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Rencontre avec Pierre Bordage

(animation : Patricia Mevel)

Pierre Bordage, marié et père de deux enfants, est né en janvier 1955 à La Réorthe en Vendée. Passés une scolarité sans histoire, neuf ans de karaté et quelques cours de banjo, il découvre l’écriture lors d’un atelier à la faculté de Nantes en 1975...

Quelques voyages en Orient, et une expérience de libraire plus tard, il vit dans le Gers, en 1985, et écrit Les Guerriers du Silence. Ce n’est qu’en 1992, revenu entre-temps à Paris et journaliste sportif, qu’il rencontre ses premiers éditeurs, aux éditions Vaugirard. Ils lui proposent la série des Rohel le Conquérant (qui a pris fin en février 1997, après quatorze parutions). L’Atalante publie Les Guerriers du Silence en mars 1993. Cet opéra de l’espace au souffle épique où des centaines de mondes s’entrechoquent, puissamment fondé sur nos mythes et notre imaginaire collectif, connaît un succès public immédiat qui ne faiblit pas au long des trois années de publication de la trilogie. La reconnaissance des amateurs et des professionnels de la science-fiction se traduit par le prix de l’Imaginaire et le prix Julia Verlanger pour Les Guerriers du Silence en 1994 et le prix Cosmos 2000 pour le troisième tome de la série : La Citadelle Hyponéros en 1996.

En octobre 1996, à l’Atalante, paraît Wang, les Portes d’Occident, puis le second volet Wang, les Aigles d’Orient, en mai 1997 qui lui vaut le prix de la Tour Eiffel. Cette anticipation, dans laquelle les qualités narratives de l’auteur continuent de s’épanouir, nous projette à deux siècles de distance sur la terre de demain mais au plus proche de notre machinerie humaine.

En mars 1998 paraît Atlantis aux éditions J’ai Lu. Ce roman d’aventures dont l’intrigue démarre dans la taïga sibérienne, quelques milliers d’années avant notre ère, s’inscrit dans un univers inspiré du jeu vidéo éponyme produit par Cryo Editions. Avec Graine d’Immortels, paru en avril 1998 dans la collection Quark Noir, chez Flammarion, Pierre Bordage s’essaie à l’anticipation scientifique à court terme en signant la troisième aventure d’un astrophysicien détective amateur, Mark Sidzik. Il y est question de biotechnologies, de luttes politiques et financières pour le contrôle des ressources génétiques, d’espionnage industriel pour la course aux brevets.

Abzalon, sorti en octobre 1998 aux éditions de l'Atalante, marque le retour de Pierre Bordage à l’opéra de l’espace avec un récit épique aux accents mythiques et religieux.

Pierre Bordage fait désormais partie de cette nouvelle génération d’auteurs dont la science-fiction française s’enorgueillit : Ayerdhal, Ligny, Lehman, Wagner... et qu’Ayerdhal lui-même a réunie dans son anthologie de nouvelles, Genèses, parue en septembre 1996 chez J’ai Lu.

C'est au terme d'un voyage quelque peu mouvementé (puisqu'ils ont été victime d'une panne de voiture) que nous sont arrivés Pierre Bordage et Mireille Rivalland. Nous ne leur avons même pas laissé le temps d'un petit repos bien mérité et les avons pris d'assaut, d'entrée de jeu. Nous tenons à les remercier d'avoir accepté notre invitation, bien sûr, mais également pour leur bonne humeur, leur compréhension et leur patience.

Un écrivain et son éditrice sont tout vraisemblablement amenés à bien se connaître. Pourriez-vous vous présenter l'un l'autre et nous raconter dans quelles circonstances vous vous êtes rencontrés ?

Mireille Rivalland : Il existe des statistiques effrayantes qui attestent du faible volume de romans publiés comparé au nombre effarant de manuscrits déposés chez les éditeurs. Pierre Bordage fait partie de ces rares auteurs qu’il nous arrive de recevoir comme ça, de façon quasi anonyme. Il est vrai qu’il avait connu, vingt ans plus tôt, tout à fait par hasard et alors qu’il était encore étudiant, un de nos collaborateurs actuels, Patrick Couton, musicien qui traduit aujourd’hui pour l’Atalante des auteurs comme Orson Scott Card ou bien encore Terry Pratchett, ce qui a fait, bien sûr, qu’un petit lien s’est créé. Cela dit, il nous est tout de même un peu tombé du ciel ! J’étais en congé de maternité lorsque son manuscrit est arrivé à l'Atalante, déposé par un de ses amis, en février 1993, c'est donc Pierre Michaut, le fondateur de l'Atalante, qui a reçu et lu ce livre (Les Guerriers du Silence). Et il a été emballé ! Pour ma part, il faut bien l'avouer, j'avais du mal à l'époque à rentrer dans un roman de science-fiction. Les débuts d’histoire me posaient de sérieux problèmes. Soucieux de ne pas m’indisposer dans l’instant, il m’a assurée qu’il n’y avait pas urgence à ce que je le lise. A quinze jours d’accoucher, je me suis laissé convaincre facilement ! Lui et Pierre Bordage en ont profité pour signer le contrat,... en douce !

Est-ce à dire qu'ils vous auraient fait un enfant dans le dos ?

Mireille Rivalland : En quelque sorte, oui !... Je n’ai lu le jeu d’épreuves que début mars. Comme tout était signé, je ne pouvais plus rien dire (rires) ! Et puis voilà ! Depuis, l’aventure avec Pierre a continué. D’autant mieux que lui qui était à l’époque journaliste sportif à Sport Magazine (publication qui n’a pas duré), a très vite tout laissé tomber pour se consacrer à l’écriture romanesque. Ayant de ce fait lâché les obligations qui le retenaient à Paris, il n’a ensuite pas arrêté... de déménager. Cela a été un vrai bonheur ! Parce que, bien sûr, Pierre avait toujours un déménagement à préparer pour justifier un pseudo retard, ou des caisses à défaire ou des planches à monter... Il est d'abord allé en Dordogne. Très rapidement après, il s’est rapproché de la Vendée, son pays d’origine et s’est installé à côté de Clisson, à trente kilomètres de Nantes. Là, en deux ans, il a encore réussi à déménager deux fois ! Au milieu de tout ce remue-ménage, rien ne nous a été épargné, pas même les pannes intempestives d'ordinateur, de préférence juste avant de rendre un manuscrit. Vraiment, de grands moments de bonheur !... Globalement, il ne cesse de trimballer ses tapis et ses enfants. Et ce n’est assurément pas terminé : le dernier ré-emménagement date de l’été passé et il va quitter cette énième maison au mois d’août prochain. C’est à peine un scoop, plutôt une habitude ! Cette fois pourtant, il partira pour les Etats-Unis où il compte bien rester deux ans, pour le moins... Vous comprendrez donc aisément que ces nombreux déplacements sont un des drames de la relation que l’Atalante a tissée avec Pierre Bordage. Quoi qu’il en soit, nous pouvons affirmer que notre homme est un voyageur impénitent qui se laisse aller à de grandes pérégrinations et je crois que ses livres sont eux aussi des livres de voyage. Encore une petite précision, mais qui a son importance : c’est un voyageur en famille, ce qui explique peut-être aussi que ses œuvres aient pour cadres de fortes communautés. On retrouve dans tous les romans de Pierre Bordage des communautés, la quête de l’humanité, de l’individu. Avec un appareil mythologique très fort et très utilisé dans ses œuvres, je pense qu’il y a là matière pour tout un chacun, (y compris les femmes qui, dit-on, ont plus de mal à pénétrer la science-fiction), quel qu'en soit l’âge, à retrouver ses références et sa culture. Et cela, quel que soit le milieu social dont est issu le lecteur. Avec Pierre Bordage, le lectorat n’a plus de limite ! Et notre maison d’édition a la chance de vivre et aussi de se laisser porter par le désir d’ouverture et d’accessibilité qui l’anime comme il anime actuellement certains autres auteurs de science-fiction. Et qui fait leur succès ! En ce qui concerne Pierre, nous partageons maintenant ce succès avec d’autres éditeurs : J’ai Lu et Flammarion. Enfin, dernière remarque : Pierre ne publie pas dans les collections spécialisées pour la jeunesse et ne publie pas non plus de nouvelles. C’est un romancier à part entière et à plein temps.

