cas vraiment très particulier, c'est pourquoi une version a été réécrite. J'avais un an pour rendre le livre et je l'ai pas fait. Je me suis réveillé quinze jours avant de l'envoyer chez l'imprimeur et je ne l'avais pas écrit. Il m’a donc fallu prendre des congés au cours desquels j'ai écrit un chapitre par jour, sans faire de plan, à toute vitesse. Ceci explique que la version Loupiote est pleine de coquilles et qu’à certains moments le texte n’est pas terrible terrible. Depuis je suis rassuré parce que j'ai lu une interview dans laquelle Léo Malet confesse avoir fonctionné de la sorte, en particulier quand il s’est agit d’écrire Brouillard au Pont de Tolbiac. Donc, alors que j’écris le troisième chapitre de La Santé par les Plantes, me vient une histoire de perroquets, je ne sais pas pourquoi, une sorte de faux documentaire sur la vie d’une espèce de perroquets. Je me suis dit : J'en suis à mon troisième jour d’écriture, je n’ai pas le temps, il faudra que j’utilise cette histoire, et tous les personnages qui sont arrivés entre temps, il faudra aussi que je les utilise et que je les fasse se croiser. Il n'est pas parfait, ce livre ! Néanmoins, je ne me suis pas trop mal démerdé pour qu’il tienne la route, tout compte fait. Pour éviter d’éventuelles incohérences, avant de d’attaquer le travail de la journée, je lisais ce que j'avais fait la veille. Depuis, je ne travaille plus comme ça !

Cela peut être dangereux de travailler ainsi sans filets ! Cela explique peut-être pourquoi certains lecteurs ont jugé la première édition de ce roman à la fois drôle et quelque peu indigeste. De quelle manière l’avez-vous retravaillé avant qu’il ne soit réédité à la Série Noire ?

Francis Mizio : Par endroits, j’ai carrément coupé certains passages et j'en ai rajouté d’autres ailleurs. En définitive, la deuxième version est légèrement plus longue. De plus, il y avait une incohérence dans la première édition à La Loupiote : il y avait en effet un micmac à la station-service, une voiture de trop que personne n’avait vue ; j’ai rectifié le tir dans la deuxième édition. Par ailleurs, j'ai aussi réécrit certaines phrases parce qu’il y avait des répétitions, des phrases pas possibles. Il faut savoir qu’on voulait sortir ce premier roman au festival de Saint Nazaire, ce qui explique pourquoi le temps a manqué pour le faire corriger. C'est honteux de sortir des livres comme ça ! (Rires). J'ai beaucoup retravaillé ce roman et je crois sincèrement que ça se sent... Maintenant, je travaille beaucoup plus lentement et je fais bien plus attention à la structure de mes histoires. Mais je ne fais toujours pas de plan parce cela ne me réussit pas. J’ai mis à peu près huit jours pour écrire La Santé par les Plantes. Je savais ce que je voulais raconter ; l'histoire de la plante existe, elle est véridique, comme un certain nombre d’autres anecdotes également narrées dans le livre.

A un moment donné, vous évoquez même le Conservatoire botanique de Brest. S’agit-il d’une information véridique dénichée dans la presse ou bien l’affaire évoquée est-elle pure invention ?

Francis Mizio : Tous les noms latins des plantes sont vrais, l’histoire de ces plantes est, elle aussi, véridique. Je suis tombé sur l'histoire de l'Allocasuarina (Portuensis) - c'est le nom de la plante ! -, cinq ans avant d’écrire La Santé par les Plantes, dans un article de Libé. L'article disait qu’il ne restait plus que deux exemplaires de l'Allocasuarina dans les jardins royaux de Sydney, et que cette plante en voie d’extinction allait bientôt disparaître dans l'indifférence générale. J'ai tout de suite pensé que si l’on découvrait qu'elle avait des propriétés monnayables sur un des marchés mondiaux les plus importants, à savoir celui du médicament de confort (somnifères, laxatifs ou maintenant Prozac), d'un seul coup, elle deviendrait l’enjeu de bien des convoitises. Cela a donné la base du roman. Entre-temps, j'ai commencé à découper et à conserver toutes les histoires de plantes que je trouvais dans la presse. Et je me suis servi de cette documentation pour écrire mon histoire. A chaque fois qu'il est question d’un conservatoire, d’un nom de plante, d’un nom latin dans le livre, c'est sûrement une histoire vraie ! Même celle de l'escroquerie en Inde est véridique ! Six mois avant de me mettre à écrire mon livre j’ai lu dans la presse qu’un type prétendait pouvoir faire de l'essence avec des plantes de la montagne. Lorsque j’ai lu cet article, j’ai pensé que ce pourrait être un canular monstrueux et je m'en suis servi dans le deuxième chapitre. A peine l’avais-je achevé que je déniche une nouvelle information dans les pages scientifiques de Libé stipulant qu’il s’agissait bien d’un canular. Je n'ai donc pas pompé l'histoire intégralement, mais je venais d'en inventer la suite ! .. Cet été, lorsque j'ai écrit mon roman sur les singes, j'ai imaginé une histoire de tribu qui veut être absolument connectée à Internet. Il y a trois ou quatre jours dans Libé, j'ai appris que les indiens Yamomani se plaignaient qu'on leur ait piqué leur nom de domaine ! Ces hommes qui chassent encore avec des arcs et des flèches tiennent absolument à garder leur nom (Yamomani.com) pour le jour où ils seront connectés à Internet. Cet été, cette histoire relevait pour moi d'un gros délire. En fait, la réalité m'a rattrapé !

Le Conservatoire botanique de Brest aurait donc racheté une plante volée ! .. Vous venez de nous dire que vous puisez vos idées de roman dans l'actualité. Cela suppose que vous êtes tout le temps plongé dans les journaux et que vous rebrodez par-dessus ! Est-ce exact ?

Francis Mizio : Je suis effectivement un gros intoxiqué de presse ; je suis abonné à je ne sais combien de magazines, scientifiques ou pas. Je lis le journal tous les jours, mais je lis aussi tout ce qui traîne. Un jour Louis Ferdinand Céline a dit : " Ne m'embêtez pas avec les histoires ! Vous n'avez qu'à lire les journaux "... Il avait parfaitement raison. On trouve vraiment de tout dans les journaux, même le plus fou, des choses qu'on n'ose pas imaginer, à tel point invraisemblables que si l'envie venait de les mettre dans un roman, ça ne passerait pas ! Et moi, je m'amuse à mélanger, en plus ! .. Ainsi, dans Tout ce qui Tombe du Ciel, l'idée des météorites est venue d'une photo commentée parue dans Sciences et Avenir. Dans un petit village de Sibérie, une météorite était tombée sur une voiture la coupant en deux. Lorsque j'ai vu cette photo, j'étais littéralement mort de rire : le propriétaire de cette automobile était peut-être l'unique possesseur d'une voiture dans ce village perdu au beau milieu de millions de kilomètres carrés de taïga ; il n'avait peut-être pas fini de payer sa voiture, était peut-être mal assuré ; et voilà que la météorite qui tournait depuis quatre milliards d'années dans le ciel tombe justement sur son véhicule ! Quel manque de bol ! ... Pas tout à fait quand même puisqu'il n'était pas dans la voiture ! .. Cet après-midi, dans le TGV, je suis tombé sur un autre article évoquant une liste de cinq syndromes dont souffrent certains de nos concitoyens : le syndrome de Stendhal (ces gens qui tombent en catalepsie devant l'esthétique à Florence), le syndrome de Jérusalem (des gens qui entrent dans des lieux saints et qui en sortent en se prenant pour le Christ), etc. Voilà qui a titillé mon imagination. Imaginez une société d'assurance privée, type Europe Assistance, qui se spécialise dans les rapatriements de personnes frappées par de tels syndromes. Vous vous retrouvez à convoyer des gens qui se prennent pour Jésus-Christ, Michel-Ange, Stendhal... et il faut ramener tout ce joli monde à la maison ! .. Je vais vous donner un autre exemple. J'ai lu dans le Courrier International qu'une agence s'est spécialisée dans le dépistage des contrefaçons. Souvenez-vous de la célèbre girafe Sophie qui depuis au moins quarante ans amuse les petits enfants en faisant pouic-pouic. Ce jouet à fait l'objet de beaucoup d'imitations. Imaginons donc un type qui monte une agence de détection de contrefaçons travaillant non à l'éradication des imitations de produits de luxe tels les montres Cartier par exemple, mais à celle des contrefaçons de gadgets. Le mec qui travaille dans cette boîte va affronter les triades japonaises, les loups gris turcs, il va pénétrer dans des ateliers clandestins pour détecter au bruit émis en appuyant sur le ventre de la girafe, s'il s'agit ou non d'imitations. Il faut que le pouic-pouic soit le bon ! .. Je lis vraiment tout ce qui traîne : sur les bouteilles de Canard WC qu'on trouve habituellement dans les toilettes il est indiqué qu'en cas de problème, l'utilisateur peut téléphoner à Nicole Alexandre. C'est un pseudonyme, bien sûr ! Mais moi, j'ai bien envie de connaître Nicole Alexandre, cette femme dont le boulot consiste à répondre à tous ceux qui rencontrent des problèmes avec leur Canard WC ! Elle doit bien avoir une vie personnelle, cette brave femme ! Et c'est parti : Nicole Alexandre est mariée. Avec son époux, elle a monté une petite agence. Elle s'occupe de la hot-line du Canard WC et lui, au fin fond de la jungle équatoriale, se retrouve dans un atelier clandestin où il fait pouic-pouic pour débusquer d'éventuelles contrefaçons. Il est poursuivi, téléphone à sa femme parce qu'il a les pires ennemis aux fesses et qu'il souhaite lui en parler. Et elle ne trouve à lui dire que : " J'ai encore un problème de Canard WC ! ". Rien qu'à partir d'une telle situation, vous pouvez bâtir un truc d'enfer ! Ce pourra être le sujet de mon prochain bouquin. Il pourrait bien s'intituler A la Poursuite du vrai Pouic-Pouic ou quelque chose d'approchant ! .. Oui, on trouve toujours matière à inspiration dans la presse. Dans les livres aussi ! Je pense à un roman américain somptueux de Nathanaël West, écrivain des années 50, à qui l'on doit aussi L'Incendie de Los Angeles, une espèce de vision de la société américaine un peu décadente. Il s'agit de Miss Lonely Heart. C'est l'histoire d'un type qui travaille dans un journal pour la rubrique courrier du cœur. Il se fait passer pour Mademoiselle Cœur Solitaire et répond à toutes les lettres. Et voilà qu'il en reçoit de plus en plus désespérées et que cela va imprégner l'existence de ce type. Les cas portés à sa connaissance sont tellement graves et poignants qu'il n'a plus d'autres recours que de faire appel à Dieu, alors qu'il est complètement athée ! C'est un très, très bon roman, qui m'a fasciné au point de me donner envie de réécrire Miss Lonely Heart en le transposant à notre époque, parce qu'aujourd'hui on ne tient plus compte des souffrances mentales des gens. Maintenant, le vrai business, c'est la hot-line. Ce n'est plus Miss Lonely Heart qui compte mais Mademoiselle Canard WC ! Je demeure persuadé qu'on peut parler de ce genre de problème à travers une plaisanterie.

Revenons-en aux romans publiés jusqu'à présent. Une chose étonne : dans vos romans, Ladislas Krobka est un personnage à chaque fois différent. Pourtant ce nom revient de façon récurrente. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi vous procédez de la sorte ?

Francis Mizio : Au départ, c'est le hasard qui a fait les choses ! Pourquoi Ladislas Krobka ? Mon grand-père se prénommait Ladislas. C'était un émigré polonais qui venait de la campagne la plus profonde et il avait un répertoire d'histoires hallucinant, des histoires souvent fantastiques. Il m'en racontait souvent pendant des heures et des heures lorsque j'étais enfant. Krobka est aussi un mot polonais. Mon grand-père s'amusait toujours à faire un jeu dont je faisais semblant de ne pas me rappeler, de manière à perdre pour lui faire plaisir. Il dessinait un rond minuscule et me disait d'écrire le nom de mon chien à l’intérieur. J'essayais d'écrire Médor ; bien sûr, ça ne marchait pas. Il me disait, alors : " Moi, je peux ! " et il faisait un point, un krobka – c'est le mot polonais qui correspond au point, mais c'est aussi un nom usuel de chien en polonais – et il était content. D'autant plus qu'il gagnait toujours... Lorsque je suis devenu journaliste, j'ai cherché un pseudonyme parce qu'on en demande d'en trouver un pour la carte de presse. J'ai donc tout naturellement opté pour Ladislas Krobka et je ne m'en suis jamais servi. J'ai donc utilisé ce nom dans mes romans. Pourquoi tous les personnages s'appellent-ils ainsi ? Il s'agit toujours du personnage qui s'en prend plein la figure, de celui qui se prend le pied dans le tapis. Il y a beaucoup de moi dans ces différents Ladislas qui sont toujours des personnages malchanceux ou naïfs...

En fait, vous procédez comme Francis Véber qui, dans ses films, affuble un personnage à chaque fois différent du nom de François Pignon ! ..

Francis Mizio : Au cinéma, un acteur joue des rôles extrêmement divers. Dans un film, il sera un mafieux, dans un autre prêtre, puis PDG, etc... Jamais cela ne perturbe le spectateur. Alors, pourquoi, dans le cas de personnages de littérature, ne pourrait-on pas faire la même chose ? Cela dit, j'ignorais que Francis Véber procédait lui aussi de la sorte !

Dans vos romans, Stouff est également un nom qui revient à plusieurs reprises. A chaque fois, c'est un bel abruti que vous appelez ainsi. Dans Les Hommes préfèrent les Sondes, c'est un type de trente-trois ans qui se prend toujours pour un héros de Star Wars. On retrouve également un autre Stouff, guère plus reluisant, dans Tout ce qui Tombe du Ciel. Comment vous est venue l'idée de ces personnages ?

Francis Mizio : Il y a un homme un peu simplet qui habite dans le village où vivent mes parents. Il est le fils d'un des gros agriculteurs de Seine et Marne et il est réputé pour les dérapages qu'il effectue avec des tracteurs. C'est un type gentil, farfelu, complètement allumé ! Et étrange autant qu'amusant, devinez un peu comment il s'appelle ? Stouff ! Je ne me rappelle pas avoir utilisé ce nom dans deux livres. Vous lisez attentivement !