Actuellement le public amateur de lecture éprouve une grande lassitude voire souvent de l’agacement à lire ce que proposent bon nombre de romanciers français : une littérature que l’on pourrait qualifier de nombriliste et qui donne la désagréable impression de tourner en rond. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que le lecteur aspire à autre chose et s’intéresse à d’autres genres. Ainsi, il y a quelques années, c’est le polar qui explosait. La science-fiction qui connaît actuellement un renouveau manifeste, qui multiplie les thématiques et se diversifie en fonction des différents courants dans lesquels les auteurs ont envie de la décliner, semble bien vouloir suivre la même voie.

Mireille Rivalland : C’est vrai. La science-fiction se propose aujourd’hui comme une lecture d’intimité. On retrouve dans les livres du romanesque, du conceptuel, du scientifique, de la religion, du mysticisme... C’est d’ici et de maintenant que l’on nous parle, même si l’auteur nous transporte ailleurs. Ce courant de littérature n’est ni égoïste, ni égocentrique, mais il nous parle vraiment du genre humain.

Il convient peut-être de préciser aussi que depuis quelques années, les auteurs français jouent un rôle important dans la science-fiction contemporaine, et ce bien qu’ils reconnaissent souvent avoir été bercés et influencés par la science-fiction anglo-saxonne. Ceux sont de bons conteurs, des gens qui savent raconter des histoires. Pierre Bordage en fait partie, tout comme Jean-Marc Ligny ou bien encore Roland C. Wagner, Serge Lehman et quelques autres. Grâce à eux, mais aussi aux éditeurs qui ont parié sur ces écrivains, les amateurs ont pu retrouver une veine qui un moment a semblé tarir et, avec une engouement patent, renouer avec le genre qui devient plus abordable...

Pierre Bordage : Alors, parlons un peu de mon éditrice ! Mireille, comment présenter Mireille ?... En fait, j’ai eu un papa éditeur qui s’appelle Pierre Michaut. J’ai eu aussi deux mamans éditrices, Bianca von Heyroth et Véronique Kerbrat (toutes deux directrices de collection pour les éditions Vaugirard, aujourd'hui disparues), puisque j’y ai fait paraître la série des Rohel qui sera bientôt rééditée à l’Atalante. Avec Mireille Rivalland, j’ai une sœur éditrice parce qu’il est toujours plus facile de parler avec sa sœur qu’avec son père. Avec mes mères éditrices, la communication passait fort bien, mais avec Pierre Michaut, c’est moins évident puisqu’il s’agit pour moi d’un rapport à la hiérarchie, à l’autorité, même si j’entretiens des relations très sympathiques avec lui. C’est la raison pour laquelle il me faut dans la maison une autre personne pour, par exemple, accepter le fait que je prenne une semaine de vacances... (rires) quand je devais rendre un bouquin deux mois avant. Il n’y a qu’à Mireille que je peux faire ce coup-là ! Elle est donc pour moi une alliée dans la place. Il n’empêche qu’elle est aussi quelqu’un qui a ses exigences, de grandes exigences littéraires notamment et qui ne me rate pas quant aux faiblesses éventuelles de mes manuscrits. Ni elle, ni Pierre d’ailleurs ! Nous entretenons une relation qui, je crois, est féconde. Leur regard extérieur est pour moi irremplaçable car lorsque j’ai passé quelques mois à rédiger un livre, je manque beaucoup de recul. Leur premier jugement d’éditeurs sur le livre est donc très important pour moi et je sais que je peux compter dessus car le jugement de Pierre Michaut et celui de Mireille Rivalland sont toujours fiables. Il y a donc une certaine sécurité assurée !... Cela dit, Mireille assume maintenant les fonctions de directrice littéraire, c'est-à-dire qu'elle s’échine exclusivement sur les textes, alors qu’il y a seulement quelques années, à l’époque héroïque, elle était encore polyvalente et s’occupait d’à peu près tout dans la maison (l’Atalante ne comptait que deux personnes : Pierre Michaut et Mireille Rivalland) qui est devenue, au fil des ans, une sorte de multinationale... de quatre personnes !... Humour mis à part, pour l’auteur que je suis, Mireille, qui ne s’occupe plus que de la qualité des textes est indéniablement une personne fort importante, indispensable. S’il est parfois douloureux d’accepter les annotations qu’elle juge utile de porter sur un manuscrit, pour indiquer tout ce qui ne va pas, son regard est toutefois primordial. Entre autres, elle m’a fait remarquer qu’à l’occasion de chaque livre, je pars en écriture avec une expression toute faite qui revient à peu près toutes les vingt pages et que je ne vois plus parce que je m’y suis habitué et que je l’aime bien. A mon avis, il n’y a guère que les éditeurs qui peuvent corriger des erreurs de cette nature : tics de langage ou bien longueurs...

Mireille Rivalland : En ce qui concerne Pierre, ces tics de langage changent d’un livre à l’autre. Nous avons maintenant pris l’habitude de les appeler, irrespectueusement, des bordagismes...

Pierre Bordage : Ce qui m’agace prodigieusement ! Je déteste ça. Bianca von Heyroth, quant à elle, dessinait dans la marge des tasses de tisane, et indiquait de la sorte que le passage en regard avait provoqué chez elle un ennui profond. A chacune sa méthode ! Mais ce genre de petites réflexions me fait travailler énormément parce que je suis amené à me dire : Un dialogue n’est pas réel, c’est faux ! Puisque nous le parsemons d’un tas d’expressions inutiles, de tics de langage. Pour moi un dialogue, dans un livre se doit d’être stylisé, d’aller à l’essentiel. C’est ce genre de détails qui d'une importance cruciale que j’ai appris à travailler grâce à un œil extérieur.