Vous écrivez autant de nouvelles que de romans. Dans quel genre vous sentez-vous le plus à l'aise ? Avez-vous une sorte de prédilection pour l'un ou l'autre ? Qu'est-ce qui différencie une nouvelle d'une novella ?

Francis Mizio : Les Hommes préfèrent les Sondes est une novella parce que le texte fait soixante mille signes : ce n'est qu'une question de format !

Cela veut-il dire que cette histoire était trop longue pour être une nouvelle mais pas assez pour être considérée comme un roman ?

Francis Mizio : C'est exact ! Du moins si l'on se situe du point de vue de la littérature générale. En science-fiction, on applique un autre classement : novella, novellette et nouvelle. On peut cependant considérer qu'une novella est une grosse nouvelle.

Pourquoi écrivez-vous des nouvelles ?

Francis Mizio : Tout simplement parce que c'est mon domaine de prédilection ! D'ailleurs, pour les romans, j'écris tous les chapitres comme des nouvelles puisqu'à peu de choses près tous mes chapitres font quinze mille signes : c'est mon format d'écriture. Pourquoi ? Il faut dire que pendant dix ans, entre 1985 et 1995, mon hobby exclusif a été de participer à différents concours de nouvelles. J'en ai fait des centaines ! J'en ai gagné beaucoup, j'en ai perdu dix fois plus. Et pour ce faire, je me forçais à écrire en respectant des contraintes. Pour moi, ces concours ont été une excellente école : les sujets sont imposés, les formats aussi, il faut respecter les délais. Je me faisais fort, en plus, de ne pas faire tourner les mêmes nouvelles mais de créer de nouvelles histoires à chaque fois. Du coup, ça m'a vraiment formaté. La nouvelle demeure encore aujourd'hui le genre que je préfère, mais il n'y a pas de place pour les nouvellistes en France. Dommage ! C'est un genre qui ne marche pas. Peut-être faudrait-il que la presse se remette à en publier davantage ? Certains journaux publient déjà quelques nouvelles durant l'été : le Monde, Libé, L'Express aussi maintenant. Ce n'est pas assez. La nouvelle est un genre majeur qui gagnerait à être enfin reconnu en France.

Depuis quelques temps, les éditeurs publient tout de même un certain nombre de recueils de nouvelles policières ou de science-fiction. Ne vous devons-nous pas une anthologie de polar-SF intitulée Privés de Futur ?

Francis Mizio : Gilles Dumay, le créateur des éditions Orion / Bifrost / étoiles Vives, qui a été aussi directeur de collection chez Denoël, m'a demandé voici maintenant deux ans de m'occuper d'une sélection française de nouvelles de manière à réaliser un gros recueil de polar-SF. J'ai contacté Jean-Hugues Oppel, Stéphanie Benson et d'auteurs que je savais être des auteurs de SF refoulés. Stéphanie Benson a toujours eu envie d'écrire de la science-fiction, Jean-Hugues Oppel également. Maintenant, Stéphanie s'y met, Jean-Hugues pas encore, à ma connaissance. J'ai donc bien participé à la réalisation de cette anthologie. Mon objectif était aussi de trouver des nouvellistes complètement inconnus pour écrire des nouvelles dans la section française. Parce que j'en ai marre qu'on fasse toujours appel au même cheptel d'auteurs français qui finissent à la longue par tourner en rond, par devenir consanguins et par s'appauvrir. L'idée était d'ouvrir le genre. Gilles Dumay s'est occupé de la partie anglo-saxonne. Nous avons failli obtenir une nouvelle de Jonathan Lethem, mais il était trop cher pour nous. Si nous avions pu bénéficier de vrais moyens financiers, nous aurions fait beaucoup plus. Il faut dire que l'anthologie relève de la grande tradition en science-fiction : dès que deux auteurs de SF ou deux éditeurs se rencontrent, il y a presque toujours un recueil qui va sortir. En polar, c'est moins sûr !

Outre ce travail d'anthologiste, vous collaborez depuis un certain temps à l'Ours Polar, où vous tenez une rubrique assez gonflée, qui s'appelle la Daube. Quels sont vos critères que vous retenez pour classer les romans dans cette rubrique ?

Francis Mizio : En fait, j'ai inventé une nouvelle science (Rires), qui s'appelle la Daubologie : l'identification de la daube par son aspect. Il n'est plus du tout question aujourd'hui, alors qu'il sort vingt livres par jour, de tout lire et de savoir si c'est de la merde ou pas ! La daubologie s'intéresse donc à l'aspect du livre, à tous ces signes qui vont nous prouver que le document qu'on a entre les mains n'est pas un livre à lire. Il n'est absolument jamais question du contenu ! Dans le premier numéro, j'ai parlé de Blue Moon, de Dominique Sigaud, qui est pour moi un livre effroyablement putassier. Par la suite, je n'ai plus eu l'envie de dézinguer un livre par trimestre. Cela ne présentait aucun intérêt. Il y a en effet tellement de bons livres qu'il vaut mieux parler de ceux qui sont intéressants et dont on ne parle pas. De plus, si les abonnés n'ont pas lu le livre que je n'ai pas aimé, ils ne vont pas comprendre pourquoi je m'énerve. Donc il a fallu que j'invente un autre truc, la daubologie. L'idée est qu'à l'aspect de la quatrième de couverture, de la photo ou de la biographie de l'auteur, on peut prouver qu'un livre est très mauvais. Il est bien évident que cette nouvelle science est basée essentiellement sur la mauvaise foi et l'observation ! La dernière chronique traitait des résumés biographiques des auteurs. L'ayant lue, un auteur m'a téléphoné pour me dire que c'était pas mal du tout parce que tout le monde pouvait se reconnaître ! Je croise les doigts car il est question d'éditer la Daubologie chez Baleine et d'en faire un cadeau d'entreprise.

On peut déplorer que bien souvent les documentalistes qui travaillent en collèges tentent d'inciter les enfants à la lecture en s'attachant uniquement à la qualité graphique des couvertures et rejettent systématiquement ou presque tous les livres dont le contenu pourrait être intéressant mais qui, au premier regard, sont bien moins attrayants...

Francis Mizio : Au salon du livre de Bordeaux, j'ai assisté à une discussion sur la littérature pour la jeunesse. Il y a quelque chose d'exaspérant dans ce domaine : même si l'on est très prudent (à savoir si on ne déballe pas de la violence par exemple), il y a toujours des personnes qui hurlent si l'on trouve ce genre de propos dans un livre, alors même que leurs enfants regardent des spots ou des émissions cent fois pires à la télévision, et que cela ne leur pose aucun problème. Pourquoi, dans un livre, y aurait-il des choses que l'on ne peut pas dire ? C'est une forme de " politiquement correct " que l'on colle à la culture. A tort, selon moi ! .. Pour en revenir à la " Daubologie ", c'est une aventure qui va s'arrêter puisqu'il me semble que j'ai tout évoqué : la couverture, la colle, la photo de l'auteur, etc. En fait, le problème est le suivant : l'Ours Polar prétend que la moitié des abonnements sont dus à la " Daubologie ", ce qui m'ennuie parce qu'il va falloir que je trouve l'idée d'une nouvelle chronique. Et pour tout vous dire, je ne sais vraiment plus quoi raconter ! Il y a des limites même à la mauvaise foi ! (Rires) Si vous avez des idées d'une autre chronique pour l'Ours Polar, allez-y ! N'hésitez pas ! D'autant moins qu'il va m'en falloir écrire une pour le mois prochain.