Nous avons évoqué, plus haut, quelques auteurs français de science-fiction. Avez-vous le sentiment d'avoir avec eux une sorte de communauté d'esprit, de faire partie d'un mouvement particulier, de poursuivre des buts similaires ? Avec ceux-là mêmes ou avec d'autres écrivains ?

Pierre Bordage : Ce sont plus que des collègues ! Je suis arrivé dans le milieu de la science-fiction de façon plutôt inattendue puisque lors de la parution de mon premier livre, on a souvent parlé d'O.V.N.I. D'autre part, les auteurs français n'avaient pas l'habitude, à cette époque, de publier des livres au-delà des cent quatre-vingt-six pages réglementaires du Fleuve Noir. L'Atalante qui, soit dit en passant, est devenue une référence dans le milieu de l'édition parisienne en matière de science-fiction, m'a permis de faire paraître Les Guerriers du Silence, ce gros roman de sept cents pages alors que je n'étais absolument pas connu dans le milieu. De leur côté, la plupart des auteurs français se sont beaucoup fabriqués par le biais de l'écriture de nouvelles. Les fandoms qui sont des publications réalisées par un public de fans ouvraient leurs pages aux nouvelles des auteurs, ce qui a permis à beaucoup d'entre eux de se faire connaître. Ce fut le cas par exemple pour Roland C. Wagner et Serge Lehman. Dans la mesure où je n'ai pas emprunté le même chemin, tous ces auteurs m'ont vu débarquer un peu comme un Martien, un extraterrestre. J'étais celui qui venait de nulle part ! Et ce milieu qui, il faut bien l'admettre, aime à maîtriser tous les paramètres, a eu du mal à accepter cet état de fait. Cependant, un courant de sympathie s'est créé d'entrée de jeu. Le premier à m'avoir accueilli a été Ayerdhal. Il m'a invité à une manifestation... organisée sur un parking. Une manifestation qui n'a malheureusement pas réussi à provoquer l'adhésion du public. Mais Jean-Claude Dunyach était présent, Jean-Marc Ligny aussi, et tout de suite, je me suis vraiment senti à l'aise avec eux. Nous continuons d'ailleurs à entretenir des relations amicales. Cela dit, je n'ai pas l'impression de faire partie d'un mouvement ou d'une communauté de pensée. Vous savez, les auteurs sont assez individualistes finalement. Chacun travaille de son côté et explore ses propres voies. C'est la raison pour laquelle je n'ai pas le sentiment d'appartenir à un quelconque mouvement. Je fais les livres que j'ai envie de faire, idem pour les autres !

Parfois, pourtant, des auteurs optent pour un travail en commun !

Pierre Bordage : Tout à fait exact ! Mais la démarche demeure néanmoins occasionnelle et ponctuelle. Prenons un exemple récent : Etoiles Mourantes publié chez J'ai Lu (Millénaires) qui vient de remporter le Prix de la Tour Eiffel (prix littéraire français doté de 100 000 F, attribué depuis trois ans à une œuvre de science-fiction choisie par un jury tripartite constitué, à parts égales, d'un collège de libraires, d'un collège de personnalités et d'un collège d'éditeurs). Ce roman est le fruit de quatre années de collaboration entre Ayerdhal et Jean-Claude Dunyach. Force est de reconnaître que tous deux ont eu raison de tenter le coup. Je respecte le challenge mais ne suis pas du tout attiré par ce type d'expérience. J'entretiens, comme je l’ai déjà dit, des relations basées sur le respect et l'amitié avec un certain nombre d'auteurs, mais je fais mon boulot dans mon coin. Il n'empêche que chacun peut lire les copains, donner son avis sur l'histoire de l'autre, envoyer un e-mail ou un courrier pour dire : J'ai aimé tel ou tel point ou : J'ai moins aimé tel aspect. ça, oui, c'est intéressant ! Mais cela ne veut pas dire pour autant que l'on fait partie d'une école.

Mireille Rivalland : Il faut dire aussi que Pierre Bordage est arrivé à l'écriture publiée avec une certaine maturité, alors que beaucoup d'auteurs, tels Roland C. Wagner, Jean-Marc Ligny, Serge Lehman, Michel Pagel, ont commencé, il y a dix, quinze ans, dans l'univers du fanzinat et du Fleuve Noir (pour ce qui était d'être un auteur français publié). Ils ne disposaient que de quelques supports, trois ou quatre, pour se faire connaître, étaient amenés à se côtoyer régulièrement pour faire éditer leurs nouvelles. Ils ont très tôt et tout naturellement échangé leurs textes. En cela, on peut donc affirmer qu'ils se sont donc faits ensemble et qu'il existe une école Fleuve Noir. Mais cette école existe avec difficulté parce que, dans une immense maison telle que Fleuve Noir qui publie des dizaines de bouquins par mois, les auteurs subissent une absence totale d'attention sur ce qu'ils produisent. De plus, ils sont obligés de rentrer dans des cases puisque les typologies de collection se sont multipliées au fil des ans, ce qui veut dire qu’ils sont souvent soumis à rude épreuve. Certains d'eux qui commencent aujourd'hui à émerger avec des livres publiés dans des formats plus grands constituent assurément une sorte de communauté. Ils s'écoutent, se lisent entre eux, même avant publication, sont toujours au fait des projets et de l'actualité des autres. Pierre Bordage est relativement marginal par rapport à eux, parce qu'il a débarqué plus tard dans le genre, avec le désir de gros livres à écrire, avec aussi des impératifs différents car il n'était pas tenu de produire un livre tous les deux mois. Ecrire pour écrire, pour faire un grand roman, se lancer, oser le faire, ils en avaient tous très envie, mais ils pensaient que c’était chose impossible du point de vue éditorial. Il est vrai que c'est aussi un pari d'ordre économique pour les auteurs et que l'éditeur a pour rôle d'impulser le désir de création des auteurs. Pierre a permis à certains d'entre eux de se lancer dans l'aventure. C'est le cas pour Jean-Marc Ligny avec Jihad publié chez Denoël, par exemple. Roland C. Wagner a eu lui aussi cette possibilité avec Le Chant du Cosmos à l'Atalante. Ayerdhal, quant à lui, a toujours écrit des livres à sa mesure. C'est une grande exception qui a su s'imposer sur son propre format. S'il fallait trouver un chef de file à ce qu'est devenue la science-fiction française depuis une dizaine d'années, ce serait certainement Ayerdhal.

Quand on lit de la science-fiction française, on a l'impression que les auteurs font preuve d'une grande variété d’œuvres, d’une grande diversité. Chacun semble s'exprimer dans une direction qui lui est propre et qui fait son originalité, mais tous paraissent animés du désir de se démarquer un peu de l'aspect purement technologique qui décourageait nombre de lecteurs, il n’y a pas si longtemps, pour s'attacher à développer l'aspect humain dans leurs histoires. La question qui vient alors tout naturellement est la suivante : pourquoi écrivez-vous ? Quel est le but que vous cherchez à atteindre ? Qu'avez-vous réellement envie de dire ?

Pierre Bordage : Est-ce qu'on poursuit un but en écrivant ? Je ne sais trop... Oui, probablement ! Mais ce doit être un objectif que l'on ne parvient jamais à atteindre complètement. Sinon, peut-être, cesserait-on d'écrire. Ecrire n'est pas pour moi chose facile, mais je ne m'en plains pas. C'est un métier de solitaire, un métier que je trouve contraignant : en fait, je n'ai jamais autant travaillé que depuis que je suis auteur ! Je sais que je cherche quelque chose, mais l'écriture est, à mon avis, une forme d'exploration de l'inconscient. Pourtant, elle ne doit pas être que cela finalement, parce que l'on risque alors de tomber dans le nombrilisme et qu'à partir de là, on n'intéresse plus personne. Le Tao dit qu'une fois l'œuvre accomplie, l'auteur s'efface. C'est cela que j'aimerais faire, mais je n'y arrive pas parce que j'ai un ego sur-dimensionné (rires). Non, dimensionné normalement, du moins j’ose le penser. Je voudrais être totalement transparent par rapport à ce qu'on appelle l'inspiration. L'envie d'écrire est quelque chose d'incompréhensible, finalement, puisque c'est elle qui vous prend de l'intérieur et qui vous pousse à coucher des mots sur le papier. J'aspire à complètement m'effacer pour laisser jaillir ce qui je crois passe à travers moi. Après, il faut un certain courage parce que quand on est confronté à son texte pendant des mois, il arrive que l'on soit sujet à d'intenses crises de découragement. Mireille, du reste, peut en attester. D'où les besoins de vacances !... Plus on laisse libre cours à l'inconscient dans un livre, plus le processus peut devenir douloureux : on rencontre des zones qui ne sont pas toujours évidentes à explorer et devant lesquelles, parfois, on a envie de reculer. Alors moi, je tente d'abolir tout jugement sur ce que je fais. Mais il m'en reste encore beaucoup, beaucoup trop, et cela coupe souvent cette espèce de flot qui pourrait venir. Ce que je recherche, c'est peut-être de trouver ce moment de grâce dans l'écriture. J’y arrive parfois ! Et alors, il y a comme une eau qui coule, sans heurts. C’est merveilleux ! Mais à d'autres moments, rien ne passe, c'est la prise de tête totale, un peu comme si la source était coupée.

Pourquoi avez-vous choisi la science-fiction pour vous exprimer ?

Pierre Bordage : Cela, je me l'explique assez facilement. J'ai découvert le genre relativement tard, mais, depuis l'enfance, j'ai toujours manifesté beaucoup d'attrait pour les mythologies. En fait, je ne lisais pratiquement que cela. Elles ont bercé mon enfance et mon adolescence. Les mythologies provoquaient chez moi un vertige inexplicable, me transportaient dans un autre monde. J'étais en faculté, à Nantes, quand j'ai lu mon premier livre de science-fiction : Chroniques Martiennes de Ray Bradbury. Ce livre a déclenché chez moi un vertige identique. J'ai ressenti une jubilation aussi grande à me plonger dans ces aventures-là. Cette même année, j'ai découvert également ce qu'est le plaisir d'écriture en participant à un atelier de création littéraire dans lequel on avait aboli toute contrainte. Et d'un seul coup, moi qui justement détestais les contraintes de rédaction ou de dissertation, je me suis retrouvé à écrire ce que je voulais. Ayant découvert pratiquement en même temps le plaisir de pouvoir raconter comme je le voulais ce dont j'avais envie et le plaisir de la science-fiction qui me rappelait la mythologie, c'est donc tout naturellement que j'ai installé mon premier livre dans un univers de science-fiction. Pour moi, la science-fiction est la littérature mythologique moderne par excellence. Elle essaie de redéfinir, tente de réinterpréter les mythes ou d'intégrer de nouveaux mythes qui, bien souvent, sont établis sur des socles très anciens que réactualisent, à l’occasion, les découvertes scientifiques. Cela dit, je n'aurais certainement pas adhéré à une science-fiction purement technologique ou simplement d'action ou d'aventures dénuée de toute signification. Il me faut une profondeur dans le texte, un propos sous-jacent, des interrogations, une problématique soulevée et surtout une histoire qui me captive.

De quelle manière procédez-vous pour réactualiser les mythes ?

Pierre Bordage : Prenons par exemple le cas du mythe de Prométhée. Beaucoup d'auteurs s'y sont attelés et l'ont retranscrit en apportant à chaque fois une originalité. Reprendre un tel mythe dans son intégralité pour le restituer à ma façon ne me pose en soi aucun problème parce que le résultat sera différent de ce que les autres auteurs ont déjà pu proposer. Quand j'écris un livre, j'ai d'abord en tête un personnage fort, une idée de départ et c'est dans la construction du personnage que tous les mythes vont s'installer. Par exemple, s'il s'agit d'un personnage religieux, je vais probablement me référer à une religion ayant existé parce qu'elle me fournit un modèle et que si j'ai quelque chose à dire sur cette religion, en bien ou en mal, cela va me permettre, à travers le personnage, de pouvoir faire passer le message. Idem pour les civilisations qui peuvent éventuellement être créées. Finalement, je me rends compte que, plus on va loin, dans l'espace et dans le temps, plus on a besoin de se raccrocher aux racines. Or, les racines, ce sont les mythes. Donc, même si ces mythes sont transposés, ils rappellent des schémas connus. S’il le souhaite, un écrivain peut évidemment inventer un mythe de A à Z. Pour ma part, je préfère relier des personnages partis dans l'espace ou sur une autre planète à des mythes ayant existé pour leur donner une profondeur mais aussi pour qu'éventuellement le lecteur se sente concerné par ces personnages. La meilleure façon d'y parvenir est de leur parler de ce qu'ils savent. Même si c'est transposé, même si c'est intuitif, même si c'est vague, un lien va tout de même se créer, inconscient dans la tête du lecteur, mais qui va tout de suite le ramener à quelque chose de connu.

Mais un mythe est par essence lié à une civilisation donnée. Il s'agit d'une explication intellectuelle que l'on a donnée d'une société, d'une religion, d'une civilisation, à un moment donné. Cela s'est passé dans un contexte défini et n'a donc rien de neutre. L'explication psychanalytique et l'explication historique d'un mythe sont mêlées et indissociables l'une de l'autre. Ne craignez-vous pas que transposer ce contexte à quelque chose de totalement différent puisse sembler incohérent et peu plausible ?