Nous avons évoqué précédemment les ateliers d'écriture que vous animez. Pourriez-vous nous dire pourquoi ce type d'activité vous intéresse ?

Francis Mizio : En fait, il y a deux raisons. Premièrement, cela me rapporte de l'argent. (Rires) Deuxièmement, cela me permet de rester en contact avec le réel. Jean-Bernard Pouy m'avait prévenu qu'il est dangereux, une fois qu'on a du boulot, de rester enfermé chez soi à écrire des bouquins. Il m'a donc conseillé d'animer des ateliers d'écriture pour ne pas me déconnecter du réel et des gens à qui je m'adresse. Je crois qu'il a vraiment raison. Voilà pourquoi je fais partie de cette cinquantaine d'auteurs qui sont référencés à la Maison des Ecrivains et qui se portent volontaires pour faire des ateliers d'écriture. On dit souvent que c'est un moyen répandu de gagner sa vie. En fait, très peu d'auteurs s'y risquent parce que c'est souvent extrêmement difficile. Vous pouvez tout aussi bien intervenir dans une classe de sixième que dans une terminale d'un lycée professionnel de banlieue comptant des gaillards de vingt-trois ans ! Je vous laisse imaginer ! Cela dit, il y a des lycées professionnels qui ne correspondent absolument pas aux clichés que donnent les médias des banlieues, mais d'autres " surjouent ". Dans certains établissements réputés très durs, j'ai eu affaire à des gamins de terminale qui étaient adorables. Ce fut le cas au lycée Hélène Boucher de Tremblay, près de Roissy en France, un établissement entouré de barbelés, à l'intérieur duquel on n'entre qu'après s'être présenté à l'interphone, et dans lequel un professeur s'est suicidé il y a quelques mois. ça n'a pas été facile, mon intervention s'y est néanmoins très bien passée. Par contre, il m'est arrivé, cette année, d'intervenir au lycée professionnel de Draveil et j'ai failli jurer à jamais ne plus faire d'atelier d'écriture. C'était l'enfer ! J'avais en face de moi seize ou dix-sept adultes (ils ont plus de vingt ans) qui, s'étant donné le mot, ont sorti leur portable et qui, d'un seul coup, se sont amusés à les faire sonner tous en même temps. Autant dire qu'ils n'en avaient rien à faire de cet atelier ! D'ailleurs, un des gars m'a dit : " Pourquoi tu fais des ateliers d'écriture ? Tu ferais mieux de vendre du shit ! .. " Allez donc leur parler de littérature ! J'essaie cependant d'expérimenter un peu de tout : j'arrive avec des courts métrages et je leur propose de disséquer des scènes de films. Parfois ça marche, d'autres fois non. Parfois, sur huit séances de deux heures, d'un seul coup, à la sixième heure, ils se mettent à travailler, même les plus rock'n roll, et ils pondent six pages ! Auparavant, ils auront passé six-huit heures à ne rien faire du tout... Dans d'autres lycées professionnels, aucun problème, tout se passe très bien... En dehors de ces interventions dans le cadre scolaire, je fais partie d'une trentaine d'auteurs qui proposent des ateliers avec une association qui s'occupe d'analphabètes et d'illettrés dans la périphérie d'Amiens. Cette association est à l'origine d'une opération appelée Leituria Furiosa et qui dure trois jours. Chaque auteur se voit attribuer une poignée de gens et, tout d’abord, il les écoute. Ces adultes déballent leur vie et ne sont pas obligés d'écrire. Ils font ce qu'ils veulent. Au terme de ces rencontres, dans la nuit, l'auteur écrit un texte court qu'il lit le lendemain à ses stagiaires qui l'approuvent ou non. Aussitôt après, le texte est tapé sur ordinateur, mis en page, illustré, et à la fin de la journée, un livre est réalisé, dont les pages ne sont pas coupées et qui est donné à chaque participant. Pour certains, c'est le seul livre qu'ils auront jamais chez eux. Pour d'autres, c'est le premier livre qu'ils auront la possibilité de tenir en mains. Parmi ces personnes, on compte des enfants, des réfugiés Kosovars de tous âges, hommes et femmes au regard complètement vide en raison des horreurs qu'ils ont vécues, ou bien encore des cas sociaux. J'ai souvenir, entre autres, d'un " gamin " de vingt-huit ans rencontré l'an passé et qui avait l'âge mental d'un adolescent de seize ou dix-sept ans. Pendant vingt-sept ans, ce garçon avait vécu à moitié nu dans la ferme d'une nourrice où l'avait placé la DASS. Il a été spolié de son argent, maltraité. Les enfants de cette femme, dont l'un est cadre bancaire et l'autre infirmière, savaient ce qui se passait dans cette ferme, mais personne n'a levé le petit doigt pour lui venir en aide. En vingt-huit ans de vie, il n'a connu qu'une année de liberté ! Il est un peu simplet, certes, mais pas stupide. Ses meilleurs amis sont les animaux. C’est la raison pour laquelle il a tenu à raconter une histoire d'animaux. La vie qu’a vécu ce garçon est inimaginable. Vous n'y croiriez pas, à une histoire pareille ! Et l'assistante sociale n'a, paraît-il, jamais rien vu ! ..

A quoi sert une telle opération ?

Francis Mizio : Elle existe depuis quelques années maintenant et les organisateurs souhaitent la délocaliser en Europe parce que l'expérience a des résultats étonnants. Le public visé est constitué d'enfants et d'adultes de tous âges. Tous sont en difficulté. Pendant trois jours, on les balade dans les rayons de la grande bibliothèque d'Amiens. On prend des livres, on leur en lit des passages, on leur explique pourquoi on a aimé tel ou tel livre, etc. On les emmène aussi dans une librairie où on leur achète un livre. D'un seul coup, tous ces gens se découvrent un rapport plus privilégié au livre, à l'écriture, à la lecture. Ils ont conscience qu’on a pris le temps de les écouter. De plus, leur parole a donné lieu à un texte imprimé et ils ont approché un écrivain, quelqu’un qui était complètement disponible pour eux, quasiment vingt-quatre heures sur vingt-quatre pendant trois jours. Pour certains, c'est un des plus beaux jours de leur vie parce qu'ils ont côtoyé quelqu'un de " très important " qui représente à leurs yeux quelque chose d'inaccessible : le livre. Et ça marche ! Par exemple, le lendemain de cette animation, on a vu des gens, chômeurs depuis au moins quatre ou cinq ans et réputés incapables d'initiative, faire la queue devant les administrations pour faire remplir leur dossier. Comme çà, d'un seul coup, comme si un déclic se déclenchait ! Ce sont des gens qui se ressaisissent, qui reprennent confiance en eux et qui réagissent dans les heures qui suivent l'opération ! Les résultats sont vraiment stupéfiants du jour au lendemain. Il y a aussi des gens qui se remettent à lire. Il y a un certain nombre de personnes pour qui cette action est un véritable électrochoc. Mais il y en a d'autres pour qui cela ne marche pas...

D'autres activités de ce type ?

Francis Mizio : Oui ! J'ai animé des Nuits de l'Ecriture à Saint Barthélémy d'Agenais, un village de Lot et Garonne. Cette opération a été lancée par les habitants de ce village. La première année, quatre-vingt personnes sont venues rencontrer Alain Bellet pendant toute une nuit. Je suis venu la deuxième année ; il y avait un peu moins de monde : une quarantaine de personnes environ. Tout le village a écrit un fragment de texte qu'il a fallu recomposer, pendant toute la nuit, de manière à obtenir un texte cohérent qui va ensuite être joué par une compagnie de théâtre. Une expérience géniale ! Cette année, j'y suis retourné, mais l'auditoire m'a fait faux-bond : il n'y avait pas un chat ! Et pour cause : c'était la clôture des jeux olympiques ! Et pour comble, le lendemain était programmé un comice agricole... Je viens aussi de proposer un projet de blitz. Aux échecs, on appelle blitz une opération au cours de laquelle un joueur se déplace d'adversaire en adversaire et peut jouer une dizaine de parties en simultané. Il se trouve que dans le Lot et Garonne, on recherche un concept pour utiliser le réseau des bibliothèques qui sont reliées par Internet et faire intervenir des usagers en simultané. D'où cette idée de blitz littéraire dans lequel chacune des bibliothèques va commencer un texte et l'auteur se déplacera de poste en poste, à distance bien entendu, pour continuer le texte en essayant de piéger " l'adversaire ".

De quelle manière l'écrivain que vous êtes réagit-il à la critique ?

Francis Mizio : D'abord, je n'ai que de bonnes critiques ! (Rires) La semaine dernière, dans Eureka, il a été dit que le style de Domo Dingo était fastidieux. Etant donné que la journaliste avait fait deux coquilles dans son article, je n'en ai pas tenu compte ! (Rires) En fait, si la critique est justifiée, ça va ! .. Je crois bien qu'il n'y a qu'une seule fois où j'ai vraiment très mal pris une critique. Parce qu'il y avait, de la part de son auteur, une volonté manifeste de nuire. Il s'agissait d'un type travaillant pour un organisme qui réalise des fiches pour les bibliothèques. A propos de L'Agence Tous-Tafs, il a écrit : " dans ce roman à la typographie grise, difficilement lisible, il est question de Noirs qui sont mariés à plusieurs femmes et qui touchent des allocations. L'auteur veut nous faire l'apologie du chômage... " Son propos dégoulinait d'attaques politiques et déformait le contenu du roman. C'était violent et particulièrement injuste ! .. Voyez-vous, je sais pertinemment que mes bouquins ne sont pas parfaits. Quand on écrit un livre, on s’expose immanquablement à la critique. C'est dans la logique des choses ! A partir du moment où la critique est justifiée, il faut l'accepter. Ensuite, on entre dans le domaine du subjectif : j'ai choisi l'humour pour mode d'expression et il faut bien reconnaître que l’humour ne fait pas rire tout le monde. Il faut aussi accepter cet état de fait. D'autre part, il faut encore savoir minorer le rôle de la presse...

Jusqu'à quel point ?

Francis Mizio : La presse est efficace lorsque vous pouvez bénéficier d'une campagne identique à celle dont jouit Daniel Pennac lorsqu'il sort un bouquin. Vous voyez alors, durant la même semaine, tous les magazines sans exception produire trois pages sur le sujet ; et à cela s’ajoute en plus un ou plusieurs passages de l’auteur à la télévision. Tout le monde sait bien que les supports médiatiques les plus influents sont Télérama et Canal +. Il est bien évident qu’une telle promotion porte ses fruits ! Après cela, si vous prenez une mauvaise critique dans Le Paysan Sartois Magazine, ça n'a pas vraiment grande importance ! .. Et puis, vous savez, ils sont comme ça les auteurs : quand ils n’ont pas de critique, ils clament : " ils sont cons ces chroniqueurs ! ", mais si par malheur ils obtiennent de mauvais papiers, ils disent : " ils sont cons, ils n'ont rien compris ! ".

Avez-vous besoin de garder le contact avec vos lecteurs ?

Francis Mizio : Oh oui, bien sûr ! C'est pour cela que je participe à beaucoup de festivals. Quand vous écrivez un livre, vous le balancez dans la nature et vous ne savez pas comment il est perçu. J'aime bien pouvoir en parler avec les lecteurs, savoir si j'ai réussi ou non à les faire rire. Le livre devient un prétexte de rencontres pour peut-être ne pas discuter que de moi, mais éventuellement d'autres choses. Alors, oui, j'adore ce contact un peu privilégié avec les gens !

Une question qui n'a rien de sérieux ! Quand on commence un livre qui vante les mérites du Sopochymol, cela laisse subodorer que l'auteur que vous êtes est bien courageux et qu'il n'a pas peur de la critique ! Un journaliste en mal de bons mots aurait en effet pu dire tout de suite que La Santé par les Plantes était à la fois soporifique et chiant ! .. Idem pour votre nouvelle intitulée " La critique est facile, le polar est difficile ", le moins qu'on puisse dire est que vous prêtez le flanc à la critique ! ..

Francis Mizio : C'est vrai ! Mais en réalité, lorsque j’écris, je ne pense pas à la critique. Parfois des gens me demandent : " Ce que vous avez écrit là pourrait faire un bon film. Est-ce que vous écrivez en pensant au cinéma ? ". Non, bien sûr ! J'écris mes histoires comme j'en ai envie ! S'il fallait penser à ce genre de détails, on se briderait complètement. Lorsque j'ai écrit Tout ce qui Tombe du Ciel, j'ai tenu compte de ce qui ressortait de mes rencontres avec les lecteurs entre la sortie de La Santé par les Plantes et celle de L'Agence Tous-Tafs. Ceux qui ont lu le premier ont jugé qu'il y avait trop de digressions, de choses qui partent dans tous les sens, trop de longues biographies de personnages. Dans L'Agence Tous-Tafs, ils ont estimé qu'il y avait peut-être un peu trop de dialogues et que l'on riait trop puisqu'à aucun moment il n'était possible de souffler. J’en ai donc déduit qu'il fallait parvenir à un meilleur équilibre et je me suis imposé d’y parvenir. Résultat, j'en ai bavé pour faire alterner les séquences ! Quand j'ai fini Tout ce qui Tombe du Ciel, j’étais certain au moins d’une chose : il ne faut pas que j'écrive en fonction de ce que les gens attendent de moi. Et basta ! .. Pour les critiques, c'est la même chose. Cela dit, je dois bien reconnaître qu'elles peuvent parfois se montrer très pertinentes. Parce que les lecteurs s'approprient mes livres et me disent des choses que je n'imaginais même pas. Il m'est aussi arrivé d'écrire des trucs que je ne trouvais pas spécialement drôles et qui ont fait hurler de rire certaines personnes. A l'inverse, des situations qui me faisaient marrer sur mon clavier ont laissé les lecteurs de marbre. J’en arrive donc à me dire que j'ai énormément de chance puisque l'alchimie marche quand même et que le bouquin globalement amuse. Il y a finalement autant de réactions qu'il y a d'individus. Je trouve ça fascinant, intéressant au possible !

Il ne doit pas être facile d'écrire dans le but de faire rire son lectorat. Est-ce que tous les jours vous avez envie de faire rire en écrivant ?