Mireille Rivalland : Là, c'est toute la fiction qui est en jeu, dans ce que vous avancez ! Parce que dans la fiction, il y a forcément une appropriation, ce que vous semblez contester.

Pierre Bordage : Je pense que les mythes ne sont pas une explication intellectuelle. Ce sont des clés inconscientes, ce qui est très différent ! Vous donnez un sens temporel aux mythes, ce qui n'est pas mon cas. Ce sont pour moi des éléments intemporels. Je crois qu’un mythe est quelque chose de l'ordre de l'archétype. Quel est le rêve de l'écrivain, sinon toucher le maximum de gens possible ! Comment un écrivain peut-il y arriver, si ce n'est en utilisant des archétypes. Et, que vous le vouliez ou non, les archétypes sont dégagés par la mythologie ! Il n'y a donc pas pour moi incompatibilité entre les archétypes et la science-fiction puisque par définition ou presque, la science-fiction est une littérature archétypale. C'est-à-dire qu'elle va essayer de dégager des lignes fortes qui définissent l’homme. Les mythes sont là pour poser des interrogations. Ils ne sont jamais parfaitement définis. Ils proposent des éléments à partir desquels tout le monde, mais chacun à sa manière, peut parvenir à se situer. Il n’y a donc absolument aucune notion de temporalité là-dedans.

La science-fiction ne permettrait-elle pas, tout simplement, de dégager l’humain universel de toutes les contingences ? Le roman policier y parvient bien lui aussi, de même que le roman fantastique...

Pierre Bordage : Le roman fantastique est aussi une littérature parfaitement archétypale. Certains lecteurs sont peut-être plus sensibles à certains types d’archétypes que d’autres. Tout doit dépendre de l’habillage. Je pense qu’un roman que j’écris se nourrit de lui-même, c’est-à-dire qu’il puise dans sa propre structure tous les éléments dont j’ai besoin. C’est là que l’inconscient intervient très fortement puisqu’il structure beaucoup mieux que ne pourrait le faire l’intellect. En écrivant, j’ai été amené à vérifier qu’en faisant confiance à mon inconscient, le livre a beaucoup plus de chance d’être cohérent. J’ai pris conscience que si on fait confiance à son inconscient, si on rentre dans son inconscient, forcément, on va rencontrer des mythes qui se promènent là, quelque part, puisque tous, nous en sommes imprégnés. Cela se fait tout spontanément, c’est évident ! L’écriture n’est pas du tout un acte intellectuel. On ne peut pas maîtriser tous les paramètres.

Pourtant, il y a toujours, au cœur de tous vos romans, des interrogations organisées autour de trois axes : les notions d’humanité, de religion et de pouvoir. On retrouve en effet systématiquement dans chacun de vos ouvrages et c’est à cela en particulier qu’on peut reconnaître votre patte, des questionnements sur l’humain, ses capacités d'adaptation et d'évolution, sur le rôle des idéologies religieuses, sur les perversions liées au pouvoir politique, sur la manipulation des communautés, etc... Cela ne relève tout de même pas du domaine de l’inconscient ! Ne ressentez-vous pas au contraire le besoin manifeste et tout à fait conscient d’en parler ?

Pierre Bordage : Oui, bien sûr ! Mais jamais je ne me dis : Je vais parler de ça comme ça. Mais ça s’impose effectivement à chaque fois parce que c’est comme un filet qui drague profondément dans l’inconscient et qui ramène toujours les mêmes poissons.

Puisque l’on évoquait plus haut l’importance que vous accordez dans vos livres aux idéologies religieuses, pouvez-vous nous dire d’où vient cette influence que l’on ressent chez vous du Tao et de Lao-Tseu ? Etes-vous passionné de philosophie chinoise ? Avez-vous rencontré des taoïstes ?

Pierre Bordage : Tout simplement, je suis très attiré par ce que l’on nomme les sagesses orientales. J’ai beaucoup d’attrait pour les écrits et les traditions de l’Orient. Cela va de la Bhagavad-Gîtâ, ce poème philosophique considéré comme l'évangile de l'hindouisme au Râmâyana, premier poème épique de la littérature sanskrite, en passant par le Tao chinois, effectivement. Plus généralement, la religion est à mes yeux un phénomène captivant, c’est évident. La structuration d’un pouvoir suite à une parole, entre autre, est un sujet qui me passionne tout particulièrement. Comment, à partir d’une parole libératrice, on peut arriver à créer des pouvoirs complètement totalitaires, comment tous les pouvoirs se structurent en permanence, mettre le doigt sur les déviances, tout cela m’intéresse énormément. Le Tao est une philosophie qui m’intéresse tout particulièrement parce qu’elle échappe à toute forme de pouvoir. Elle met en avant une relation individuelle entre soi et l’univers. Personne ne peut s’immiscer entre les deux. Il y a certainement des sectes taoïstes qui ont réussi à structurer des hiérarchies autour de cette philosophie, mais quand on lit le Tao de Lao Tseu, on se rend compte qu’il n’y est question que d’une relation de soi avec son environnement. Les religions monothéistes sont dogmatiques. Ce dogmatisme explique pas mal d’errements de notre société actuelle. Si l’on avait d’autres principes plus ouverts, on n’en serait peut-être pas là. Le Tao de Lao Tseu est tout sauf dogmatique. Il se permet d’être contradictoire, ce qui est plutôt paradoxal. On est à mille lieues des dogmes imposés et chacun a la possibilité de bâtir sa propre relation, en toute liberté. Détourner le Tao pour en faire dans Wang celui de la survie de Grand-Maman Li, m’a aussi passionné !

Quiconque lit Wang, cette série futuriste, riche et originale qui, soit dit en passant, ne mérite que des éloges, est ferré d’entrée de jeu, immédiatement, dès le premier chapitre. Le plaisir de lecture est extrême ! En dehors de Pierre Magnan ou d'Ismaïl Kadaré, peu d'auteurs savent insuffler un tel souffle épique à leurs romans et parviennent vraiment à procurer un tel bonheur de lecture. Bravo ! Cette série rappelle Le Monde du Fleuve de Philip José Farmer. N'y aurait-il pas un lien entre votre série et celle de Farmer ?

Pierre Bordage : Sincèrement, si lien il y a, il est totalement inconscient.

Vous arrive-t-il de penser que ce que vous écrivez n'est peut-être pas forcément pure invention ? Que cela ne pourrait être que le fruit de réminiscences ? Est-ce pour vous une angoisse ?