Francis Mizio : Il y a des recettes ! Le décalage, les contrastes, les contraires, les situations anachroniques en font partie. Il y a des moments où je me marre en écrivant. Je me marre vraiment tout seul. Mais cela arrive assez peu finalement. En écrivant, on finit par acquérir beaucoup de combines. Ainsi, quand vous avez une situation de base qui est faussée et que vous voulez construire une logique absurde à partir de cette situation, si le postulat est accepté, tout le reste sera faussé. Donc, si vous vous débrouillez bien, tout ce qui en découlera sera également faussé et deviendra plus ou moins drôle. Cette mécanique relève de la logique. Ce ne sera peut-être pas drôle en soi, mais ça le deviendra quand vous, lecteurs, le découvrirez, mais le mécanisme par contre ne l'est pas. Je vous ai donné tout à l'heure l'exemple du type qui faisait pouet-pouet. Un romancier " sérieux " traiterait peut-être cette histoire en s'attachant au marché de la contrefaçon alors que moi, tout de suite, je m'installe dans un univers potentiellement drôle. Lorsque j'apprends qu'Europe Assistance rapatrie des gens malades du syndrome de Stendhal, moi j'imagine un stagiaire qui sera chargé de rapatrier les gens atteints de tous les syndromes possibles et imaginables. Le comique naît un peu comme dans les films de Laurel et Hardy lorsqu'un rideau tombe et s'enflamme et que tout un tas d'événements s'enchaînent à la suite. Dans la tragédie, vous avez une progression vers la mort inéluctable. Au contraire, dans la comédie, les obstacles ne sont pas progressifs, mais ils sont incommensurables dès le début. Cela dit, est-ce que j'ai tout le temps envie de rire ? Non ! Il m'est d’ailleurs arrivé deux ou trois fois d'écrire des nouvelles sinistres...

Ce n'est pas le cas de " Conseils d'utilisation ", la nouvelle hilarante que nous conseillons à tout un chacun de découvrir dans l'anthologie Sortons couverts ! , publiée chez Librio !

Francis Mizio : Je crois que c'est en effet l'une de mes meilleures nouvelles. Elle raconte l'histoire d'un type qui doit réécrire la notice d'utilisation des préservatifs sous risque de perdre son emploi... Je crois vraiment que l'on peut rire de tout. Vous noterez cependant qu'on trouve dans cette nouvelle tous les conseils d'utilisation ! Quand l'éditeur m'a contacté en précisant que le recueil qu'il voulait éditer au profit de l'association Ensemble contre le Sida aurait pour thème le préservatif, j'ai été un peu désarçonné. Pour le coup, tomber dans le graveleux, dans le facile, dans le vulgaire, aurait été chose aisée. Il n’en était pas question ! En m’asseyant devant mon bureau, mes yeux se sont arrêtés sur une capote qui avait été offerte avec un numéro de Libé et qui traînait là depuis près de deux ans. J'ai ouvert l'emballage et, en lisant la notice, j'ai pensé au type qui, quelque part dans un bureau, l’avait écrite. Et j'ai essayé de me le représenter. Voilà comment l'idée de cette nouvelle m'est venue...

Quel est le livre écrit par un autre écrivain qui vous a fait le plus rire ?

Francis Mizio : Il s'agit d'un bouquin qui m'a fait pleurer de rire. Et pour me faire rire lorsque je lis, croyez-moi, il faut vraiment que l'auteur ait mis le paquet ! Alors, si vous aimez le polar drôle, le livre qui m'a fait le plus rire (et que j'ai lu il n'y a pas très longtemps), à tel point même que les gens qui voyageaient dans le même wagon de TGV que moi sont venus m'en demander les références s'appelle Un Blues de Coyote. Il a été écrit par Christopher Moore et publié à la Série Noire. Il s'agit d'un roman qui, sous des aspects complètement Tex Avery, traite de choses graves, en l'occurrence de la condition indienne. Il y a dans ce livre deux grandes scènes complètement époustouflantes dont celle que je ne vous décrirai pas pour ne pas pour ne pas la déflorer, dans laquelle le héros rencontre le Grand Manitou. Dans cette histoire, un des Indiens de la réserve Crow tue malencontreusement un flic corrompu qui avait maltraité une jeune Indienne. Il doit donc s'enfuir la réserve et tente de refaire sa vie en ville. Ainsi, de fil en aiguille, cet homme change d’identité et devient courtier en assurances. Or il se trouve que tous les Indiens Crows sont protégés par un animal totémique qu'ils ont pu identifier lors d'un rite initiatique marquant le passage de l'adolescence à l'âge adulte. Notre héros est quant à lui protégé par le dieu Coyote, le pire de la cosmogonie Crow ! Et voilà que d'un seul coup, ce dieu coyote décide de porter secours à son protégé. Il apparaît dans sa vie de tous les jours et il intervient... Le type se retrouve dans des situations complètement invraisemblables. Ses mésaventures alternent ensuite avec des passages de la cosmogonie Crow qui est complètement réécrite, actualisée burlesque. Ainsi, le jour de la distribution des noms, tous les dieux viennent retirer le leur auprès du Grand Manitou. Tous sauf un qui avait fait la bringue toute la nuit et qui devra se contenter de se voir attribuer le dernier nom disponible : celui de Coyote. Christopher Moore raconte tout cela de manière désopilante ! .. Lisez ce roman, vous m'en direz des nouvelles !

A l’heure actuelle, les romans francophones nous semblent plutôt moroses et passablement " nombrilistes ". Il est clair pourtant, en ce qui concerne vos écrits, que vous y avez toujours une façon très décalée d'envisager les choses, ce qui, soit dit en passant, nous plait beaucoup ! Comment vous situez-vous dans le milieu littéraire français ? Et comment le monde littéraire vous ressent-il ?

Francis Mizio : Lorsque La Santé par les Plantes est paru dans la Série Noire, j'ai pu lire deux ou trois articles. Il n'y avait pas eu de réactions quand il avait été précédemment publié aux éditions de la Loupiote. Pour L'Agence Tous-Tafs, j'ai également pu lire quelques papiers. Rien lors de la sortie de Tout ce qui Tombe du Ciel. En ce qui concerne Domo Dingo, je n'ai pas encore reçu mes relevés de presse. Tout cela pour vous dire que je suis cordialement ignoré par le milieu littéraire. Pour quelle raison ? Je l'ignore ! Je ne pense pas qu'il s'agisse d'une cabale : nous sommes finalement nombreux à être ainsi ignorés. Cela dit, je suis un auteur qui ne vend tout compte fait pas si mal que ça ! Si je prends l'exemple de L'Agence Tous-Tafs, il s’en est vendu cinq mille exemplaires en grand format. Puis le livre a été racheté par J'ai Lu et il a encore du s’en vendre cinq mille exemplaires chez France-Loisirs. Par ailleurs, le roman a été optionné au cinéma ; enfin, il sera aussi traduit en chinois comme tous mes autres romans, aussi étonnant que cela puisse paraître. Alors, en définitive, il me semble bien que j'occupe une niche, celle de l'amuseur public. On n'est finalement pas très nombreux aujourd'hui à occuper une telle place : Philippe Carrese qui fait le zazou dans le polar marseillais, Roland Wagner dans la SF, et c'est à peu près tous ceux qui me viennent à l’esprit. Nous n'avons pas vraiment de position bien définie et nous sommes franchement ignorés. Vendre cinq mille exemplaires d'un roman, ça peut paraître dérisoire, mais ce n'est pourtant pas si mal que ça ! Surtout lorsque l'on sait que nombre de romans de littérature générale n'excédent pas les huit cents exemplaires vendus ! .. Bizarrement, certains journalistes québécois ont présenté La Santé par les Plantes en déclarant qu’il s’agissait d’un roman culte. Grâce à eux, pendant un an, j’ai été le best-seller de la librairie Gallimard à Montréal, devant Harry Potter (vingt millions de ventes, tout de même ! ). Comment expliquer cela ? Un libraire, vraisemblablement, a du péter les plombs en lisant mon bouquin et l’a refilé à tout le monde. Il y a des libraires qui peuvent vous faire des miracles ! Actuellement, La Santé par les Plantes est épuisé : depuis six mois, ce titre est indisponible, on ne le trouve plus. Lorsque j’ai appelé Gallimard, il m’a été répondu qu’on ne savait pas si le roman serait ou non réédité. Aujourd’hui encore, j’ignore quel en a été le tirage, mais je pense en avoir vendu au moins six mille exemplaires. Ce n’est peut-être pas beaucoup, mais cela représente le double d’une tirage moyen à la Série Noire. Voilà ! .. Peut-être suis-je plus connu que certains autres écrivains parce que je fais le zazou dans des chroniques Internet ? Il me semble toutefois que les gens qui lisent de la littérature ne sont pas forcément les mêmes que ceux qui lisent les pages multimédia dans Libération. D’autre part, lorsque j’ai quitté le métier de journaliste, les gens du monde de l’édition ne me connaissaient pas, hormis ceux qui faisaient de la SF parce qu’il m’arrivait parfois d’écrire des critiques sur le genre... D’où cette impression que je ressens d’occuper une place assez bizarre... La Santé par les Plantes a été publié initialement par les éditions de la Loupiote qui ont hélas fait faillite, en partie en raison de la faillite de la société Dystique (qui assurait entre autres la distribution des livres publiés à La Loupiote), suite au procès pour plagiat intenté à l’encontre de Maxi-Livres (également distribué par Dystique). Les deux tiers du temps, le roman n’a donc pas été distribué, ou quasiment pas. Sans avoir bénéficié du moindre papier dans la presse, il s’en est tout de même vendu mille exemplaires ! Pourquoi ? Tout simplement à cause des rencontres dans les festivals, du bouche à oreille, des bibliothèques, etc...

Pourrait-il vous arriver, comme cela a été le cas de Tonino Benacquista ou à Daniel Pennac par exemple, de passer du stade de la " presque confidentialité " à celui du vedettariat reconnu ?

Francis Mizio : Daniel Picouly écrivait des polars à la Série Noire qui ne marchaient pas vraiment. Avant d’être le directeur des éditions de La Loupiote, mon ami François Braud organisait des festivals. Il est arrivé justement qu’il fasse venir Daniel Picouly chez un libraire de la Roche-sur-Yon qui n’en voulait pas parce qu’il n’était pas connu. Alors est-ce qu’on pense à la reconnaissance ? A la fois oui et non ! Il faut voir ce que c’est que le milieu de l’édition aujourd’hui ! C’est terrible ! L’été dernier, j’avais trente mille francs de découvert ! Or il se trouve que Flammarion qui vient d’être revendu tout récemment me doit de l’argent ! L’Agence Tous-Tafs a rapporté plein de fric. Moi, pourtant, je n’ai touché qu’un à-valoir. Contractuellement, fin mai dernier, j’aurais dû percevoir mes droits d’auteur. Nous sommes fin octobre, j’ai relancé six fois la comptabilité pour que Flammarion respecte son contrat et je n’ai toujours rien reçu : il paraît que j’ai disparu de leur fichier informatique ! Les Chinois attendent depuis six mois la proposition que doit leur soumettre la maison d’édition (la traduction du roman est presque achevée). Il faut croire qu’elle n’a pas besoin d’argent puisqu’elle ne s’intéresse pas aux droits dérivés ! L’option cinéma a été relevée depuis trois mois. Depuis tout ce temps, la personne qui suit le dossier pour l’éditeur n’a pas été capable de contacter la maison de production pour défendre " mes " intérêts. Il faut arrêter ! Cet été encore, Gallimard m’envoie mon relevé de droits d’auteur et me fait une provision pour risque de retour de quatre mille exemplaires. C’est donc qu’ils considèrent que quatre milles exemplaires invendus vont leur revenir d’un seul coup. Or le bouquin est indisponible depuis six mois. Où sont donc ces quatre mille exemplaires ? D’une part, quand je m’en inquiète auprès du service commercial de Gallimard, on me répond qu’il va être réimprimé. D’autre part, le service comptable affirme qu’il est impossible de remettre les compteurs à zéro parce que, pendant un an, on risque d’avoir des retours. Faut pas se moquer du monde ! Et ils sont tous comme ça ! (Depuis le 13 novembre, La Santé par les Plantes a eu un retirage de 1500 exemplaires et est de nouveau disponible). Sur les trente-six personnes qui travaillent dans le groupe J’ai Lu - Librio, dix-huit sont parties en moins d’un an. Plus de la moitié du personnel renouvelé ! .. A qui faut-il s’adresser ? Albin Michel qui est une grosse maison d’édition applique toujours le droit de passe. Jadis chez un imprimeur, lorsqu’on faisait tourner les rotatives, si l’éditeur demandaient mille exemplaires, il en sortait environ dix pour cent de plus. Aujourd’hui, avec les procédés numériques, si vous demandez huit cent vingt et un exemplaires, les machines vous sort huit cent vingt et un exemplaires. Cela n’empêche en rien certains éditeurs comme Albin Michel de toujours appliquer ce fameux droit de passe ! Il est bien évident que ce droit de passe, pour un zozo dans mon genre qui vend entre trois mille et quatre mille exemplaires, ne représente pas grand-chose. Mais appliqué à quelqu’une comme Robert Sabatier - c'est un autre auteur de chez Albin Michel qui me l'a dit - depuis Les Allumettes Suédoises ou les Trois Sucettes à la Menthe, cela représente des sommes hallucinantes. Bien sûr Robert Sabatier s’en moque, il a gagné bien assez d’argent. Il n’empêche que ce droit de passe est aujourd’hui totalement illégal, et cela représente pour un auteur comme Hubert Corbin entre soixante et quatre-vingt mille francs qu’Albin Michel lui pompe par an. Le seul éditeur qui soit " réglo ", avec qui je n’ai pas de problème, c’est Baleine. Je vais continuer de travailler avec eux ! En ce moment, à l’initiative d’Ayerdhal notamment, un auteur de science-fiction, il y a un manifeste, une pétition intitulée " Le Droit du Serf " qui circule entre auteurs pour essayer de remettre à plat toutes les relations entre les auteurs et les éditeurs, les problèmes des droits d’auteur, etc. Tout simplement parce que beaucoup d’éditeurs français sont devenus des imprimeurs, des marchands de soupe voire des escrocs. Il faut le voir, l’édition marche sur la tête ! Passer en littérature blanche comme Pennac ou Picouly suppose avoir des rapports extrêmement cordiaux avec son éditeur, être tout le temps fourré dans les salons mondains. C’est vraiment de l’entrisme, et aussi une question d’attitude ! Peut-être aussi faut-il écrire sur des sujets différents ? Mais il faut surtout s’accommoder de tout un tas de trucs qui ne sont pas du tout des considérations littéraires. Bien sûr on y pense ! Basculer vers le succès en passant en littérature blanche dépend finalement de tellement de considérations qui mêlent toute la cuisine que je viens d’évoquer plus haut : les rapports d’argent, les rapports de personnes, la considération qu’on a pour l’éditeur. Un passage en blanche a aussi un coût médiatique qui se négocie. On n’a jamais autant parlé de Benacquista que parce qu’il est passé en blanche. D’un seul coup, c’est comme si l’auteur de romans noirs qui faisait dans le stupre, la luxure, la gadoue ou tout ce qu’on veut, sortait de son ghetto et parvenait à un stade enfin respectable. Tout cela est complètement fabriqué. Chez un grand éditeur, vous êtes traité comme un produit industriel, vous servez aussi à caler les cartons. Flammarion m’a fait une énorme mise en place pour L’Agence Tous-Tafs : ils pensaient que le livre ferait un best-seller. Seulement, l’attachée de presse sortait de la promotion d’un bouquin de Houellebecq. Elle n’avait pas envie de bosser et elle n’a pas fait de pub. Je n’ai pas eu de presse et ils ont pilonné comme des malades parce qu’ils ont dû se retrouver avec la moitié des tirages en retour. Ce n’est pas grave, ils s’en foutent ! Vous n’êtes qu’un produit, ni plus ni moins. Quand vous travaillez avec un petit ou un moyen éditeur, vous êtes au moins assuré d’avoir des rapports humains normaux, souvent cordiaux, d’être respecté. Tout est beaucoup plus clair. Comme cette année j’ai un peu " morflé " financièrement, je pense plutôt à développer des activités annexes : je me remets à écrire des chroniques, je m’intéresse aussi au dessin animé. Lorsque les cartoons seront diffusés, j’aurai des rentrées d’argent régulières. En fait, j’ai la chance de pouvoir faire plusieurs choses différentes, d’avoir un registre assez large. Sinon, ça rame. Il ne faut pas que je me plaigne : je vis de " l’écriture ", même en n’étant pas spécialement connu. Je connais des auteurs qui se trouvent empêtrés dans des situations extrêmement plus difficiles. Si ce n’est pas réjouissant en France, la situation est pire encore aux Etats-Unis où il y a un formatage des livres. Dans le dernier Galaxies, une revue de science-fiction, on peut lire le compte rendu d’une convention de SF dans lequel on apprend que des auteurs dont on parle beaucoup, qui sont traduits en Europe, en sont réduits à être serveurs chez Taco Bell et s’engueulent avec leurs éditeurs parce que ces derniers veulent deux cent vingt deux ou deux cent vingt quatre pages et pas une de plus ou de moins tout simplement, parce qu’il faut que le livre soit calibré et qu’il comporte une scène obligatoire comme ci ou comme ça. ça devient vraiment du n’importe quoi ! L’état de l’édition n’est pas beau aujourd’hui. Une machine folle qui vit à crédit sur le dos des libraires grâce au système des offices. Les ventes moyennes baissent, alors on augmente le nombre de bouquins pour maintenir le chiffre d’affaire. Cinq cent quarante-six romans pour la rentrée littéraire ! Faux arrêter ! Ce sont des livres qui sont tués d’avance. A quoi ça sert ?