Pierre Bordage : L'éventualité de tomber dans le plagiat m'effraie, évidemment ! Nous avons évoqué plus haut cet état de grâce que l'on peut trouver dans l'écriture. La vraie question est bien la suivante : d'où vient le désir d'écrire ? Est-ce que c'est simplement une transmission de quelque chose qui nous dépasse ? Est-ce que c'est un acte de volonté ? Parfois, l'écriture devient effectivement un acte de volonté, parce que le passage à écrire est difficile, qu’il ne vient pas et qu’il faut pourtant que je m'astreigne à le coucher par écrit. Mais parfois, ce n'est pas le cas, ça me dépasse totalement. En fait, dans la conduite du récit, je suis assez souvent dépassé (heureusement ! ) parce qu'arrivent des personnages que je n'avais pas de tout prévus, qu'ils prennent une importance que je n'avais pas non plus prévue, que des anecdotes, des rencontres ou des voyages s'imposent que je n'avais pas prévus non plus, etc... Il y a, je le sais, des auteurs qui travaillent d'une manière toute différente. Ils structurent énormément leurs récits, fournissent deux cents pages de synopsis pour un bouquin de trois cents pages et ne laissent pas beaucoup de place pour la liberté. Ce n'est pas mon cas. J'ai l'impression que le livre me guide plutôt que de l'inverse.

Pourtant, vos écrits sont construits avec une grande rigueur. Comment alors parvenez-vous à ménager rigueur constructive et liberté narrative ?

Pierre Bordage : C'est le grand bluff des écrivains ! Faire un bouquin rigoureux quand on est soi-même assez peu rigoureux ! Non, il n'y a pas de reconstruction à faire, sinon, cela veut dire que le livre est raté. C'est qu'il y a une faille quelque part. Là justement intervient l'ego ou la volonté d'avoir imposé quelque chose qui, à priori, ne s'imposait pas. Je reste persuadé, comme je vous l'ai déjà dit, que l'inconscient structure beaucoup mieux que je ne pourrais jamais le faire, que l'intellect finalement est assez limité. Un livre ne se construit pas seulement géométriquement. Il nécessite aussi une construction de chair, la chair étant les mots ou ce que l'on met entre les mots. Il faut que tous ces éléments tiennent entre eux. Si la colle est là, tout tient...

Mireille Rivalland : N'oubliez pas non plus la notion de personnage ! L'essentiel est dit à partir du moment où les personnages sont réellement créés, qu'on les laisse exister. Un auteur ne peut pas maîtriser cela. Quel qu'il soit et quel que soit le genre dans lequel il évolue, il n'est plus qu'un passeur qui se trouve dans la situation de se laisser mener par ses personnages. Il n'y a alors pas de différences entre un polar et un roman de SF. En effet, ce n'est pas plus fabriqué de tomber sur la personne qu'il ne fallait pas à un coin de rue que de créer un onduleur d'espace ! C'est aussi incroyable, impossible.

Pierre Bordage : Pour en revenir à la question, sur Les Guerriers du Silence, par exemple, je ne voyais pas plus loin que le premier chapitre. Je n’avais qu’une idée de départ, au début et je ne savais pas du tout où elle pourrait me mener. Il s’agissait vraiment d’un livre au fil de la plume. Wang était un petit peu plus structuré quand il m’est venu. Cela restait tout de même assez vague : il n’y avait pas de détails, seulement un personnage, un point de départ, un point d’arrivée, entre les deux quelques anecdotes. Mais il n’y avait pas de plan.

Mireille Rivalland : Ce que dit Pierre est vrai. Mais il y a chez lui un rapport à l’écriture qui passe par la phrase. Cela se manifeste par une structuration à la fois de la phrase, du paragraphe, du chapitre, qui crée un rythme. Donc, ce qui donne ce sentiment de structure au romans de Pierre, est avant tout une écriture excessivement classique, la longueur égale des chapitres qui cadencent le livre, la volonté de Pierre de faire aboutir ses actions au terme desquelles il crée une interrogation sur la suite. Pour ne pas laisser le lecteur en souffrance et lui donner envie d’aller plus avant. Un chapitre en lui-même ne se justifie que s’il fait avancer l’intrigue. Le lecteur ne doit pas l’avoir lu pour rien. Cette rigueur lui permet de laisser aller complètement toute son imagination parce que l’acte d’écriture, lui, est très normalisé.

Pierre Bordage : Il est évident que pour moi, l’écriture est une forme musicale. D’ailleurs, les très bons traducteurs sont des musiciens. Je crois qu’il y a vraiment une musique de la langue. Cela dit, c’est vrai que je suis un janséniste du chapitre. Je ne le fais pas exprès, mais je ne suis satisfait que quand les chapitres sont bien cadencés, équilibrés. C’est peut-être de la maniaquerie, mais cela m’est indispensable. Mais mon plus grand bonheur finalement, c’est de faire passer des nuits blanches à mon lecteur, tant il est pris par l’histoire, ou de lui faire rater une station de métro ou de train.

Ecrire, si l'on vous comprend bien, serait donner vie à des personnages et vous laisser porter par eux. Peut-être faut-il y voir aussi comme une aspiration, une quête de notre identité. Pas étonnant que l'on retrouve les mêmes problèmes, les mêmes angoisses, les mêmes techniques narratives chez tous les auteurs. Il n'y aurait donc pas de différences fondamentales entre les gens qui écrivent des romans policiers, ceux qui écrivent de la science-fiction ou ceux encore qui explorent les autres genres de la fiction...

Mireille Rivalland : Il y a tout de même des naissances ou des résurgences de genres qui correspondent aussi à d'autres phénomènes sociaux. Le policier, par exemple, a grandi avec l'image, avec le cinéma. Ce qui a créé une prédominance du dialogue et qui a amené le premier à influencer le deuxième. D’ailleurs, la plupart des scénaristes actuels sont des auteurs de polars. Le film et le téléfilm ont nourri le genre et ont permis le foisonnement que l'on connaît à l'heure actuelle. Ayant trouvé ou retrouvé un univers de conteurs, les auteurs de science-fiction créent eux aussi maintenant des personnages forts. Je ne serais pas étonnée qu'on leur demande de plus en plus de participer à des films. Ils ont assurément une sérieuse carte à jouer !

Dans le cinéma, bien sûr, mais aussi dans ou à partir des nouveaux média, notamment le jeu vidéo. Voilà qui nous amène tout naturellement à Atlantis ! Que pensez-vous du jeu ?