Baleine va demeurer, nous dites-vous, votre éditeur de prédilection. Vous y avez publié un premier roman de SF : La Vie Ultra-Moderne, assurément un des meilleurs tomes de la série Macno. En tant qu’humoriste, pourquoi n’avez-vous jamais écrit de Poulpe, à l’instar de vos petits camarades de la Série Noire ?

Francis Mizio : Quand j’ai commencé à publier à la Loupiote, Le Poulpe avait déjà démarré. Jean-Bernard Pouy avait déjà quarante ou cinquante manuscrits d’avance, ce qui lui donnait de la marge pour tenir jusqu’en 2001-2002 à peu près. On commençait déjà à se marrer en disant qu’il serait bientôt très snob de ne pas avoir fait de Poulpe. Cela dit, le personnage de Gabriel Lecouvreur est bien sympa. Moi, j’aurais eu tendance à tout tourner en dérision. Par exemple, dans la bible, il est stipulé que le Poulpe doit partir avec un bouquin sous le bras. Pour moi, ça aurait été un manuel d’entretien de tondeuse à gazon. Son Polikarpov aurait aussi sans doute pris feu, Cherryl se serait cramée en se faisant une indéfrisable, etc... Je crois bien que je me serais laissé aller à faire un anti-Poulpe. D’autant plus que j’aurais bien eu envie de taquiner certains tics du Poulpe. Cela dit, il y a une nouvelle série chez Baleine dans laquelle j’aimerais bien écrire, mais Jean-Bernard ne m’a rien demandé. Je trouve tellement intéressante l’idée sur laquelle a été lancé la série des Pierre de Gondol que j’espère vraiment que ce sera un succès. Chaque volume de la série doit raconter une enquête littéraire menée par un libraire pour le compte de ses clients. A travers d’autres livres vrais ou imaginés, cet homme doit répondre à une question que lui pose un client sur un livre. Ainsi, dans 1280 Ames, le tout premier épisode des aventures de Pierre de Gondol, Jean-Bernard Pouy s’est intéressé à 1275 Ames, le célèbre roman de Jim Thompson dont le titre original est Pop. 1280. L’enquête de Pierre de Gondol commence le jour où un client vient lui demander où sont passées les cinq personnes oubliées dans la traduction du titre en français... Dans une aventure à venir, notre libraire va essayer de savoir ce qu’est devenue Zazie. Je trouve ce concept on ne peut plus sympathique, et j’aurais sincèrement beaucoup de plaisir à écrire une des aventures de cette série...

Depuis cette rencontre, Jean-Bernard Pouy a proposé à Francis Mizio d'en écrire une ! ! ! Pensez s'il est heureux...

Propos recueillis par Christine Gourmelon et Patricia Mevel
Interview remise en forme par Patricia Mevel

Bibliographie

Le Pape de l'Art Pauvre : recueil de nouvelles, La Loupiote, 1998. Rééd. part. Librio, 1999.

La Santé par les Plantes : roman, La Loupiote, 1997. Rééd. Gallimard (Série Noire), 1999. Rééd. 00h00.com, 1999.

La Vie Ultra-Moderne : roman, Baleine (Macno), 1999.

L'Agence Tous-Tafs : roman, Flammarion, 1999. J'ai Lu, 2001.

La Cosmogonie Macroqa : novella, Treize Etrange, 1999. (illustrations d'Olivier Balez).

Un Quart d'Heure pas plus et autres nouvelles : recueil de nouvelles, Rééd. Librio, 1999.

Tout ce qui Tombe du Ciel : roman, Lignes Noires, 2000.

Les Hommes Préfèrent les Sondes : novella, Baleine (Série Grise), 2000.

Domo Dingo, la Vie Domotique : roman, J'ai Lu (Nouvelle Génération), 2000.

De nombreuses nouvelles sont parues également en recueils collectifs (Ed. Baleine, Ed. Librio, Ed. de la Bartavelle, Ed. Bifrost/Etoiles Vives, Ed. de la CNT/RP, Ed. Stylus, etc.) ou dans la presse (Libération, L'Express, TTC, L'Ecole Emancipée, Attitude Voile, Attitude Football, Je Bouquine, etc.).
Quatre romans de Francis Mizio actuellement en traduction vont paraître en 2001 en Chine du Nord. Deux ont été optionnés par des maisons de production de cinéma.