Pierre Bordage : Je me suis totalement et formellement interdit de rentrer dans le jeu Atlantis pour essayer de conserver ma fraîcheur pour le projet de sa novélisation. Je me suis contenté de discuter avec le scénariste qui m'a confié toutes ses frustrations par rapport au produit fini. La technologie est en effet réductrice et impose des limites. Il n'avait donc pas pu mettre tout ce qu'il avait envie de dire dans ce jeu. Et c'est à ce niveau-là que je me suis installé et pas dans le cadre du scénario lui-même parce que je n'avais pas du tout envie de le romancer. Ce qui m'intéressait c'était d'écrire un vrai roman en partant de l'imaginaire du créateur du jeu qui, bien sûr, existait avant que le livre ne voie le jour. Il y a des passerelles entre l'univers du jeu et celui du livre puisque nous sommes parvenus à un concept d'univers déclinés, c'est-à-dire que les gens essaient de retrouver le plaisir qu'ils ont pris quelque part, dans un jeu ou dans un film, et de le prolonger dans un livre. Il est intéressant de trouver des ouvertures entre ces univers-là. C'est la raison pour laquelle j'ai accepté le projet et décidé d'apporter quelque chose de totalement nouveau par rapport à ce qu'était le jeu : de nouveaux personnages, des explications qui ne sont pas dans le jeu, de nouvelles aventures. J'ai donc greffé mon propre imaginaire sur celui du scénariste en situant chronologiquement le livre avant le jeu, en créant le personnage de Tcholko, un Sibérien, un Tunguz des steppes qui est amené à découvrir l'univers d'Atlantis avec des yeux totalement neufs. Cependant, les bateaux volants, l'île d'Atlantis, le système de gouvernement matriarcal de la cité appartenaient déjà à l'imaginaire du créateur du jeu. J'y ai introduit Tcholko, ce barbare,ce sauvage qui n'avait rien à faire dans l'univers de cette cité, mais qui lui apporte quelque chose puisqu'il a des caractéristiques particulières et qu'il est issu d'un monde chamanique, donc magique, donc ayant une vision totalement différente des événements.

Considérez-vous qu'en tant qu'écrivain vous jouez un rôle social par rapport aux personnes qui vous lisent ? Etes-vous soucieux de la manière dont vos livres peuvent être interprétés ou récupérés ?

Pierre Bordage : Si une œuvre, quelle qu'elle puisse être, peinture, film, livre, pièce de théâtre, etc..., ne change pas quelque chose dans l'esprit de la personne qui la regarde ou qui la lit, elle n'a pas vraiment de raison d'être. La création est un acte très exigeant auquel l’auteur se plie, qu'il le reconnaisse ou non et aussi bien qu'il puisse s'en défendre, avec le désir de faire évoluer certaines choses. Quand un de mes livres est publié, il ne m'appartient plus. C'est le lecteur qui s'en empare et qui s'en fait sa propre idée. Le livre va rentrer ou non en résonance avec certaines de ses obsessions, de ses idées. C'est le jeu de toute œuvre qui devient publique. Cela dit, il m'arrive bien souvent d'être totalement surpris par les réactions diverses de mes lecteurs. Il y a une intimité qui se crée entre le lecteur et le livre qui lui appartient désormais. Je ne peux tout de même pas leur demander d'interpréter mes livres de telle ou telle façon ! J'en suis moi-même incapable ! Il arrive bien sûr que certaines personnes récupèrent des écrits à des fins tout à fait destructrices, leurs auteurs ne peuvent pas pour autant s'en sentir responsables. Friedrich Nietzsche a bien été récupéré par le nazisme. Et combien d'autres encore... C'est un risque, il faut l'accepter. Ce n'est pas pour autant que je vais me censurer ou m'autocensurer

Revenons-en à votre propre production littéraire. Comment est né l'idée d'Abzalon ?

Pierre Bordage : J'avais envie d'écrire un livre sur la rédemption. Aussitôt le personnage m'est apparu : un homme pas du tout sympathique au départ, un tueur psychopathe, quelqu'un qui n'a pas du tout été nourri de tendresse, qui ne sait absolument pas ce que c'est, et qui manifeste ses carences affectives par une vengeance, une violence contre les femmes. Le thème de la migration m'intéressait aussi beaucoup. Abzalon, ce personnage en quête de rédemption, alors même qu'il l'ignore, se devait donc de vivre un voyage très pénible, un voyage qui devait le transformer parce qu'en cent vingt ans de pérégrination cosmique, il allait fatalement se trouver confronté à lui-même. Je me suis également rendu compte, après coup, que ce roman m'a également permis une réflexion sur le temps : est-ce que le temps modifie les données de base ? L'idée que j'avais au départ était la suivante : à chaque fois qu'on se projette dans le temps, c'est-à-dire qu'on a un projet, on ne vit plus, on est déjà mort parce qu'on a abandonné le présent. Le voyage oblige les gens à vivre totalement dans le présent parce qu'ils n'ont rien d'autre à quoi se raccrocher, qu'ils ont définitivement coupé de leurs racines. Les êtres mystérieux que sont les Qvals sont les gardiens de ce présent. Ils aident les autres personnages à vivre l'immédiateté... Voilà tous les éléments que j'avais en tête. Après, tout s'est structuré par l'écriture, le monde de départ qui m'a surpris parce que je n'avais pas envisagé qu'il serait aussi destructeur et aussi détruit mais qui s'est imposé ainsi, puis les Moncles, qui représentent les non-humains, les Kroptes, ces pacifistes polygames aux croyances très rigides, etc...

Comment naissent les mots que vous inventez, pour les sociétés humaines, la faune, la flore, les inventions technologiques, etc... ?

Pierre Bordage : Parfois les mots viennent tout seuls, comme le fislo, cette céréale dont se nourrissent les ruminants sur la planète Ester. D'autres noms me posent plus de problèmes. Je me livre alors à une vraie recherche sur le nom parce qu'il faut trouver une étymologie fictionnelle. A mon avis, si le lecteur perçoit la gratuité d'un mot, cela risque de le gêner. Chaque mot de la langue française est chargé de sens. J'imagine donc une histoire pour le nom afin que celui-ci apparaisse presque naturellement dans le texte. Il en est ainsi des yonacks, par exemple : la relation yack (le ruminant tibétain), yonack (celui inventé de la planète Ester) est bien vite établie ! Créer des noms provoque une vraie jubilation, mais il faut éviter de le faire gratuitement ou de manière trop systématique.

Dans Abzalon, justement, comment le nom du héros s’est-il imposé ?

Pierre Bordage : S’il s’appelle Abzalon, c’est totalement volontaire. Dans la Bible, Absalon est un fils du roi David. En transposant ce nom pour l’attribuer à mon personnage, j’en ai à peine modifié l’orthographe... En fait, je voulais pour ce roman une consonance biblique parce que, quelque part, l’histoire que je racontais était aussi celle de l’arche de Noé. J’y tenais donc beaucoup. Ellula, la jeune femme kropte qui devient la compagne d’Abzalon porte elle aussi un nom qui fait biblique. Par contre, pour Lœllo, l’ami d’Abzalon, j’ai opté pour un nom à consonance plus italienne. Dans ce roman, pas un nom de personnage n’est gratuit. Ils ont tous une signification, une histoire très longue, n’ont rien de gratuit d’autant plus que ce livre, comme les précédents d’ailleurs, a une filiation avec la Terre. Il est donc logique que les noms se soient transmis à travers le temps et qu’ils se soient un petit peu déformés.

Dans ce livre, comment vous êtes vous accommodé des problèmes que les connaissances actuelles de la science vous imposaient ?

Pierre Bordage : Dans Abzalon, vu la vitesse de mon vaisseau qui était de trente mille kilomètres par seconde, il ne pouvait pas y avoir d’effet de relativité. Or, sans cela, toute la structure du livre qui reposait justement sur la relativité ne pouvait plus tenir. C’est ainsi qu’est né le concept du voleur de temps. Avec cette astuce que je trouvais plutôt sympathique, plus aucun scientifique ne pouvait me contredire ! Quand un scientifique peut vous contredire sur une loi connue, il suffit d’inventer une loi inconnue. En science-fiction, si un auteur parle d’une loi connue, il faut qu’il la respecte, bien sûr. Mais on sait que cette loi peut être amenée à être bouleversée. Dans le cas de la relativité, par exemple, personne encore à ce jour n’est allé la vérifier, puisque personne n’a encore pu atteindre la vitesse de la lumière. Mais on peut tout à fait extrapoler sur l’avenir, sur des lois différentes.

Qu’en est-il de la légende qui veut que Pierre Bordage fasse mourir des tas de personnages ?

Pierre Bordage : Regardez un peu la réalité en face ! Au terme du voyage au cours duquel les caravelles de Christophe Colomb ont traversé l’Atlantique pour atteindre le nouveau monde, il n’y avait tout compte fait que très peu de survivants. Dans le cadre d’une guerre, il y a hélas un très grand nombre de victimes. En science-fiction, quand vous envisager un voyage hasardeux qui devra durer plus de cent ans à bord d’un vaisseau peuplé de deux communautés que tout oppose, il est bien évident que tous ne parviendront pas au terme du périple. Idem dans le cadre de guerres uchroniques, etc... Je ne fais pas mourir mes personnages par plaisir. Les morts ne sont pas gratuites, dans mes livres. Toutes sont justifiées. Il me semble que cela est assez logique et que je ne dénote pas par rapport à une certaine réalité.

Vous avez aussi fait une incursion dans le polar avec Graine d’Immortels en signant l’une des aventures du héros récurant Mark Sidzik. Pourquoi avez-vous tenté l’aventure ? Qu’en avez-vous pensé ?

Pierre Bordage : Il s’agissait d’un projet d’éditeur. Quand le concept de la collection Quark Noir a été défini, l’éditeur a cherché des auteurs pour éventuellement rentrer dans la série. Moi, ce projet de polar SF m’a intéressé parce que je n’ai pas l’intention de ne faire que de la science-fiction. Le polar m’attire, d’autres formes d’expression également. Cela m’a donc permis d’explorer, de façon plutôt confortable, une nouvelle forme d’écriture avec un cadre défini au départ, à savoir un personnage imposé à partager entre six auteurs : Richard Canal, Gérard Lecas, Jean-Pierre Andrevon, Joëlle Wintrebert, Gérard Delteil et moi-même, un ou plusieurs thèmes scientifiques à développer avec l’aide d’un ou de plusieurs consultants spécialistes. J’ai donc essayé d’écrire un texte plus court, ce que je n’avais pas trop l’habitude de faire, de faire du contemporain ou presque, puisqu’il s’agit d’une anticipation à court terme. J’ai traité ce livre plus à la manière d’un roman d’aventures que comme un polar et j’y ai interprété le personnage à ma façon. Richard Canal a fait de Sidzik un amateur des Doors et autres musiques de la fin des années soixante, début des années soixante-dix. Le mien a plus d’attrait pour le mysticisme. Son copain Fred est plus ou moins bourru, ou plus ou moins comique suivant les auteurs. Cette expérience m’a donné envie de me frotter au thriller. J’y ai trouvé un autre rapport à l’écriture, un autre plaisir couplé à une autre douleur d’écriture, bien différents de ce que je connaissais jusque là. La SF reste pour moi une écriture de premier degré. Il y a une obligation de récit, donc on est forcément dans un degré immédiat. Dans l’aventure ou le policier, les univers sont déjà très codifiés. Il est plus confortable de s’y installer, même si l’écriture à d’autres exigences.

Et vous, Mireille Rivalland, comment avez-vous réagi à ce livre ?

Mireille Rivalland : J’aurais préféré qu’il ne le fasse pas ! Plus tout à fait, depuis que je l’ai lu car il m’a beaucoup plu. Ce livre lui a pris du temps, mais il a fait ce qu’il a voulu... Il faut bien reconnaître que les éditeurs ont bien du mal à admettre que les auteurs aillent voir ailleurs, alors qu’il y a sans doute une nécessité tout à fait vitale pour les auteurs à le faire. On est là dans une contradiction qu’on est juste obligé de reconnaître. Les auteurs ont besoin d’aller se frotter à d’autres façons de travailler. Eventuellement d’autres désirs d’écrire qui s’inscrivent dans cette démarche. Il est bien évident que nous qui n’avons pas l’idée de contraindre un auteur, n’aurions jamais pu apporter à Pierre ce dont a pu l’instruire l’expérience avec Quark Noir.

Pour conclure cette discussion, pouvez-vous nous dévoiler un peu ce que sont vos projets à venir ?

Pierre Bordage : La suite d’Abzalon devrait sortir probablement l’année prochaine. Je ne voulais pas en faire un roman à suites. L’idée d’Abzalon était aussi, j’ai omis de le préciser plus haut était aussi d’en faire une genèse, la genèse d’une planète et d’aller jusqu’à son apocalypse. L’univers d’Abzalon est un univers décliné c’est-à-dire que les livres qui vont s’y dérouler auront entre eux une filiation de personnages, mais très lointaine parce qu’ils vont se dérouler à des époques différentes. Et les Qvals, bien sûr, seront toujours présents. Sinon, je suis en train de finir un livre pour les éditions J’ai Lu (Millénaires) qui devrait s’intituler : Les Fables de l’Humpur. Ce roman est une fausse Fantasy, c’est-à-dire qu’il a la couleur de la Fantasy, mais c’en est pas vraiment. Il y a une explication de nature rationnelle et scientifique derrière le mystère de l’intrigue, mais le lecteur ne le découvrira qu’à la fin. Ce livre devrait sortir à la fin de l’année. Et puis j’ai le projet de faire un feuilleton pour Librio, un peu de la même façon que Stephen King avait fait avec La Ligne Verte. On m’a lancé ce défi-là, qui je pense sera dur à relever. Dans un domaine de science-fiction, bien évidemment. Mais il y a là entière liberté de création. Il va juste falloir que je m’adapte au rythme feuilleton : des bouquins de cent pages à paraître tous les mois pendant une période de six mois. J’angoisse un peu parce qu’il y a beaucoup de pression là-dessus...

Propos publiés dans le Comité de lecture n°12 (juin 1999) du réseau brestois des bibliothèques municipales